"Pardon" : le Danemark brise un demi-siècle de silence sur les stérilisations forcées au Groenland
Après deux ans de mobilisation populaire, Copenhague reconnaît enfin sa responsabilité dans la stérilisation forcée de milliers de femmes inuites et promet un fonds d'indemnisation pour réparer cette "injustice".
- Publié le 24-09-2025 à 18h49

Mercredi 14 h 00 – Katuaq, le centre culturel de Nuuk, capitale du Groenland, territoire semi-autonome danois de l'Arctique, est en effervescence. Devant une assistance record, et sous les caméras en direct de la télévision locale, KNR, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a brisé un silence d'un demi-siècle observé par le Danemark sur l'une des affaires les plus traumatisantes de l'histoire de l'île : la stérilisation forcée de près de 5 000 jeunes femmes (la moitié des femmes en âge de procréer), intervenue dans les années 1960-1970 pour freiner la croissance de la population autochtone, qui était à l'époque l'une des plus élevées du monde.
"Pardon", ce mot est revenu comme un leitmotiv dans la bouche de Mme Frederiksen qui a présenté les excuses officielles du gouvernement danois pour cette "injustice", d'abord à Copenhague en août puis à Nuuk, un mois plus tard.
Quelques heures avant de se rendre à Katuaq, la dirigeante danoise, accompagnée de son homologue inuit Jens-Frederik Nielsen, s'était réunie avec cinq des 147 victimes qui ont porté plainte contre l'État danois en déposant des demandes d'indemnisation, affirmant que les autorités sanitaires danoises avaient violé leurs droits en leur implantant, sans leur consentement, des dispositifs contraceptifs intra-utérins.
Elle s'est dit "réellement attristée par cette injustice commise contre ces femmes", et "particulièrement touchée d'apprendre que certaines d'entre elles avaient 12 ans et ne savaient pas ce qui se passait autour d'elles ni les grandes conséquences" de la pose de ces stérilets dans leurs corps.
"Je suis heureuse que nous présentions des excuses, car c'est juste de le faire pour clore ce chapitre sombre de notre histoire commune", dira-t-elle au journal Sermitsiaq.
Des excuses tardives
Ces excuses tardives surviennent après deux ans de manifestations de la population et des élus au Groenland contre la passivité de Copenhague face à ce scandale qualifié d'" effrayant", d'" horrible", voire de "génocide" à la TV danoise par le Premier ministre inuit de l'époque, Mute Borup Egede, lors de la campagne des législatives en mars dernier.
Face à cette levée de boucliers, les autorités danoises ont décidé de mettre sur pied une commission d'enquête indépendante sur la période 1967 à 1991, dont les résultats, après deux ans de recherches, ont été révélés mercredi à Katuaq en marge du mea culpa du gouvernement danois.
Une équipe de chercheurs de l'université de Nuuk a écouté les récits de 354 femmes marquées tant physiquement que psychologiquement par cette stérilisation forcée, faite pour la plupart à leur insu. Au total, au moins 4 700 adolescentes et jeunes femmes ont été ainsi stérilisées, y compris les filles ayant séjourné dans des écoles au Danemark selon ce rapport d'enquête.
Les plaignantes contre l'État danois réclament des indemnités de 40 000 euros. "Cette affaire est extrêmement grave car il s'agit d'un État qui a stérilisé une frange de la population groenlandaise sans son consentement" a déclaré Mads Pramming, leur avocat, à NRK, la télévision de Nuuk.
Le coup de main involontaire de Trump
La Première ministre danoise s'est dit prête à établir un fonds de réconciliation à cette fin, sans avancer de chiffres concrets d'indemnisation pour les graves préjudices subis par les femmes inuites.
Ce fonds fait partie de la campagne de charme de Copenhague pour répondre aux revendications des insulaires qui s'estiment considérés comme des citoyens de second rang par rapport aux Danois de la métropole.
Les tentatives répétées du président américain Donald Trump depuis décembre dernier pour acquérir le Groenland ont également incité le pouvoir de Copenhague à améliorer sensiblement, à coup de promesses et d'initiatives, les relations avec son ancienne colonie pour la garder au sein du royaume scandinave.
