La mystérieuse disparition d'un archéologue millionnaire, professeur à Harvard: "Il voulait garder son secret, à n'importe quel prix"
Qu'est-il arrivé à Arthur Kingsley Porter ? L'archéologue, surnommé l'Indiana Jones de Glenveagh, disparaît sans laisser de trace le matin du 8 juillet 1933. Les enquêteurs concluent rapidement à un accident. Mais son corps n'est jamais retrouvé. Donnant naissance aux rumeurs les plus folles... Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre relate l'histoire d'Arthur Kingsley Porter, l'homme à qui la vie a toujours semblé sourire, mais qui était rongé par un secret qu'il n'a jamais osé dévoiler.

- Publié le 26-11-2023 à 12h00
- Mis à jour le 27-11-2023 à 09h21

"Kingsley ne reviendra pas ce soir, il ne reviendra jamais", chuchote Lucy à l'oreille de son ami. Dans sa voix, aucune détresse. Son ton reste ferme. L'épouse sait qu'elle ne reverra plus son mari. Du moins, pas dans cette vie. Le célèbre archéologue est porté disparu depuis quelques heures maintenant. Tout le monde sur l'île irlandaise d'Inishbofin s'active pour retrouver Arthur Kingsley Porter. Le lopin de terre de cent vingt hectares est ratissé de fond en comble. En vain. Aucune trace de l'Américain, parti se promener à l'aube, ce 8 juillet 1933.
L'affaire ne tarde pas à faire la une du New York Times. "Un archéologue disparu en mer dans une tempête", titre le quotidien au lendemain du drame. Les autres journaux lui emboîtent le pas. L'enquête privilégie la piste de l'accident à son tour. Fin de l'histoire ? Loin de là. 90 ans plus tard, les interrogations restent nombreuses. Le mystère (presque) total. Qu'est-il réellement arrivé à celui que l'on surnommait l'Indiana Jones de Glenveagh ? Pour beaucoup, la réponse se trouve dans son histoire. Ou plutôt dans ce que l'éminent professeur a toujours essayé de cacher.
Un avenir tout tracé jusqu'à un voyage en France
Né en 1883, le jeune Arthur Kingsley Porter réussit brillamment tout ce qu'il entreprend. De quoi rendre fiers ses parents, issus de deux des familles les plus anciennes et les plus influentes du Connecticut. Après avoir étudié à la Browning School de New York, l'adolescent vise le département de droit de la prestigieuse université de Yale. Son avenir est tout tracé, il le sait. Pourtant, sa vie bascule lors d'un voyage en Normandie. Tandis qu'il visite la cathédrale de Coutances, le jeune homme est subjugué par la beauté des lieux. Détournant son intérêt de la loi et de la constitution, l'architecture s'impose à Arthur Kingsley Porter comme une évidence. Comment avait-il pu jusqu'alors se montrer si dédaigneux face à toute cette richesse qui l'entourait ? C'est mû de cette nouvelle passion que le brillant étudiant se lance dans un autre cursus universitaire.
Et encore une fois, il se montre à la hauteur du challenge. Mais il comprend très vite que sa vocation n'est pas de participer à la construction de nouveaux bâtiments, mais bien d'étudier ceux qui existent déjà. Il se spécialise donc dans l'histoire de l'architecture et, plus particulièrement, s'intéresse au Moyen Âge. Son diplôme en poche, l'archéologue part à la conquête de l'Europe. Ses nombreux voyages, que son héritage contribue largement à payer, lui valent le surnom d'Indiana Jones.
Son épouse, Lucy Bryant Wallace, l'accompagne dans ses aventures. Plus encore, elle y participe activement. Elle photographie et capture les découvertes du professeur qui exerce à présent à l'université d'Harvard. Les tourtereaux partagent une même soif de connaissance et de savoir. Rien ne semble les arrêter. Ils vont même jusqu'à se mettre à dos les autorités espagnoles au cours de l'un de leurs périples, en 1926. L'archéologue et son épouse découvrent le sarcophage d'Alfonso Andurez, un noble espagnol décédé au XIème siècle. Ils décident alors de ramener son couvercle à Harvard pour l'étudier et l'exposer au Fogg Museum. Ce qui ne plaît pas du tout au gouvernement du pays. Pour certains, cet épisode marque le début des ennuis pour Arthur Kingsley Porter.

Et si son secret était dévoilé au grand jour ?
Trois années passent. L'incident reste dans un coin de la tête de l'archéologue, mais ne le préoccupe pas plus que ça. Ce qui l'effraie, c'est sa jeunesse qui semble le quitter définitivement. Son corps commence à le faire souffrir. Sa vie n'est plus aussi palpitante qu'autrefois. Mais sa passion pour l'histoire de l'art demeure intacte. Pour se rapprocher toujours plus de cette architecture qui lui donne des frissons, il fait l'acquisition en 1929 d'un château irlandais dans la région du Donegal, au nord-ouest du pays. Son épouse et lui y déposent leurs valises dès qu'ils en ont l'occasion. La vue est à couper le souffle. Au milieu des montagnes, non loin de l'océan, le professeur pense pouvoir couler des jours paisibles. Il achète également un cottage à quelques kilomètres de sa nouvelle résidence secondaire sur l'île d'Inishbofin. Isolée, la demeure lui promet une quiétude qu'il a rarement connue dans sa vie. Et qu'il cherche à tout prix à présent.
Le calme l'inspire. Sur l'île d'Inishbofin, l'archéologue écrit. Et quand il n'écrit pas, il lit. Il sort tout de même parfois le nez de ses bouquins pour faire de longues promenades. Ou pour pêcher. Sur papier, sa vie ressemble à présent à un long fleuve tranquille. Mais, en réalité, l'homme est "consumé par l'angoisse", comme il l'écrit dans une lettre. Terrorisé à l'idée que son secret soit révélé au grand jour, l'archéologue perd le sommeil. "A cette époque, il craint d'être expulsé d'Harvard", raconte au Figaro Lucy Costigan, autrice d'un livre consacré à la mystérieuse disparition. Bien qu'il tente de réprimer ses envies, il n'y arrive pas. Son attirance pour les hommes le ronge. Il aimerait n'avoir d'yeux que pour son épouse mais ce n'est pas le cas. Son jeune amant, Alan Campbell, lui est devenu indispensable. Au point qu'il le loge très souvent au château irlandais.
Sa femme tente de préserver son secret, jouant le jeu devant leurs amis. Mais le vent tourne. Les regards que les habitants portent sur lui ne sont plus les mêmes. Il sent poindre une once de dégoût. Il sait que la rumeur ne va pas tarder à s'ébruiter. Même s'il ne le souhaite pas. Les choses se compliquent encore, alors que le jeune Campbell le quitte en 1933. Le professeur, frappé de plein fouet par la crise économique, voit sa santé mentale se détériorer. "Une dépression", conclut le médecin qu'il consulte. Mais, devant ses confrères, à chaque fois qu'il retourne aux Etats-Unis, l'archéologue sauve les apparences. Il lâche même quelques sourires. Même si le cœur n'y est pas.
Un accident, un suicide ou une malédiction ?
Cette existence de faux semblant prend précipitamment fin, le 8 juillet 1933. Le professeur ne revient pas de sa promenade matinale. L'alerte est lancée. Les recherches ne mènent à rien. Affaire classée. La mort présumée de l'archéologue n'est pourtant jamais confirmée. Son corps n'a jamais été retrouvé. La thèse de l'accident, privilégiée par les enquêteurs, semble bancale. Pourquoi les flots n'ont-ils jamais ramené le cadavre d'Arthur Kingsley Porter ? Sur l'île en tous les cas, on ne croit pas à cette chute accidentelle. Pour preuve, le nom du professeur ne figure pas sur le monument érigé en l'honneur des personnes ayant perdu la vie en mer aux alentours d'Inishbofin. Pour beaucoup, l'archéologue aurait simulé sa mort. Fatigué de mener une existence basée sur le mensonge, il aurait tout orchestré afin de repartir d'une page blanche. Allant jusqu'à adapter son testament peu de temps avant sa disparition, de sorte que son épouse en soit l'unique bénéficiaire. Son petit-neveu, récemment interviewé dans le cadre d'un documentaire irlandais consacré à cette mystérieuse affaire, rejoint cette thèse. Et pense même que Lucy était complice. D'où sa froideur qui a pu ressembler à de l'indifférence le jour de la disparition de son mari.
D'autres encore évoquent une fin plus tragique, imaginant un Arthur Kingsley Porter complètement désespéré mettre fin à ses jours. Même si l'absence de corps reste problématique dans ce cas de figure, la volonté du professeur de ne pas voir son nom être traîné dans la boue renforce les convictions des partisans de cette théorie. "Il voulait garder son secret, à n'importe quel prix", explique le réalisateur du documentaire consacré à la vie du tristement célèbre Américain.
Enfin, la dernière piste - et certainement la plus farfelue - voit la mort de l'archéologue comme le parachèvement d'une malédiction déclenchée quelques années plus tôt en Espagne, le jour où le professeur d'Harvard a ouvert un sarcophage datant du XIème siècle. La pièce ramenée aux Etats-Unis, au grand dam des autorités espagnoles, serait maudite. Mais cette thèse est balayée d'un revers de la main par sa famille. Une étrange coïncidence vient toutefois apporter de l'eau au moulin des amateurs de surnaturel. Le jour où disparaît l'éminent professeur marque aussi le retour tant attendu du sarcophage en Espagne.
