La sombre histoire autour de l'exécution de George Stinney Jr., le plus jeune condamné à mort des Etats-Unis: "Personne ne peut justifier cela"
Au moment où il aperçoit la chaise électrique, George Stinney Jr., 14 ans, comprend que sa situation ne va pas s'arranger. Pourtant, quelques jours plus tôt, le jeune Afro-Américain croyait encore dur comme fer que tout irait pour le mieux. "Pourquoi me tueraient-ils pour quelque chose que je n'ai pas fait ?", se disait le condamné. Mais, ce 16 juin 1944, George voit soudainement la réalité en face: il va mourir dans une poignée de minutes. Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre revient sur l'affaire qui a mené à l'exécution du plus jeune justiciable de l'histoire des Etats-Unis, dont la peine a été annulée 70 ans plus tard.

- Publié le 14-08-2022 à 12h00
- Mis à jour le 23-09-2022 à 14h54

Un léger vent souffle sur le comté de Clarendon en Caroline du Sud en ce 22 mars 1944. Le printemps fraîchement débarqué n'a pas amené les températures clémentes espérées. Mais ce temps maussade n'est pas à même de décourager George Stinney Jr. L'adolescent afro-américain de 14 ans veut profiter de sa journée. À peine réveillé, il embarque sa sœur Aime et l'emmène pour une promenade. Après plusieurs heures à déambuler dans la nature, les deux jeunes s'arrêtent pour reprendre des forces près du chemin de fer. "Vous savez où l'on peut trouver des maypops dans les environs", leur lance une petite fille, que ni George ni Aime n'a vue s'approcher. La déception se lit immédiatement dans les yeux de l'enfant au teint pâle et aux cheveux bruns au moment où ses deux interlocuteurs lui disent qu'ils n'en ont aucune idée. "Merci quand même", lance-t-elle avant de rejoindre son amie qui l'attend quelques mètres plus loin. L'adolescent ne le sait pas encore mais ces quelques mots échangés avec une parfaite inconnue vont changer le cours de sa vie.
Quelques heures plus tard, au moment où George et sa sœur se dirigent vers leur domicile, la panique envahit le quartier. Deux petites filles, âgées de 8 et 11 ans, n'ont pas donné signe de vie depuis plusieurs heures. Leurs parents sont persuadés qu'il leur est arrivé quelque chose. L'adolescent ne tarde pas à comprendre qu'il s'agit des deux amies qu'il a croisées lors de son escapade. Après avoir fait part de cette rencontre à ses parents, la famille se rend au commissariat où George détaille les quelques mots échangés avec les deux disparues. Les policiers écoutent attentivement, prennent note, ne bronchent pas. George retourne à son domicile. Il avale son repas rapidement, sans faim. La boule apparue dans son ventre au moment d'apprendre la disparition des deux enfants semble bien décidée à ne pas le quitter.
Le coupable idéal
Le lendemain, la nouvelle se propage rapidement. Les corps tuméfiés de Betty June Binnicker et de Mary Emma Thams ont été retrouvés dans un fossé, non loin de la maison des Stinney. Les deux enfants ont été battues à mort. L'émoi que suscite cet assassinat est immense. Tout comme la pression qui s'exerce sur les épaules des policiers. Les habitants du Comté veulent que le responsable de ce crime odieux soit puni. Et les forces de l'ordre ne tardent pas à exaucer leur souhait, en leur livrant le coupable idéal.
Le lendemain de la macabre découverte, deux voitures de police s'arrêtent devant le domicile de George Stinney Jr. "Je n'oublierai jamais ce moment", confie la soeur de l'adolescent, Aime, au Guardian 70 ans plus tard. "C'est la dernière fois que j'ai vu mon frère." Les policiers menottent les deux adolescents de la famille George et Johnny. En l'absence de leurs parents, personne n'a la force de protester face à ces arrestations manu militari. Les deux frères sont emmenés au commissariat. Si Johnny est assez vite relâché, George ne connait pas le même sort malgré l'absence de toute preuve matérielle. Le lendemain de son arrestation, il est accusé d'homicide au premier degré. Les agences de presse rapportent les propos des forces de l'ordre, indiquant que l'adolescent avait avoué avoir tué Betty June Binnicker et Mary Emma Thams. Toujours selon leurs dires, il aurait mené les policiers jusqu'à "un morceau de fer caché" qu'il aurait utilisé pour frapper les deux enfants.
Un des procès les plus rapides de l'histoire
À aucun moment, le jeune homme de 14 ans ne bénéficie de l'aide d'un avocat au cours des longs interrogatoires. En détention, il n'est pas non plus autorisé à voir ses parents. Avant même que le procès ne débute, son père est licencié de son travail. La colère gronde au sein du comté et la famille Stinney n'est plus la bienvenue. Les parents décident toutefois de rester pour soutenir leur fils, convaincus de son innocence. C'est plein d'espoir qu'ils se rendent à son procès, le 24 avril. Ils doivent d'ailleurs ne faire qu'une seule fois le déplacement. Tout se passe en une journée, de la sélection du jury à l'énoncé de la peine. Le procès est ainsi l'un des plus rapides de l'histoire. Si trois témoins à charge se présentent à la barre, aucun membre de la famille Stinney n'est invité à prendre la parole. Plusieurs d'entre eux clament pourtant que George était avec eux au moment des faits. Mais ils n'ont nullement l'occasion de faire entendre leur voix.
Très vite, le jury - composé de 12 hommes blancs - se retire pour délibérer. 10 minutes plus tard, les 12 jurés se sont mis d'accord et réapparaissent dans la salle d'audience. Ils auront pris plus de temps pour déguster leur petit-déjeuner que pour trancher de l'avenir du jeune garçon. Une large foule occupe le tribunal. Leurs cris de haine se font entendre jusque dans la salle où George attend d'être fixé sur son sort. Une poignée de secondes s'écoule. La boule au creux du ventre de l'adolescent se fait de plus en plus présente. Le verdict ne vient en rien rassurer le fils Stinney. Déclaré coupable du double meurtre, il est condamné à mort.

Une chaise électrique trop grande pour le jeune condamné
Le 16 juin 1944, alors que les rayons du soleil commencent à se refléter sur la prison de Colombia, George est emmené par les gardiens vers la chambre d'exécution. Au milieu de la pièce, trône la chaise électrique qui fait trembler le jeune garçon depuis près de 2 mois. Au moment où il aperçoit l'engin qui lui donnera la mort, il ressert son emprise sur la Bible qu'il tient entre ses mains. Entrevoyant George, le bourreau se rend compte que sa petite taille risque de poser problème pour le bon déroulement de l'exécution. Selon certains récits, pour résoudre ce souci, les gardiens asseyent le prisonnier sur sa Bible. Ses bras, ses jambes et son torse sont attachés avec des sangles. Une fois l'adolescent installé, un officier demande s'il a quelque chose à ajouter avant que la vie ne lui soit ôtée. George secoue la tête, tirant un trait sur ses derniers mots. Son esprit est trop concentré sur ce qui l'attend. Une lanière de cuir est placée dans la bouche du jeune homme, qui fond en larmes. La détresse se lit dans ses yeux. Mais elle ne reste pas visible longtemps puisque les gardiens s'empressent de placer un masque devant le visage du condamné. Si on ne peut plus les voir, ses sanglots résonnent toutefois encore dans la salle. Les quelques minutes qui suivent font l'objet de nombreuses rumeurs, toutes plus horribles les unes que les autres. Comme le rapporte la chaîne locale KTLA 5, certains expliquent que le masque - trop grand - censé cacher la figure du jeune garçon est tombé dès la première décharge, dévoilant son visage crispé de douleur et noyé de larmes. D'autres, pour la plupart faisant partie de la famille des deux victimes, contestent cette version et assurent que tout s'est passé normalement. L'exécution dure quatre minutes. Au terme de ce laps de temps, George Stinney Jr. est déclaré mort et devient le plus jeune justiciable légalement exécuté de l'histoire des Etats-Unis. Sa famille est chassée de la ville. Pour éviter que la tombe de l'adolescent ne soit saccagée, ses parents décident de l'anonymiser.
Le jugement finalement annulé, 70 ans après la mort de George Stinney Jr.
Mais l'histoire de l'adolescent ne s'arrête pas là. 70 ans après son décès, son dossier se retrouve à nouveau entre les mains de la justice puisque débute, en 2014, un procès en annulation instigué par la sœur de George, Aime. Convaincue de l'innocence de son frère, elle est persuadée que les pseudo-aveux du condamné - dont la justice n'a aucune trace - lui ont été extirpés sous la contrainte. Les avocats de la famille pointent plusieurs incohérences et dysfonctionnements dans l'affaire qui a mené à l'exécution de l'adolescent. Tout d'abord, ils rappellent que peu de sang a été découvert dans le fossé où les deux corps ont été retrouvés. Ce qui indiquerait que les petites filles ont été assassinées ailleurs et ensuite transportées à cet endroit. Selon les avocats, le jeune George n'était pas apte à se livrer à un tel exercice. Ensuite, un expert embauché par les Stinney démontre que les résultats de l'autopsie ne collent pas avec le discours tenu par les policiers, notamment concernant l'arme du crime. Troisièmement, les avocats soulignent que les frères et sœurs du garçon ont toujours clamé avoir été avec lui au moment des faits, mais qu'on ne leur a jamais donné la parole lors du procès initial. Enfin, ils brandissent les confessions de George à son co-détenu, Wilford "Johnny" Hunter, peu de temps avant sa mort. Le condamné avait ainsi fait part à son compagnon de cellule de son espoir de voir sa situation rentrer dans l'ordre. "Pourquoi me tueraient-ils pour quelque chose que je n'ai pas fait ?", s'était-il interrogé, loin d'imaginer que quelques jours plus tard il se retrouverait bel et bien sur la chaise électrique.
Au terme de plusieurs mois de procès, la juge Carmen T. Mullen décide d'annuler le jugement de 1944. Même si elle n'écarte pas la possibilité que George soit coupable, elle estime que l'adolescent n'a pas bénéficié d'un procès équitable. Outre les droits du jeune homme "bafoués" et les "aveux probablement forcés", elle s'étonne de la "peine cruelle et inhabituelle", que lui ont réservé les autorités judiciaires. "Personne ne peut justifier qu'un garçon de 14 ans soit arrêté, jugé, condamné et exécuté en seulement 80 jours", s'émeut-elle.
Des réactions mitigées
Du côté de la famille Stinney, le soulagement est de mise. Si la décision du juge Mullen ne ramène pas leur frère à la vie, Aime et Katherine sont ravies de voir dévoilée au grand jour l'injustice dont il a été victime. "C'est comme si un nuage venait de s'éloigner", réagit immédiatement l'une des deux sœurs. Mais, pour les proches des deux petites filles assassinées, l'incompréhension est totale. Convaincus de la culpabilité du condamné, ils n'hésitent pas à s'émouvoir face à ce nouveau jugement, qu'ils considèrent comme une erreur. "Je crois qu'il a eu ce qu'il méritait en étant condamné à mort. Il était assez âgé pour ça", maintient l'une des nièces de Betty Binnicker.