"Les dernières déclarations de Donald Trump sont à prendre très au sérieux, d'autant que sa situation a changé"
Serge Jaumain, professeur d'Histoire contemporaine à l'ULB, estime en outre que "les sages du Parti démocrate prennent un risque terrible pour eux, pour les Etats-Unis et pour le monde".


- Publié le 17-02-2024 à 11h47

La menace lancée par Donad Trump sonne comme une violente piqûre de rappel. Les pays de l'Otan n'ont d'ailleurs pas tardé à montrer leur mécontentement face aux propos de l'ancien président, qui a assuré qu'il ne défendrait plus les membres de l'organisation en retard de paiement. "J'encouragerais même les Russes à vous faire ce qu'ils veulent", a ajouté le milliardaire. De quoi susciter un vent de panique dans les rangs européens. Et si Trump remportait le scrutin du mois de novembre 2024 ? Quelles seraient nos relations avec le tonitruant homme d'affaires ? Les perspectives sont loin d'être rassurantes.... Dans le cadre de son rendez-vous "L'Invité du Samedi", La Libre a interrogé Serge Jaumain, professeur d'Histoire contemporaine à l'ULB. Il préface l'élection présidentielle et analyse les premières tendances. Entretien.
Faut-il prendre au sérieux Donald Trump quand il annonce qu'il ne prêterait pas main-forte à ses alliés de l'Otan en défaut de paiement ?
Oui, il faut le prendre comme une déclaration importante de Donald Trump. Il n'a pas changé de politique par rapport au moment où il était président : il a toujours considéré que la contribution des Etats-Unis dans l'Otan était trop importante et que chaque membre devait respecter les objectifs fixés. Ce qui est particulier et même choquant, c'est qu'il accompagne cette déclaration d'une sourde menace : si un Etat ne paie pas, les Etats-Unis n'interviendront pas, mais en plus ils pourraient suggérer à la Russie d'attaquer le "délinquant". Cela va totalement à l'encontre de ce qu'est l'Otan.
S'il était élu, pourrait-il plus rapidement mettre ses menaces à exécution que lors de son précédent mandat ?
Quand il était président, on avait l'habitude de dire qu'il y avait un adulte dans la pièce. Puisqu'il n'avait pas constitué de véritable équipe autour de lui, il avait dû s'entourer de républicains qui étaient déjà bien installés, qui connaissaient les arcanes. Il se heurtait à une administration qui ne voulait pas le suivre. Aujourd'hui, la situation a changé. Il a autour de lui une équipe qui va appliquer ses demandes sans aucune hésitation, il va faire une sorte de purge dans l'administration... Sa récente déclaration a donc beaucoup de poids. Même s'il faut le croire, on sait aussi qu'on est en période de campagne et qu'il cherche la visibilité médiatique à travers ses sorties.
Pourrait-on en arriver à ce que les Etats-Unis quittent l'Otan, les Nations unies... ?
On n'en est pas là, et Donald Trump ne peut pas décider seul, il faut une majorité qualifiée au Sénat. Mais on se rappelle qu'il est sorti de l'accord de Paris, qu'il a renoncé à l'accord nucléaire avec l'Iran... Il est coutumier du fait et assure à ses électeurs qu'il tiendra ses promesses. Les dirigeants du monde entier le prennent très au sérieux. Même au sein de l'Otan, on se dit qu'on pourrait ne plus pouvoir compter entièrement sur les Etats-Unis.
Est-ce un discours porteur électoralement ?
Il dit de manière brutale ce qu'un certain nombre de personnes aux Etats-Unis pensent. Ses prédécesseurs, y compris les présidents démocrates, ont toujours trouvé que les Etats-Unis en faisaient beaucoup pour l'Otan. C'est donc assez simple pour lui de venir avec ces déclarations très brutales.
Mais la réélection de Trump n'est pas assurée... Ses ennuis judiciaires peuvent-ils l'empêcher de se présenter à l'élection ou d'être élu ?
Tout d'abord, on voit mal comment il pourrait perdre les primaires : le Parti républicain lui est acquis et Nikki Haley n'arrive pas à faire le poids. Ensuite, aux Etats-Unis, on peut très bien être candidat et même président en étant poursuivi ou condamné. Pour lui, c'est une course contre la montre car, s'il est réélu, il pourra essayer de ne pas subir toutes les condamnations qui lui pendent au nez.
Mais cela peut lui nuire électoralement, non ?
Les sondages montrent que, chez les républicains, une frange non négligeable ne voterait pas pour lui s'il était condamné avant l'élection. Ca ne veut pas dire que ces personnes voteraient pour Joe Biden. Mais, vu que les deux candidats sont au coude-à-coude, si une partie des républicains s'éloignent de lui, ça peut avoir une influence sur le résultat final.
Observe-t-on une baisse de l'enthousiasme des électeurs américains pour ce scrutin ?
Il y a un grand désenchantement de la population américaine à l'égard des deux candidats, qui peinent à susciter l'enthousiasme. Trump ne parvient pas à motiver au-delà de sa base d'électeurs. Ce combat entre deux vieillards, dont l'un est un potentiel repris de justice, est une sorte de naufrage du système politique américain. Cette situation, qui aurait semblé surréaliste il y a deux ou trois ans, est assez effrayante dans le contexte mondial actuel. Ca l'est tellement que tout le monde accorde de l'importance à la potentielle consigne de vote de la chanteuse Taylor Swift. Ajoutez à ça ce qui est en train de se passer à la Chambre des représentants, où les élus obéissent déjà le doigt sur la couture du pantalon à Donald Trump. Ca donne une très triste image de la politique américaine.
Le président a-t-il réussi à unifier un peuple assez divisé comme on a pu le voir au terme de la précédente présidentielle ?
Le pays ne me semble en tout cas pas plus divisé... Ça peut paraître curieux, mais la présidence de Joe Biden est un véritable succès. Les plans qu'il a lancés sont très impressionnants. Certains observateurs vont même jusqu'à dire que sa présidence est plus réussie que celle d'Obama. Biden a l'une des meilleures équipes que l'on a pu connaître à la tête des Etats-Unis, composée de personnes très expérimentées. Le problème, c'est le président lui-même. C'est ce qui aujourd'hui est très inquiétant.
On parle de plus en plus de ses soucis au niveau de sa santé mentale, de ses bourdes, de ses trous de mémoire...
On est dans le règne de l'image. On voit des personnalités très jeunes et très dynamiques comme Emmanuel Macron, Justin Trudeau ou encore Gabriel Attal occuper le devant de la scène. Ca n'aide pas Joe Biden... Il est vieux, a du mal à répondre aux questions, a une démarche chancelante...
Cette présidentielle américaine est assez surréaliste, avec deux vieux messieurs blancs qui se présentent. Quand Reagan, âgé de 73 ans, a postulé pour un deuxième mandat en 1984, tout le monde était très inquiet. On le trouvait très âgé et on se demandait s'il allait pouvoir faire ce mandat. Or il était dix ans plus jeune que Joe Biden... La préoccupation est encore plus grande à présent.
Cette inquiétude à l'égard de l'âge de Joe Biden est-elle partagée par ses collègues démocrates ?
Oui. On peut donc se poser la question de la raison pour laquelle il est encore là. Pourquoi n'a-t-on pas opté pour un autre candidat ? En réalité, le parti démocrate est un immense parti avec un mouvement de gauche et de droite en son sein. Joe Biden est vraiment la personne qui est capable de réunir derrière son nom la plus grande partie des démocrates. S'il se retire, c'est catastrophique pour le parti démocrate. Si on pense que c'est déjà compliqué maintenant, il faut se dire qu'on n'a encore rien vu : on entrerait dans une foire d'empoignes. Aucune personnalité n'est suffisamment populaire pour le remplacer.
Comment expliquer que les démocrates n'aient pas essayé de mettre en avant une nouvelle personnalité ? Pourquoi n'ont-ils pas davantage préparé le remplacement de Joe Biden ?
C'est une question essentielle. D'autant que Joe Biden avait clairement laissé entendre lors de la campagne précédente qu'il serait un président de transition et qu'il ne resterait pas quatre ans au pouvoir... On voit que Joe Biden a une emprise sur le parti démocrate. Les candidats potentiels ont préféré attendre leur moment et lui laisser le champ libre. Les sages du parti prennent un risque terrible pour eux, pour les Etats-Unis et pour le monde. On aurait dû anticiper ce qui est en train de se passer. L'inquiétude grandissante à l'égard de la santé de Joe Biden profite à Donald Trump.
Aux Etats-Unis, on a une sorte de gérontocratie : il existe de nombreux exemples de personnes âgées qui occupent ou qui ont occupé des postes importants, comme Nancy Pelosi. Il y a une sorte de prime aux anciens. La moyenne d'âge est très élevée.
La vice-présidente Kamala Harris ne pourrait-elle pas être la nouvelle personnalité phare des démocrates ?
Kamala Harris n'est pas extrêmement populaire. Le poste de vice-président n'est pas facile, on dépend énormément du président, on n'a pas beaucoup de marge de manœuvre. On peut penser que Joe Biden n'a pas beaucoup aidé Kamala Harris. Il ne l'a pas mise en évidence. Probablement parce qu'il voulait se représenter... Mais la popularité assez faible de Kamala Harris handicape finalement Joe Biden. Une série de personnes pensent que même s'il est réélu, Joe Biden ne gouvernera pas, ce sera Kamala Harris. Ça fait peur à certains républicains et démocrates.
A neuf mois du scrutin présidentiel, quelles sont les grandes tendances ?
Le conflit israélo-palestinien démobilise une partie des démocrates, qui refusent d'aller voter pour Joe Biden. Ils n'iront pas voter pour Trump non plus. De l'autre côté, une série de républicains se disent qu'ils ne vont pas élire quelqu'un qui a été condamné - car il y a beaucoup de chances que Trump soit condamné avant l'élection. Donc on s'attend à ce que le taux d'abstention augmente. A la dernière élection, il y avait déjà plus ou moins un tiers des personnes qui n'avaient pas été voter. On commence à se dire que c'est finalement les abstentionnistes qui pourraient faire l'élection. Les deux candidats poussent au vote en se présentant comme un rempart à l'autre. Le meilleur allié de Joe Biden, finalement, c'est Donald Trump, et inversement. Ils s'entraident quasiment sans le vouloir.
