Armé de son pic à glace, le docteur Walter Freeman a brisé de nombreuses vies: "L'une des histoires les plus tristes que vous lirez"
Les patients qui fermaient les yeux sur la table du docteur Freeman ne savaient pas dans quel état ils allaient se réveiller. Ou même, tout simplement, s'ils allaient se réveiller. Pourtant, pendant des dizaines d'années, le psychiatre a pu poursuivre ses activités, sans être inquiété... Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre se plonge dans l'histoire du médecin qui a banalisé le recours à la lobotomie aux Etats-Unis, au point de la pratiquer à la chaîne dans un van.

- Publié le 26-04-2026 à 11h59
- Mis à jour le 26-04-2026 à 16h05

Dès son plus jeune âge, Walter Freeman rêve de manier le bistouri. A ses professeurs, il annonce d'entrée de jeu qu'il se prédestine à la médecine. Pas tant par envie de soigner les gens. Cela lui importe peu, au final. Mais parce qu'il veut briller. Comme son grand-père et son père avant lui. Il porte à la fois un regard admiratif et envieux sur sa famille. Le garçon ambitieux ne supporte que très peu d'évoluer dans l'ombre de ses aînés. Il se fait la promesse de rapidement réussir à supplanter leurs exploits. Il décroche facilement son diplôme à l'université de Yale en 1916. Mais il a un goût de trop peu. Il décide de poursuivre ses études afin de se spécialiser en neurologie, domaine de la médecine qui le fascine. D'abord en Pennsylvanie, ensuite à Washington D.C., où il entame un doctorat en neuropathologie en 1924. A peine a-t-il fini sa thèse qu'il est placé à la tête du service de neurologie de l'université George Washington.
Si ce poste ne lui laisse que peu de moments de répit, Freeman arrive tout de même à dégager du temps pour poursuivre ses recherches sur le cerveau humain. Lors d'une pause déjeuner, un collègue de son service lui parle du docteur Egas Moniz, dont les expériences font couler beaucoup d'encre en Europe. Le médecin portugais aurait trouvé un moyen chirurgical de soigner les maladies mentales. Intrigué, Freeman se plonge dans les écrits dudit spécialiste et découvre ses fameuses leucotomies. Moniz détaille comment il ouvre le crâne de ses patients pour sectionner une partie des substances blanches de leur cerveau. Sur sa table, passent des schizophrènes, des épileptiques, mais aussi des homosexuels qui ont eu le malheur d'afficher leur orientation sexuelle à une époque où on la perçoit encore comme une déviance.
L'Américain est sous le charme, contrairement à la plupart des pairs du Portugais, qui sont dubitatifs face à ses travaux. Plus encore, Freeman est bien décidé à marcher dans les pas de son confrère. Mais un obstacle majeur se dresse sur son chemin: en tant que psychiatre, il n'est pas habilité à procéder à de telles opérations. En 1936, il part donc à la recherche d'un acolyte qui pourrait mener les interventions sous sa supervision. Il dégote un jeune neurochirurgien, James Watts, qu'il convainc assez facilement de venir l'épauler. Il ne leur reste plus qu'à trouver des cobayes et à rameuter la presse. Parce que Walter Freeman n'a jamais perdu de vue son véritable objectif: laisser une trace indélébile dans l'histoire de la médecine.
Rosemary Kennedy sur la table du sulfureux docteur
C'est ainsi que le 14 septembre 1936, le duo opère Alice Hood Hammat, une jeune femme souffrant de dépression, sous le regard stupéfait de journalistes. Le Washington Evening Star mentionne cette première lobotomie sur le territoire américain, évoquant "l'une des plus grandes innovations chirurgicales de cette génération". En deux mois, ce sont pas moins de 20 patients qui sont traités par les deux hommes. Freeman prend soin de photographier chaque étape du processus, en mettant en scène une sorte d'avant/après spectaculaire. Si les résultats de ses opérations ne sont pas miraculeux (loin de là), il tente de vendre un récit fabuleux au grand public. Et ça fonctionne ! Il ne tarde pas à recevoir des centaines de lettres de personnes désespérées face à leurs problèmes ou à ceux d'un proche. Le duo s'occupe même de la désormais tristement célèbre Rosemary Kennedy, qui ressort mentalement amoindrie de l'opération en 1941, comme tant d'autres.
Mais peu importe les conséquences parfois désastreuses de leurs interventions, le succès est au rendez-vous pour les deux médecins. Et face à la demande croissante, le psychiatre veut pouvoir accélérer le tempo. Il table donc sur une autre façon de pratiquer la lobotomie, plus rapide. Il s'inspire alors des travaux d'un docteur italien, Adamo Fiamberti, qui passe par la cavité oculaire pour atteindre le cerveau. Après s'être documenté, Freeman s'empare d'un pic à glace et passe à l'acte. Avec cet instrument, plus besoin d'ouvrir la boîte crânienne du malheureux allongé sur la table. Le spécialiste remplace l'anesthésie par une série d'électrochocs. En plus de gagner du temps, la nouvelle procédure peut être pratiquée en dehors d'une salle d'opération. Ne menant plus à proprement parler une intervention chirurgicale, il peut se mettre à la pratiquer dans son cabinet et sans l'aide d'un chirurgien. Son acolyte, James Watts, porte un regard mitigé sur ces changements actés par son confrère. S'il garde le silence dans un premier temps, il finit par claquer la porte du cabinet en 1948, horrifié par ces nouvelles pratiques. Mais, à vrai dire, Freeman n'en a que faire: il n'a plus besoin de lui, il peut à présent exercer seul. La machine tourne à plein régime. Le 20 novembre 1953, il lobotomise 31 personnes en moins de 16 heures. Il conserve malgré tout précieusement les données de chacun de ses patients. Il les recontacte même à l'occasion pour se tenir informé de leur évolution, prenant soin de tout consigner dans ses précieux carnets.
Contacté par des personnes aux quatre coins du pays, le psychiatre ne sait plus où donner de la tête. Il aimerait pouvoir se déplacer plus facilement. A l'heure actuelle, il doit se contenter des grandes villes accessibles par avion ou train. Le père de six enfants achète un van qu'il aménage pour en faire une sorte de cabinet sur roues. Il embarque toute sa famille dans le voyage. Il arpente les routes américaines, s'arrêtant tantôt pour pêcher, tantôt pour lobotomiser des Américains. Ces derniers déboursent la modique somme de 25 dollars pour l'opération qui prend place directement dans le camping-car, surnommé la lobotomobile. Entre deux interventions, Freeman veille à rencontrer ses pairs auprès desquels il veut briller. Il vante ses mérites, photos à l'appui, et se présente comme le grand guérisseur qu'il pense être. La mort de son fils Keen, qui perd la vie dans une rivière lors de l'une des escapades du docteur, le déstabilise un temps. Mais le médecin ne veut pas s'apitoyer sur son sort et remonte très vite à bord de la "lobotomobile".

Le décès de trop
L'aura du psychiatre commence toutefois à s'étioler, après plus de 4.000 lobotomies réalisées par ses soins (dont 19 sur des mineurs). Les langues se délient sur la pratique qui dérange. Autrefois adulé, Freeman ne fait plus l'unanimité dans les universités, dont les invitations se font de plus en plus rares. En février 1967, il est définitivement écarté de la profession après le décès d'une patiente. La jeune femme passait pour la troisième fois sur la table d'opération du docteur. Mais cette énième lobotomie lui a été fatale. Et a marqué la fin des interventions du neurologue, frappé d'une interdiction d'exercer. D'autant que les plaintes d'anciens patients s'accumulent. Freeman voit son rêve de marquer l'histoire de la médecine se concrétiser mais pas comme il l'entendait.
Il croit cependant pouvoir encore sauver la face. Et passe les dernières années de sa vie à tenter de redorer son blason. Il remonte à bord de la lobotomobile. Pas pour opérer, mais pour rendre visite à ses anciens patients, ceux qui s'en sont le mieux sortis. Il les photographie dans le but de démontrer qu'il a certes commis des erreurs, mais qu'il a aussi fait des miracles. Mais plus personne n'est dupe. Les regards vides de ces personnes qu'il s'est lui-même vanté d'avoir transformées en "animaux domestiques" effraient plus qu'ils ne rassurent. En 1972, il s'éteint. Mais ce n'est pas le cas de la pratique qu'il a largement participé à propager et à banaliser. Jusqu'au début des années 1980, des personnes jugées parfois folles, parfois simplement dérangeantes sont lobotomisées.
"L'une des histoires les plus tristes que vous lirez"
En 2007, l'un des plus jeunes patients du docteur Freeman sort du silence dans un livre. Diagnostiqué schizophrène par le médecin à l'âge de 4 ans, Howard Dully a été lobotomisé 8 ans plus tard. Pourtant, tous les autres spécialistes que ses parents avaient consultés estimaient que le garçon avait été simplement "mal éduqué". De cette intervention, l'enfant n'est pas ressorti indemne. C'était le début d'une longue descente aux enfers, mêlant violence et alcoolisme. Sans domicile fixe, Dully a finalement repris sa vie en main et obtenu un diplôme. Son parcours a ému les Etats-Unis. Le New York Times qualifiait son récit de "bouleversant". "L'une des histoires les plus tristes que vous lirez jamais", estimait le quotidien américain.