La plus grave confrontation entre la Chine et l'Inde depuis plus d'un demi-siècle
Un rare et singulier incident de frontière a vraisemblablement fait lundi plusieurs dizaines de morts. En cause, le contrôle de l'Aksai Chin, un territoire coincé entre Ladakh, Tibet et Xinjiang. La rivalité a pour toile de fond la montée en puissance de la Chine.

- Publié le 18-06-2020 à 08h12
- Mis à jour le 17-08-2020 à 07h50

Un rare et singulier incident de frontière a vraisemblablement fait lundi plusieurs dizaines de morts. En cause, le contrôle de l'Aksai Chin, un territoire coincé entre Ladakh, Tibet et Xinjiang. La rivalité a pour toile de fond la montée en puissance de la Chine.
Les circonstances du sanglant affrontement de lundi soir entre soldats chinois et indiens dans l'Himalaya sont rocambolesques. Les garde-frontières ne sont ici pas armés - une mesure prise de commun accord pour prévenir tout risque d'escalade en cas d'incident… Aussi est-ce à coups de pierres ou de barre à mine, voire à mains nues, que les armées de la Chine et de l'Inde se seraient mesurées. Et si l'altercation a fait au moins vingt morts du côté indien et un nombre indéterminé du côté chinois (certaines sources parlent d'une quarantaine), c'est parce que la plupart des victimes ont chuté des hauteurs qui surplombent la Galwan, un affluent de l'Indus, dans une étroite vallée aux confins du Ladakh indien et de l'Aksai Chin, ce territoire de 37 000 km2 que Pékin occupe et que New Delhi revendique.
Une route stratégique entre le Tibet et le Xinjiang
Si les circonstances sont donc rocambolesques, l'incident n'en est pas moins d'une gravité sans précédent en un demi-siècle. Il s'agit de la confrontation la plus meurtrière entre troupes chinoises et indiennes depuis les affrontements de septembre et octobre 1967 à la frontière du Tibet et du Sikkim qui avaient fait, selon des estimations contradictoires, de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de morts de part et d'autre. Ils s'étaient produits cinq ans seulement après "la guerre la plus haute du monde" qui, en octobre-novembre 1962, avait opposé l'Inde et la Chine dans les deux secteurs contestés de leur frontière : l'Aksai Chin et l'Arunachal Pradesh (un vaste territoire de 83 000 km2 que, cette fois, New Delhi occupe et que Pékin revendique).
Lové dans l'Himalaya à une altitude qui dépasse les 4 000 mètres, l'Aksai Chin est d'une importance capitale pour la Chine. Ce plateau désertique offre depuis des temps anciens une voie naturelle de communication entre le Tibet et le Turkestan oriental (l'actuel Xinjiang, dont l'Aksai Chin fait désormais administrativement partie). Plus accessible du côté chinois que du côté indien, son isolement était resté tel que, dans les années 1950, le régime maoïste put y construire une route stratégique sans que les autorités indiennes s'en aperçoivent. Pékin y a consolidé ses positions à la faveur de la guerre de 1962 et n'a cessé depuis d'y raffermir son contrôle, tout en accusant Delhi d'intrusions répétées.

Une rivale, voire une ennemie
Avec le voyage historique du Premier ministre Rajiv Gandhi à Pékin en décembre 1988, la détente fut inscrite à l'agenda des deux géants asiatiques. Le conflit frontalier a été encommissionné, tandis que le commerce bilatéral pouvait enfin prospérer. L'Inde n'a, cependant, jamais cessé de considérer la Chine comme une rivale, voire une ennemie. Le déséquilibre entre les deux économies contribue à expliquer ce sentiment : le PIB chinois est quatre fois plus élevé que le PIB indien et la Chine exporte sept fois plus que l'Inde. Elle dépense aussi quatre ou cinq fois plus pour son armement.
Alors que les nationalistes hindous gouvernent à Delhi, la Chine poursuit sa montée en puissance avec l'objectif d'être plus que jamais la version moderne de "l'Empire du Milieu" - la nation qui domine l'Asie, en attendant de dominer le monde. Cette ambition n'est naturellement pas du goût des autres puissances régionales, l'Inde et le Japon, ni des pays voisins. La Chine entretient avec plusieurs d'entre eux des contentieux territoriaux, qui ont sans surprise retrouvé de la vigueur sous le règne de Xi Jinping. Le président chinois a fait de la grandeur nationale sa priorité et il entend bien que la Chine fasse partout sentir sa force, tantôt en créant de "nouvelles routes de la Soie", tantôt en projetant au plus loin ses capacités militaires.
De l'Aksai Chin aux Senkaku et aux Spratleys
On ne peut ainsi dissocier le regain de tension à la frontière indienne de la réaffirmation musclée d'une souveraineté chinoise sur les îles Senkaku, que Pékin voudrait soustraire à Tokyo, ou du frénétique développement des infrastructures civiles et militaires chinoises dans les archipels jusque-là largement inhabités de la mer de Chine méridionale (Paracels et Spratleys), aux dépens du Vietnam et des Philippines notamment. Le seul pays avec lequel Pékin a significativement renoncé à ses revendications territoriales est la Russie. Parce que le rapport de force ne lui laissait sans doute pas d'autre choix.
La crise du Covid-19 n'a pu qu'accentuer le phénomène. À tort ou à raison, elle a gravement porté atteinte au prestige de la Chine en nourrissant, d'un bout à l'autre de la planète, un sentiment de méfiance et d'hostilité. Pékin y a répondu en cultivant une mentalité d'assiégé dans un discours qui fait des critiques autant d'ennemis de la Chine. Dans cette optique, il importe pour la direction communiste de ne laisser paraître aucune faiblesse, qu'il s'agisse d'étouffer la contestation à Hong Kong ou de défendre quelques pouces de terrain dans les montagnes de l'Himalaya.