Pour la première fois, un ex-commandant de l'armée Wagner témoigne à visage découvert: "Je me suis retrouvé dans des endroits où je n'aurais pas dû"
Engagé comme mercenaire de Wagner, convaincu d'œuvrer pour une "noble cause" avant de tourner le dos à son ancienne vie, Marat Gabidullin est le premier à témoigner à visage découvert des batailles menées par l'armée secrète russe, au Donbass comme sur le front syrien.
- Publié le 10-05-2022 à 13h22
- Mis à jour le 12-05-2022 à 13h54

"Marat Gabidullin n'est pas un repenti. Il n'est pas un lanceur d'alerte tiraillé par sa conscience, décidant un beau jour de se retourner contre l'organisation dont il a fait partie pour la dénoncer. Non. Marat est un soldat". Ainsi commence la préface du premier témoignage jamais publié, à visage découvert, d'un ancien combattant de la très secrète armée de Vladimir Poutine.Moi, Marat, ex-commandant de l'armée Wagner (1) est un récit à la première personne, sans figure floutée ni voix modifiée. Les lieux, les dates, les faits d'armes, tout est authentique. Gabidullin s'est contenté d'inventer les noms de guerre de ses compagnons et supérieurs. Ainsi, Dmitri Outkine, le fondateur de la société militaire privée (SMP), alias Wagner, est devenu "Beethoven". Marat Gabidullin, lui, avec le matricule M-0346, se faisait appeler "Ded", le grand-père, le papi, car, à 49 ans, il faisait partie des plus vieux mercenaires au sein de "la compagnie", comme il l'appelle.
Depuis l'adolescence, Marat Gabidullin, féru de films d'action soviétiques, se préparait à une carrière dans les forces aéroportées. Mais après dix ans sous les drapeaux, il quitte en 1994 une armée russe en pleine décomposition. Il fricote avec la pègre, tue un homme, fait trois ans de prison. En 2015, il s'enrôle dans la SMP créée l'année d'avant, pour soutenir les séparatistes prorusses dans le Donbass ukrainien. Marat Gabidullin est déployé à Louhansk, puis de nombreuses fois en Syrie. En 2019, il plaque la "compagnie", dégoûté. Et décide de raconter son histoire. Son roman autobiographique, paru en Russie au début de l'année 2022, sous le titre Deux fois dans le même fleuve, n'est pas une confession. Pas plus que Marat Gabidullin ne parle au nom de ses frères d'armes, dont personne, à sa connaissance, n'a accompli le cheminement intérieur qui l'a conduit à tourner le dos au mercenariat, à porter un regard critique sur le phénomène, et, surtout, à cerner l'usage qu'en fait le Kremlin dans toutes ses guerres hybrides. Rencontre.
Pourquoi avez-vous décidé, à visage découvert, sous votre nom, de parler d'une organisation considérée comme très secrète en Occident ?
Sincèrement, j'ai l'impression qu'en Occident, les gens en savent plus sur Wagner qu'en Russie… Pour ce qui est du visage découvert, c'est le format qui peut convaincre le plus. On me croira davantage si je ne me cache pas. Toutes ces vidéos avec des personnages au visage dissimulé, à la voix modifiée, qui parlent de Wagner, à mon avis ça crée du soupçon. Je voulais avancer la visière levée, me présenter tel que je suis, avec tous mes défauts et mes points faibles. Une personne concrète.
A quel moment vous vient l'idée d'écrire ce livre, et à qui s'adresse-t-il ?
Dès 2016, pendant ma convalescence. J'avais été blessé à Palmyre, l'explosion d'une grenade. En sortant du coma, j'ai passé de longs mois à me rétablir. J'ai eu envie de mettre en lumière l'activité des employés des sociétés militaires privées. Mais je voulais avant tout raconter la vérité sur cette guerre en Syrie. Je voyais comment nos médias mentaient sur le sujet. Plus tard, j'ai compris que la thématique des SMP est très importante pour la Russie. Nous, on fait comme si le mercenariat n'existait pas, comme si ce n'était qu'un phénomène occidental, propre à sa décadence, comme un rictus carnassier du capitalisme. Or, nous faisons exactement la même chose. Et même pire.
Revenons un peu sur l'histoire des SMP en Russie.
Les premiers mercenaires dans l'espace post-soviétique sont les spécialistes militaires qui avaient été mobilisés dans le Haut-Karabakh, au début des années 90. Les Arméniens, comme les Azerbaïdjanais, manquaient de personnel compétent pour manœuvrer les armes modernes. Après la chute de l'URSS, l'armée soviétique était en déliquescence. Des régiments entiers étaient laissés à l'abandon. Ensuite sont apparues des entreprises comme Moran Security Group, RSB Group, spécialisées dans l'escorte et la protection de cargaisons. C'était une forme de SMP, mais pas aboutie. Le jalon le plus important a été la création du Corps Slave, en 2013. C'était la première apparition des mercenaires russes en Syrie. C'était du mercenariat pur sans aucune participation de l'Etat russe, à cette époque. Un type avait rassemblé des hommes et les avait mis au service d'un oligarque syrien. Dmitri Outkine avait commandé l'une des deux compagnies du Corps Slave. En rentrant, ils ont été cueillis à l'aéroport et les organisateurs ont été arrêtés et incarcérés pour quatre ans. Parce que le mercenariat est interdit en Russie.
Et puis commence le conflit avec l'Ukraine, on est en 2014.
Le groupe Wagner n'a pas été créé dans le but d'aller combattre en Ukraine, c'est plutôt l'inverse qui s'est passé. Le Kremlin a dit : "Allez, on rassemble des combattants, tous les volontaires, pour filer un coup de main à ces bras cassés dans le Donbass, qui ne vont arriver à rien tout seuls." Les séparatistes n'étaient bons qu'à défiler armés dans les rues de Donetsk et de Louhansk, agiter des drapeaux russes, mais ils étaient totalement inaptes à la guerre et au combat. Avec le temps, les mercenaires russes, partis là-bas à l'arrache, en ordre dispersé, ont commencé à se structurer. La "compagnie" a commencé à prendre forme. Mais même ces formations-là n'étaient plus en mesure de sauver les républiques autoproclamées, l'armée ukrainienne était en train de gagner. Si les forces armées russes ne s'en étaient pas mêlées directement, il n'y aurait pas eu de conflit, tout se serait terminé très vite.
Quel rôle ont joué les mercenaires de Wagner en 2014 en Ukraine ?
Ils ont surtout été déployés dans la région de Louhansk. Raids, embuscades, offensives éclairs, en soutien aux séparatistes. Ils ont participé à l'opération de Debaltseve, aux côtés de l'armée russe régulière. Et ils ont également été chargés de désarmer et liquider le bataillon "Odessa", qui était devenu une bande de racketteurs. Il avait été formé par les pro-russes d'Odessa, ceux qui avaient survécu au tragique incendie de la Maison des syndicats [par des militants nationalistes, en 2014, épisode rappelé sans cesse par Poutine pour justifier la "dénazification" de l'Ukraine, ndlr]. Ces victimes, ces héros, sont vite devenues des criminels.
Quand vous vous engagez dans le groupe Wagner, avez-vous conscience d'entrer dans une zone d'illégalité ?
Je me trouvais dans un moment creux de la vie. Egaré, au chômage. En 2015, un bon ami me parle de cette entreprise qui peut me donner une nouvelle chance, un nouveau départ dans ce que je sais faire, c'est-à-dire la guerre. Pour ce qui est de l'illégalité, en Russie, ce sont des questions toutes relatives. Je ne suis pas idiot : je suis arrivé dans un camp d'entraînement militaire, j'ai reçu des armes, on s'entraînait au combat… Je comprenais bien que tout ça ne pouvait pas exister sans le parrainage des autorités. Toutes les armes étaient fournies par le ministère de la Défense. Et le matériel de base aussi, des gilets pare-balles, des tenues de combat. C'était un bon travail, avec un bon salaire, selon les standards russes. 80 000 roubles (980 euros) par mois dans le camp, puis 120 000 roubles (1 500 euros) la première mission. 180 000 (2 200 euros) pour les missions en Syrie. C'était notre façon de servir la patrie.
Quelles fonctions avez-vous occupées au sein de Wagner ?
J'ai commencé comme simple soldat, puis j'ai été commandant d'équipe pendant un certain temps. Je suis ensuite devenu commandant d'une compagnie de reconnaissance et, après avoir été blessé, j'ai été chef d'état-major adjoint dans une escouade d'assaut. En théorie, le boulot des éclaireurs est de partir en reconnaissance vers les lignes ennemies, observer le déploiement des troupes, détecter les positions de tir… Mais nous, on nous envoyait juste devant les unités d'assauts, on se retrouvait devant le premier feu.
Toute l'année 2018, j'ai été conseiller principal du bataillon des "chasseurs de Daech", composés de Syriens. Là aussi, je me suis retrouvé dans des endroits où je n'aurais pas dû, c'est-à-dire au combat, sous le feu. Parce que je considérais que le commandant n'était pas prêt à mener une attaque, je suis resté à ses côtés.
Votre première mission vous amène à Louhansk.
En juin 2015. Après deux mois, j'avais l'impression que tous ces gens [la population locale] étaient les otages d'une poignée de bandits armés. La propagande nous avait fait croire que nous devions défendre un monde russe en danger. Mais sur place, la menace avait une tête bizarre. Certains défenseurs des républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk n'étaient pas capables d'expliquer ce que les Ukrainiens leur avaient fait au juste. Et puis je voyais bien, depuis la ligne de démarcation, que les Ukrainiens se faisaient tout le temps tirer dessus depuis notre côté. Moi, pas une fois je n'ai été sous le feu ukrainien.
Après cette première mission, est-ce que votre regard sur le mercenariat a changé ?
Oui, j'ai commencé à avoir des doutes. Ce n'était pas pour ça que je m'étais embarqué dans cette aventure. L'Ukraine, c'était aussi mon pays, et je ne voyais pas en quoi ces gens nous voulaient du mal. Mais entretemps, les missions en Syrie ont commencé. On nous a dit : "Vous partez combattre l'Etat islamique (EI)." Eh bien ça, c'est une vraie cause ! C'est un pays vraiment étranger, un autre peuple, des Arabes, je m'en fichais un peu, je n'allais pas combattre contre les miens. L'ennemi était très concret.
A quel moment avez-vous compris que là aussi, on vous avait induit en erreur ?
Dès 2016. Le principal mensonge étant que Bachar al-Assad était un type bien, à la tête d'une armée héroïque, qui combattait un envahisseur. Oui, bien sûr, il fallait combattre l'EI. Mais une fois cette mission terminée, en 2018, une nouvelle phase avait commencé. Et une nouvelle étape dans ma prise de conscience aussi. Quand tu es mercenaire, et que tu combats du côté du bien, c'est une bonne chose. Mais en réalité, ce n'est jamais toi qui choisis. La fois d'après, tu devras faire des choses qui vont contre tes principes. Par exemple, l'opération de nettoyage dans la Ghouta, c'est la participation à une guerre civile, qui n'avait plus rien à voir avec l'EI. Nous, les mercenaires, devions consolider l'avancée de l'armée syrienne, qui, bien que soutenue aussi par l'artillerie et l'aviation russes, ne parvenait pas à avancer de manière décisive, et menaçait sans cesse de reculer. Nous devions contenir ces reculades. A Palmyre, nous n'avions eu affaire qu'à l'EI. A la Ghouta, il y avait des combattants d'Al-Nosra et d'Al-Qaeda, bien sûr, mais aussi l'Armée syrienne libre. C'était l'opposition, pas des jihadistes. Je me suis rendu compte que nous aidions une bande d'imbéciles incultes à détruire ce qu'il y avait de meilleur dans leur pays, ces Syriens normaux, qui savaient se battre, et qui nous avaient tant manqué dans la lutte contre Daech.
Le 7 février 2018, vous êtes à Deir el-Zor, dans la fameuse attaque par l'aviation américaine des forces loyalistes syriennes. Vous perdez beaucoup d'hommes. Que s'est-il passé ce jour-là ?
C'était une tentative de s'emparer du champ gazier de Conoco, tenu par les Kurdes. Nous devions nous les faire. Deux détachements, 400 mercenaires. Moi je commandais un bataillon de Syriens, les "Isis Hunters" [les "chasseurs de Daech"]. Mais l'offensive n'avait pas encore commencé que l'enfer s'est déchaîné. Ça tombait de partout. Des roquettes, puis des hélicoptères nous ont mitraillés. L'arrière était en feu, la colonne qui devait nous seconder, les munitions, les QG, tout brûlait. Moi j'ai eu de la chance, j'ai été légèrement blessé. J'ai dû battre en retraite en traversant cette zone de mort, de débâcle. On a perdu au moins cent gars.
La Russie nie en bloc, puis finit par reconnaître cinq morts parmi ses citoyens. Est-ce que le commandement russe ne savait pas que vous avanciez ?
Officiellement, et c'est vrai, aucun soldat de l'armée régulière russe n'a péri. Quant à nous, les mercenaires, nous n'étions tout simplement pas là. La Russie a toujours nié fermement notre présence, et même notre existence. Evidemment que le commandement russe sur place savait que nous avancions. Mais ils nous ont reniés.
Pourquoi la Russie utilise-t-elle des mercenaires dans ses guerres modernes ?
Dans chaque situation concrète, les mercenaires ont leur fonction. En Syrie, l'objectif était de cacher au peuple russe le coût réel de la victoire, créer l'illusion que nous l'avions remportée avec peu de sang. Mais ce n'est pas vrai. Ailleurs, comme en Ukraine, c'est beaucoup plus simple, logistiquement et juridiquement, de déployer très vite quelques bataillons de combattants, prêts à l'attaque, qui seront opérationnels dès qu'ils posent le pied sur le terrain.
Comment avez-vous réagi quand la Russie a attaqué l'Ukraine ?
J'ai été horrifié. Comment peut-il en être autrement ? Il s'agit d'une faute criminelle.
Que savez-vous de la participation des hommes de Wagner dans cette guerre ?
Ils sont présents sur tous les fronts, selon le même schéma qu'en Syrie, comme des unités d'assaut, de percée. D'ailleurs, le général [Aleksandr] Dvornikov, qui a été désigné pour mener la "bataille du Donbass", fait du recours aux mercenaires sa méthode préférée. Il avait fait ça à Palmyre en 2016. Il nous avait envoyés libérer un col contrôlé par l'EI, que l'armée syrienne n'arrivait pas à prendre.
Ces derniers temps, là où il y a Wagner, il y a aussi des exactions...
Je ne veux surtout pas les défendre ou embellir leur image, mais là où les mercenaires sont utilisés pour faire la guerre, on ne rapporte pas d'exactions. Comme en Libye par exemple. Les problèmes et les excès commencent quand on leur demande d'accomplir des fonctions policières ou semi-policières. Ces gens sont habitués à combattre un ennemi armé. Et ne possèdent pas nécessairement les notions juridiques, ou mentales, pour faire autre chose.
Autrement dit, quand leurs fonctions ne sont plus purement militaires, ils commettent des atrocités ?
Je me réfugie toujours derrière l'espoir que ce ne sont pas eux qui ont commis les atrocités… Moi je n'ai jamais été témoin de crimes de guerre. Au contraire, j'ai vu parfois des gens capables d'élans très humains, enterrer un combattant ennemi par exemple. Ils ne supportaient pas quand les Syriens profanaient les dépouilles ennemies.
Et la vidéo qui a fait le tour du monde où l'on voit des hommes torturer et décapiter un Syrien ?
Oui, tout indique qu'il s'agit d'employés de Wagner, mais je ne les connais pas. C'étaient des escouades créées à la hâte, sans véritable tri, sans aucune préparation. De manière générale, à partir de 2017, a débuté un processus de dégradation des notions et des normes intérieures qui avaient régi le fonctionnement de la compagnie. C'était sûrement dû au fait que les commandants avaient décidé qu'elle devait devenir une structure prête à accomplir absolument n'importe quelle mission, participer à toutes sortes d'entreprises, sans égard pour les normes éthiques et morales.
Comment évaluez-vous ce qu'est devenu le groupe Wagner aujourd'hui ?
C'est devenu une structure puissante, qui, effectivement, est très utile pour promouvoir les intérêts russes dans des régions qui ne sont pas tranquilles, sans cesse secouées par des affrontements, des coups d'Etat, des nettoyages ethniques… Mais une formation militaire de la taille de Wagner devrait être dotée d'une existence juridique, qui lui accorderait des pouvoirs mais aussi des devoirs, des obligations au regard du droit international. En niant l'existence des SMP, le Kremlin les maintient dans une zone de non-droit. L'Etat russe n'assume pas les actions de ses citoyens et de leurs destinées. Mais cette situation arrange aussi le propriétaire et le commandement de la structure, elle leur permet de conserver le monopole total dans le domaine du mercenariat. Il n'y a aucune concurrence, on ne leur demande aucun compte.
Vous connaissez Dmitri Outkine personnellement ?
Oui, j'ai été commandant d'une compagnie de reconnaissance sous ses ordres. C'est un vrai chef militaire, il était toujours sur le terrain, participait aux combats. En 2015-2016 il était toujours en première ligne. Au début, c'était une figure d'autorité pour moi, je le respectais inconditionnellement. Mais à mesure que j'ai évolué, mon regard sur lui a changé aussi.
Est-ce que sa personnalité et son style de commandement ont contribué à la détérioration de la compagnie dont vous parlez ?
Bien sûr. C'est lui le prescripteur de tendances. Ce que la compagnie est devenue, c'est le résultat de sa vision. Et il n'y a plus personne pour contenir ses impulsions. C'est un homme très décidé, déterminé, dépourvu de toute limite morale. Et sans aucune considération pour la vie humaine. Il n'a jamais compté les pertes.
Et Evgueni Prigogine – le "cuisinier de Poutine" – qui serait le principal sponsor de Wagner, le connaissez-vous ?
Je ne veux pas parler des individus. Je veux discuter des phénomènes. Si ça n'avait pas été lui, ça aurait été un autre. C'est comme dire que quelqu'un d'autre aurait été meilleur que Staline à cette époque. Non, ce n'est pas vrai. Il se serait appelé différemment, mais ça aurait été le même tyran.
(1) Marat Gabidullin,
Moi, Marat, ex-commandant de l'armée Wagner,
traduit du russe par Laetitia Decourt et Veronika Dorman, Michel Lafon. L'histoire de Marat Gabidullin a également été adaptée en podcast.
L'affaire M0346 : Marat, ex-commandant de l'armée Wagner,
produit par Paradiso Media, est disponible à partir de ce mardi.