Pourquoi la déclaration d'Emmanuel Macron sur l'envoi de troupes en Ukraine met l'Occident face à ses propres contradictions
En réalité, cette discussion n'aurait pas lieu d'être si les alliés de Kiev lui avaient livré à temps les armes nécessaires pour mieux repousser les troupes russes.

- Publié le 27-02-2024 à 19h19
- Mis à jour le 28-02-2024 à 10h48

Que celui qui n'y a jamais songé jette la première pierre au président français Emmanuel Macron. Alors que l'Ukraine piétine face à la Russie, dans une guerre que l'Occident n'a eu cesse de qualifier d'"existentielle" pour ses valeurs et pour l'ordre international basé sur le droit, plusieurs dirigeants occidentaux ont sans doute déjà pensé à la possibilité d'envoyer, dans le pire des cas, des soldats en Ukraine. Mais cette idée était jusqu'ici reléguée aux pensées intimes qu'un chef d'État ou de gouvernement, assis à la tête d'un pays de l'Otan, se pressait de dissiper. Ou au mieux, à quelques phrases échangées à voix basse, en petit comité d'alliés. Lundi soir, Emmanuel Macron est venu briser ce tabou, en déclarant publiquement qu'une intervention de troupes occidentales figurait "parmi les options" d'aide à Kiev. Une déclaration qui, si elle crée des remous et des clivages, a aussi l'avantage de secouer l'Occident et d'attirer l'attention sur la gravité de la situation.
"Rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu'il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre", a déclaré M. Macron, à l'issue d'une réunion convoquée à la hâte à Paris avec une vingtaine de représentants de pays européens et d'outre-Atlantique pour discuter de la manière d'aider davantage les Ukrainiens. Ce, tout en reconnaissant qu'"il n'y a pas de consensus aujourd'hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol".
Une idée rejetée par plusieurs alliés
C'est peu dire. Plusieurs pays de l'Otan, toujours très soucieux d'éviter l'escalade avec la Russie, se sont empressés de se défendre d'une telle intention. "Il n'y aura aucune troupe au sol, aucun soldat envoyé ni par les États européens, ni par les États de l'Otan sur le sol ukrainien", a réagi le chancelier allemand Olaf Scholz, qui peut en réalité parler uniquement pour son pays. Premier soutien européen militaire de Kiev, Berlin goûte par ailleurs peu la tentative d'Emmanuel Macron de se poser en courageux allié de l'Ukraine, alors que la France est fort à la traîne en matière d'aide. "Je suis heureux que la France réfléchisse à soutenir plus fermement l'Ukraine, mais si je peux faire une suggestion, envoyez plus d'armes", a déclaré le ministre allemand de l'Économie, Robert Habeck.
L'idée a été écartée aussi à Madrid, et même à l'est de l'Europe, par Varsovie et Prague. Le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, candidat au poste de secrétaire général de l'Otan, a même assuré que ce sujet n'avait pas été discuté à Paris. L'Alliance a de son côté confirmé n'avoir "aucun projet" d'envoi de troupes de combat dans le pays. Une position en soi logique, puisque ce n'est pas l'Otan en tant que tel qui livre une aide militaire à l'Ukraine, mais les États eux-mêmes, sur base bilatérale – il en irait de même pour l'envoi de soldats. "L'Otan comme institution est officiellement neutre", note Bruno Lété, professeur de relations transatlantiques au Collège d'Europe.
La sortie d'Emmanuel Macron ne sort pas pour autant de nulle part. Concrètement, il ne s'agirait pas d'envoyer des soldats pour combattre les Russes sur le front, mais plutôt pour former militairement les Ukrainiens ou les aider à bétonner leurs capacités en matière de cyberdéfense ou de déminage. Et sur ce point, il existe bien un débat, à en croire le Premier ministre slovaque Robert Fico. "Il y a des pays qui sont prêts à envoyer leurs propres soldats en Ukraine ; d'autres disent jamais – la Slovaquie en fait partie – et d'autres encore estiment que cette proposition devrait être étudiée", a-t-il déclaré lundi soir. Le Royaume-Uni s'est ainsi limité à écarter un "déploiement à grande échelle" de troupes en Ukraine. Les Etats-Unis "n'enverront pas de soldats combattre" – le mot est important – en Ukraine, a assuré mardi la Maison Blanche. Mais ils seraient ouverts à une présence limitée sur le terrain, selon les informations de l'Agence France Presse. Les pays baltes, alliés les plus fervents de Kiev, n'ont pas réagi à ce stade.
Un objectif surtout politique…
On parlerait alors d'un nombre très limité d'hommes ? Pour un soutien technique ? Mais dont la mission pourrait évoluer ? En réalité, là n'est pas la question. Au-delà de ces considérations pratiques, ce que le président français vise surtout, de son propre aveu, c'est de créer une "ambiguïté stratégique". En effet, la position occidentale, qui consiste à écarter d'emblée tout envoi de troupes, favorise peut-être la désescalade, du moins à court terme. Mais comporte aussi une faiblesse fondamentale. Car elle sous-entend que quoi que la Russie fasse en Ukraine, que quelle que soit la situation sur le terrain, même si Kiev est au bord de la défaite, ses alliés ne viendront pas à son secours. Ce qui revient à dire que l'Occident est prêt à perdre cette guerre, pourtant déterminante pour la suite du XXIe siècle, plutôt que d'y engager ses soldats.
L'idée, résume M. Lété, serait donc "de faire en sorte que la Russie ait un doute sur ce que les Occidentaux feront pour défendre l'Ukraine". Comme M. Macron l'a lui-même pointé, depuis le début de l'invasion russe le 24 février 2022, les alliés de Kiev n'ont cessé de faire sauter leurs propres tabous. "Beaucoup de ceux qui disent 'Jamais, jamais' aujourd'hui étaient les mêmes qui disaient 'Jamais des tanks, jamais des avions, jamais des missiles à longue portée'il y a deux ans", a pointé le président français. Pensez aussi à l'Union européenne qui, en quelques jours, a trouvé les moyens de créer un pot commun pour financer les livraisons d'armes à l'Ukraine – un scénario jusque-là impensable.
Mais ces efforts, pour inédits qu'ils soient, ont été largement insuffisants. La guerre a exposé les limites de l'industrie de défense européenne et l'incapacité des alliés, y compris l'incapacité politique des États-Unis, d'armer les Ukrainiens à temps et en masse. Cela a été l'une des causes de l'échec de la contre-offensive ukrainienne de cet été. "Ce dont l'Ukraine a vraiment besoin en urgence ce n'est pas de soldats, mais des capacités militaires, de munitions, de capacités de défense aérienne", rappelle M. Lété.
… mais peu crédible ?
Le Kremlin a prévenu mardi qu'envoyer des troupes en Ukraine ne serait "pas dans l'intérêt" des Occidentaux. Mais, juge M. Lété, il y a un risque que la Russie "n'accorde pas beaucoup de crédibilité à cette idée". "Si on veut vraiment créer un sens d'ambiguïté stratégique [dans l'esprit de la Russie], il faut que les mots soient suivis par des actions", poursuit l'expert. Or, l'UE n'a livré que 30 % du million d'obus qu'elle avait promis à Kiev d'ici mars. Lundi, la réunion a débouché sur nouvelle coalition consacrée à la livraison de missiles de moyenne et longue portée à l'Ukraine. Mais "l'Allemagne refuse toujours d'y envoyer des missiles Taurus" (dotées d'une portée supérieure à 500 kilomètres), constate également M. Lété…
"Aujourd'hui, les mots des Occidentaux parlent de permettre à l'Ukraine d'obtenir une victoire. Mais leurs actions concrètes trahissent plutôt l'objectif de permettre à l'Ukraine de simplement se défendre, de garder les territoires qu'elle contrôle déjà. Si le but est vraiment de lui permettre de gagner, alors là il faut beaucoup plus d'aide militaire."
