Une condamnation synonyme de fin de rêve présidentiel pour Marine Le Pen? Certains craignent une "trumpisation" à la française
La cheffe de file de l'extrême droite a été condamnée à cinq ans d'inéligibilité, à effet immédiat.

- Publié le 31-03-2025 à 21h23
- Mis à jour le 01-04-2025 à 11h38

Un tremblement de terre dans la vie politique française. Ce 31 mars, Marine Le Pen a été reconnue coupable de détournement de fonds publics dans l'affaire des assistants parlementaires du Front national (devenu RN) au Parlement européen, comme ses 24 co-accusés. L'ancienne présidente du Rassemblement national a été condamnée à une peine de quatre ans d'emprisonnement dont deux ans ferme, aménageable avec un bracelet électronique (elle n'ira donc pas en prison), 100 000 euros d'amende, et surtout cinq ans d'inéligibilité, avec exécution provisoire (c'est-à-dire avec effet immédiat, même si elle fait appel). Les juges auraient pu choisir de ne pas prononcer cette peine complémentaire, même si la loi Sapin II la prévoit, en tenant compte des circonstances ou de la personnalité de l'accusée. Mais ils ont décidé de la maintenir, comme le demandait le parquet. Rien d'étonnant à cela selon Camille Aynès, maître de conférences en droit public à l'Université Paris Nanterre, dans The Conversation : "cette décision s'inscrit dans la droite ligne de la jurisprudence", loin donc d'un acharnement supposé. À moins que l'appel formé soit examiné avant mai 2027 et que la sentence soit alors revue à la baisse – cela fait beaucoup de "si"-, la triple candidate à l'Elysée ne pourra pas concourir une quatrième fois, ni se présenter aux prochaines élections législatives. Elle peut néanmoins terminer son mandat de députée à l'Assemblée nationale.
"Je suis victime d'un procès politique"
Avant même de savoir quelle serait la durée de sa peine, Marine Le Pen a quitté lundi la salle d'audience, visiblement furieuse. Invitée lundi soir au JT de TF1, elle a fustigé, le visage fermé, "une décision politique" et une "violation de l'état de droit". "Je suis innocente, a-t-elle assuré, je ne vais pas me laisser éliminer, le chemin est étroit mais il existe." "Combattive", "pas démoralisée", celle qui réclamait en 2013 sur Public Sénat "l'inéligibilité à vie pour tous ceux qui ont été condamnés pour des faits commis grâce ou à l'occasion de leur mandat", a balayé l'idée d'un retrait de la vie politique. Elle a aussi demandé une procédure en appel rapide : "Il faut que la justice se hâte", a-t-elle lancé.
Le parti Rassemblement national, poursuivi en tant que personne morale, a quant à lui été condamné à deux millions d'euros d'amende. Le maire de Perpignan et ancien eurodéputé Louis Alliot a été condamné à dix-huit mois de prison, dont six mois ferme sous bracelet électronique, et trois ans d'inéligibilité sans exécution provisoire. Il peut donc garder son écharpe tricolore.
Les conséquences de cette condamnation sont multiples. Pour Marine Le Pen tout d'abord. Peut-on parler de mort politique ? Pas si simple. D'après Olivier Rouquan, politologue, enseignant-chercheur en sciences politiques et chercheur associé au CERSA (Centre d'Études et de Recherches de Sciences Administratives et Politiques), "elle ne va pas disparaître du jeu politique. D'autres élus de premier plan ont déjà été condamnés à des peines similaires et ont conservé leur influence, comme Alain Juppé ou Henri Emmanuelli". Elle pourrait même être nommée à l'avenir à Matignon ou au sein d'un gouvernement.
Crise ou opportunité ?
Marine Le Pen a beau dire que les juges s'arrogent un "droit de vie ou de mort sur [son] mouvement", le Rassemblement National est bien ancré dans le paysage politique et peut parfaitement survivre à la condamnation de sa cheffe de file. Tous les regards vont se tourner vers Jordan Bardella. À 29 ans, il devient le successeur évident de Marine Le Pen en vue de 2027. Mais en a-t-il l'étoffe ? En interne, le jeune eurodéputé ne fait pas l'unanimité. Certains lui reprochent son manque d'expérience, de préparation et de colonne vertébrale politique. Et quelle stratégie adopter à présent, vu que les tentatives effrénées de Marine Le Pen et consorts pour gagner en respectabilité se soldent par une mise au ban ? Pour Olivier Rouquan, "le Rassemblement national donne l'impression d'être pris au dépourvu. Est-ce la réalité ou un jeu de rôles, difficile à dire. Le parti va en tout cas pouvoir surjouer la situation de crise et capitaliser dessus pour galvaniser ses partisans avec en ligne de mire le fameux système".
Cette condamnation pourrait aussi constituer une opportunité pour d'autres partis politiques. "À droite, certains responsables comme Bruno Retailleau, Gérald Darmanin ou Laurent Wauquiez pourraient en profiter pour préempter l'espace électoral du RN et récupérer la colère des électeurs sensibles à la corde néopopuliste, en s'attaquant à leur tour au pouvoir des juges. Cette tactique n'est pas nouvelle et surfe sur une méfiance envers les juges qui remonte à la Révolution française".
Le verdict pourrait en outre avoir un effet déstabilisateur sur le gouvernement français actuel. Au sein du bloc central, on redoute la riposte de Marine Le Pen. Pourrait-elle aller jusqu'à déposer ou voter une motion de censure contre François Bayrou, par pure vengeance ?
Un risque de 'trumpisation' à la française
Enfin certains craignent qu'une nouvelle crise politique s'ouvre. Pour Olivier Rouquan, "il existe un risque majeur de polarisation accrue des débats et de 'trumpisation' à la française. Le RN risque de radicaliser ses propos et ses actes à l'égard de la démocratie libérale et d'entrer dans une contestation frontale des institutions, et notamment de la justice. D'une certaine manière, cela redonnerait de la consistance au projet macronien initial qui, lui, croie en l'État de droit. Mais le camp de la démocratie libérale va se retrouver sur la défensive".
Reste à savoir comment les Français vont réagir à la condamnation infligée à Marine le Pen. Alors qu'ils expriment un souhait croissant d'honnêteté et d'exemplarité de leurs responsables politiques, ils manifestent parfois de la sympathie à l'égard d'élus reconnus coupables. Jacques Chirac en a fait l'expérience. Et si Marine Le Pen renaissait un jour de ses cendres ?
