"Sans le moindre scrupule": le président tchèque Petr Pavel se pose en rempart contre le populisme d'extrême droite
Le refus du président Pavel de nommer ministre le président du parti d'extrême droite, les Motoristes, lui vaut d'être menacé par le chef de la diplomatie tchèque. Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour soutenir le chef de l'État.
- Publié le 02-02-2026 à 18h42

Dimanche 1er février, la République tchèque a fait office de laboratoire à ciel ouvert du combat mondial qui se joue à l'heure actuelle. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à Prague sur la place de la Vieille-Ville pour soutenir le président libéral, pro-européen et pro-ukrainien Petr Pavel, aux prises avec le ministre des Affaires étrangères du gouvernement national-populiste d'Andrej Babiš.
Le président, élu en 2023 contre Andrej Babiš (avec 58 % des voix), a salué "tous ceux qui sont prêts à faire entendre leur voix pour défendre la dignité, la vérité, la solidarité et le respect mutuel. Défendre ces valeurs n'a rien de naïf ni d'illusion dépassée. C'est une alternative crédible à ce pragmatisme dénué de valeurs qui croit que la force prime sur le droit, l'arrogance sur la dignité et que la liberté d'expression peut être remplacée par la liberté de mentir, de déformer et d'insulter".
Le ministre menace le président
Les tensions qui couvent depuis les élections législatives de l'automne dernier ont éclaté la semaine dernière, lorsque le président de la République a publié les SMS menaçants que lui a adressé le ministre des Affaires étrangères Petr Macínka. Membre du parti les Motoristes, classé à l'extrême droite, ce dernier exige la nomination du président de son parti, Filip Turek, au poste de ministre de l'Environnement. Une nomination à laquelle le président fait obstacle en raison de messages racistes et misogynes publiés par le passé par M. Turek sur les réseaux sociaux.
"S'il [le président] refuse toute négociation concernant Turek au ministère de l'Environnement, les conséquences seront très surprenantes pour lui (et pour bien d'autres). […] Je suis donc prêt à combattre Petr Pavel pour la cause de Turek avec une telle férocité que cela devienne un sujet majeur. Sans le moindre scrupule", a écrit Petr Macínka dans des SMS adressés au conseiller du président.
Le mouvement citoyen qui a organisé la manifestation, "Un million de moments pour la démocratie", réclame au Premier ministre Andrej Babiš le limogeage du chef de la diplomatie. La police a ouvert une enquête après la divulgation des messages et l'opposition a déposé une motion de censure qui sera votée mercredi, mais sans réelle chance de succès car la coalition dirigée par Andrej Babiš est majoritaire à la Chambre des députés. Petr Macínka ne pourra y assister car il sera aux États-Unis pour une conférence en compagnie de parlementaires républicains, de représentants du think tank ultra-conservateur Heritage Foundation et peut-être du vice-président J.D. Vance.
Recherche de polarisation
Dans un entretien avec la radio publique, Anna Shavit, politologue à l'Université Charles, estime qu'en qualifiant le président de chef de l'opposition, Petr Macínka "cherche à recréer une situation à l'américaine. Il va essayer de polariser davantage la situation et d'expliquer que le pays est divisé en deux camps et qu'eux représentent le bon sens. Mais nous ne sommes pas les États-Unis, nous n'avons pas seulement deux partis".
Comme ailleurs en Europe, la désinformation et le populisme ont connu un coup d'accélérateur en République tchèque à la faveur de la pandémie de Covid-19 au début de la décennie puis avec le déclenchement par la Russie de la guerre en Ukraine. De plus, la forte hausse du coût de la vie nourrit la colère populaire. Le terrain était propice pour le parti anti-écologiste des "Motoristes", dont sont issus M. Macínka et M. Turek, qui a obtenu 7 % des voix aux dernières législatives.
Petr Pavel, ancien général et chef d'État-major des armées tchèques, qui s'est illustré notamment dans des opérations de maintien de la paix en ex-Yougoslavie, est un pilier du soutien européen à l'Ukraine. Sous son égide, le précédent gouvernement tchèque a mis sur pied une initiative internationale visant à collecter et livrer à Kiev des obus et des munitions.
Revenu au poste de Premier ministre à l'automne, le pragmatique Andrej Babiš, un homme d'affaires milliardaire qui a fait sa fortune dans l'agroalimentaire, n'a pas mis fin à ce programme, malgré la présence du parti d'extrême droite pro-russe SPD dans les rangs de la coalition.
