"J'admets avoir été surprise par la réaction russe à la défaite de Victor Orban"
Selon Laetitia Spetschinsky, "même si elle sera différente, l'influence russe va se maintenir en Hongrie".

- Publié le 14-04-2026 à 16h21

Les autorités russes ont pris acte de la défaite de Victor Orban lors des élections législatives hongroises de dimanche. Elles se sont cependant abstenues de féliciter son adversaire, Péter Magyar. Cela se comprend, Vladimir Poutine perd "son cheval de Troie dans l'Union européenne", pour reprendre les mots du ministre français des Affaires étrangères. Mais quel est l'impact concret de cette élection pour le Kremlin ? Éclairage avec Laetitia Spetschinsky, spécialiste de la Russie (UCLouvain).
Comment Vladimir Poutine a-t-il réagi à la défaite de Victor Orban en Hongrie ?
Avec un certain flegme. À travers leurs déclarations, les autorités russes minimisent l'importance d'Orban dans les mécaniques d'influence russe en Europe, en le présentant comme un partenaire comme un autre. Ils annoncent aussi être prêts à travailler avec le nouveau gouvernement, qui semble avoir une attitude pragmatique à l'égard de la Russie. Moscou prétend donc être parfaitement indifférent et imperméable à la secousse réelle.
Cette réaction était-elle attendue ?
Pas complètement… J'admets avoir été surprise, je m'attendais plutôt à une volée d'accusations sur des interférences de l'Union européenne et sur la pression exercée à l'encontre du clan Orban pour des raisons idéologiques… Les autorités hongroises ont énormément critiqué les ingérences et les chantages financiers, administratifs… Je pensais qu'ils allaient continuer à exploiter cette filière.

La Russie va-t-elle parvenir à conserver son influence sur le pays ?
Elle sera différente, mais l'influence va se maintenir, car elle est marquée par au moins deux dimensions : le pétrole et le nucléaire. La nouvelle direction hongroise ne va pas pouvoir, ou peut-être même pas vouloir, s'en séparer de manière brutale et radicale. Ce n'est pas gérable politiquement sur le plan intérieur, parce que cela entraînerait des conséquences dramatiques pour l'économie hongroise, pour les entreprises et pour les foyers. 90 % du pétrole hongrois dépend de la Russie. Par ailleurs, les travaux d'extension de l'unique centrale nucléaire hongroise, pilotés par un groupe russe, ont débuté en février. La dépendance va donc encore durer des années. Cela laisse des leviers concrets d'influence à la Russie. Et cela engendre un jeu d'équilibre compliqué pour la nouvelle direction hongroise.
Vladimir Poutine perd tout de même une sorte d'espion au sein des institutions européennes. Est-ce problématique pour lui ?
Oui, c'est une perte, parce que le Kremlin avait une ligne directe avec un allié qui pouvait l'informer. Mais la Russie reste déterminée à collecter des renseignements et, vu les nombreux relais dont elle dispose en Europe, elle continuera à être informée. Sur ce plan, la situation est asymétrique puisque les Européens n'ont plus beaucoup de relais en Russie. Le pays est complètement cadenassé, c'est une véritable forteresse avec un internet souverain et un contrôle vertical.
Péter Magyar ne s'est pas affiché comme fervent soutien à l'Ukraine. Son élection est-elle tout de même une mauvaise nouvelle pour la Russie dans ce conflit ?
Sa position reflète assez bien les sentiments de la classe politique et de la société hongroise. Il existe des tensions historiques importantes entre la Hongrie et l'Ukraine. Vu les ressentiments, on ne va pas assister à une volte-face, la Hongrie ne va pas tout à coup fournir des armes à ses voisins. Mais l'élection de Magyar représente tout de même un basculement assez important, car il va certainement voter le prêt européen de 90 milliards d'euros destinés à l'Ukraine et le nouveau paquet de sanctions contre la Russie. Cela va donc poser des problèmes au Kremlin…