"Paradoxalement, ce qui m'inquiète à présent, c'est que le Rassemblement national ne parvienne pas à mettre en œuvre son programme"
Nathalie Saint-Cricq ne cache pas être préoccupée face aux résultats de ce premier tour des élections législatives françaises 2024. "Emmanuel Macron a commis la plus grosse erreur de sa carrière".

- Publié le 01-07-2024 à 16h12
- Mis à jour le 01-07-2024 à 17h07

"Je serai le Premier ministre de tous les Français", a affirmé le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, ce dimanche 30 juin. Grand vainqueur de ce premier tour des élections législatives françaises, le successeur de Marine Le Pen se voit déjà à Matignon. Mais rien n'est encore fait. D'autant que le concurrent direct du parti d'extrême droite, le Nouveau Front populaire, n'a pas à rougir de son score. Du haut de ses 27,99 %, l'alliance des gauches peut également rêver à son accession au pouvoir. C'est en tous les cas ce qu'a laissé entendre le leader de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Gabriel Attal, quant à lui, vit très probablement ses derniers jours en tant que Premier ministre du pays. Mais qui va le remplacer ? À quoi faut-il s'attendre pour le second tour ? L'Hexagone va-t-il être plongé dans le chaos ? Pour y voir plus clair, La Libre a interrogé l'éditorialiste de Franceinfo, Nathalie Saint-Cricq. Interview.
Au vu des résultats du premier tour de ces élections législatives, peut-on dire qu'Emmanuel Macron a commis la plus grosse erreur de sa carrière ?
Oui. Il avait une bonne cote à l'étranger et un rôle moteur au niveau européen. Or, à présent, les autres pays considèrent que son choix le décrédibilise et décrédibilise la France. La Une du Spiegel dit quand même que le président a donné le pouvoir au Rassemblement national.
De plus, par cette dissolution, Macron voulait une clarification. Mais c'est l'opposé qu'il a obtenu. Le Rassemblement national risque d'avoir une majorité absolue. Macron perd 150 députés de sa majorité sortante. C'est catastrophique. Je ne vois même pas quel peut être le plus petit dénominateur commun entre toutes ces composantes de l'assemblée afin de pouvoir avoir un programme de gouvernement ou une coalition. Quel est le groupe moteur ? Ce ne sera pas la République en marche puisqu'ils ne sont plus que 100 et qu'ils seront un groupe d'appoint…
Il s'est définitivement mis à dos pas mal de Français ? Y compris ses propres soutiens ?
En effet. Emmanuel Macron a désespéré des tonnes de gens dans le pays qui ne comprennent pas et qui lui en veulent de les avoir mis devant le fait accompli : soit le RN, soit le Nouveau Front populaire. Il a eu ce côté irresponsable et n'a écouté personne. Il y a eu ce sondage confidentiel réalisé en février 2024, qui était une simulation de ce qui ressortirait des urnes si on dissolvait l'Assemblée et qui prédisait une majorité pour le Rassemblement national au sein de l'hémicycle. On ne peut donc pas dire qu'il n'a pas pris un risque et qu'il n'avait pas été prévenu.
Comprenez-vous tout de même ce qui a poussé le président à faire ce pari si risqué ?
Il a voulu faire un coup politique et dissoudre tout de suite parce qu'il considérait que les forces de gauche étaient divisées et que le RN n'était pas prêt. Pour faire obstacle au RN, il a voulu le faire tout de suite. Mais, finalement, il est responsable de la dissolution anticipée, de la victoire du Rassemblement national. Alors que s'il avait attendu l'automne, il aurait pu expliquer aux Français qu'il était contraint de dissoudre et que ce n'était pas un choix. Il n'y aurait pas eu, qui plus est, cette fureur contre lui et son camp qui peuvent expliquer une partie des résultats de ce premier tour.
Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a tenu un discours de vainqueur, ce dimanche 30 juin. Est-ce vraiment une victoire incontestée pour le parti d'extrême droite ?
Vu où ils étaient il y a trente ans, on peut tout de même considérer que c'est une ascension assez exceptionnelle. On a l'impression que la stratégie qui a été développée depuis 10-15 ans, à savoir la dédiabolisation et la conquête du pouvoir, a fonctionné. Ils le doivent à leur mérite, mais aussi aux âneries des autres, comme la non-prise en compte de toute une série de problèmes.
Ils ont quand même passé toute la campagne à dire tout et son contraire sur les retraites, sur le prix de l'énergie, sur leur proximité avec Poutine… Quand on voit le nombre d'erreurs tactiques qu'ils ont commises, ce résultat est une réussite extrêmement impressionnante.
Le RN parviendra-t-il à décrocher la majorité absolue ?
Pour l'instant, on est sur une majorité relative. Mais les membres du RN disent tous que s'ils arrivent à 268-270, ils trouveront sans problème des Républicains pour faire l'appoint. Je n'exclus donc pas du tout qu'ils aient une majorité absolue en ralliant d'autres députés.
Avez-vous été surprise par le succès du Nouveau Front populaire ?
Je n'ai pas été surprise. Vu où était la gauche, il y a une espèce d'espoir fou qui s'est levé de pouvoir en être et de pouvoir revenir. Mais s'il n'y avait pas eu la stratégie de la France Insoumise et de Jean-Luc Mélenchon, le Nouveau Front populaire aurait été plus haut. D'une certaine manière, le fait de se comporter en extrême a fait d'eux un marchepied pour le RN. En gros, les facultés personnelles intrinsèques du RN – la banalisation, le fait de bien se tenir à l'Assemblée… – semblent jouer à 30-35 % dans le succès. Mais à côté de ça, les outrances de Jean-Luc Mélenchon ont également participé à la percée de l'extrême droite. Ces excès font même que des gens préféreront choisir le Rassemblement national face à La France Insoumise lors du second tour parce que c'est plus sûr.
Comprenez-vous que tous les partis ne s'alignent pas dans les consignes de vote pour faire barrage au RN ? La majorité présidentielle n'a pas été très claire…
Je pense qu'ils ne vont pas tarder à l'être et à appeler à tout faire pour faire barrage au RN. Ils garderont toutefois des exceptions pour les candidats La France Insoumise les plus radicaux, comme Louis Boyard. Ils ne veulent pas prendre le risque de voir des électeurs vivre l'affrontement RN et LFI comme un choix entre la peste et le choléra.
Considérez-vous qu'il est risqué de laisser la place à des candidats d'extrême gauche pour éviter le Rassemblement national ?
Ce qui était surtout une erreur, c'était d'avoir fait des choses irrationnelles dans tous les sens. Dans une interview, Emmanuel Macron a dit, il y a trois mois, que l'arc républicain comprenait LFI. Ensuite, il a estimé que LFI et le RN étaient deux partis extrêmes. Ça a été d'une confusion totale. À titre personnel, vu les outrances de LFI et le côté artificiel de l'alliance avec les socialistes et les verts qui ne sont d'accord sur rien, je considère que le parti de Mélenchon est aussi dangereux que le RN.
Ils ont quand même passé trois heures à discuter du caractère terroriste du Hamas pour finir par ne pas le qualifier comme tel ! Je n'aurais jamais cru ça possible. Je n'ai pas ce romantisme de gauche qui me fait dire que dès lors qu'on est à gauche, on est forcément mieux que quelqu'un qui est à droite quand on est extrême. Pour moi, ce sont deux extrêmes qui ont des prises de position qui sont très dangereuses pour le pays et qui brutalisent la vie politique. LFI est quand même un parti où le chef n'est pas élu, qui met des membres dehors… qui n'est tout simplement pas démocratique.

Craignez-vous tout autant un Mélenchon Premier ministre qu'un Bardella ?
Mélenchon, ça n'arrivera pas. Ils sont loin derrière, ils n'auront pas la majorité absolue. De toute façon, l'idée des socialistes et des Verts, c'est de rétablir le centre de gravité de la gauche de manière à éviter l'impérialisme de LFI. Deux choses m'inquiètent tout particulièrement à présent. Tout d'abord, je crains de voir éclater des tensions dans le pays, de voir éclore des manifestations opposant l'extrême gauche et l'extrême droite. Deuxièmement, je suis préoccupée par une possible faillite économique. Le RN a promis beaucoup de choses. Mais, à côté de ça, le parti continue à se réclamer de l'orthodoxie budgétaire, en pointant les économies qui doivent être faites. On risque de voir une hausse des taux d'intérêt, une hausse de l'inflation, le chômage qui remonte, le pouvoir d'achat qui chute et des entreprises quitter la France. Tout cela peut aller très vite. Paradoxalement, ma deuxième inquiétude c'est que le RN ne parvienne pas mettre en œuvre ce qu'il voulait faire parce que c'est irréaliste et bloque tout. Les gens seraient furieux contre eux. Le côté "eux, on ne les a pas essayés" deviendrait "on a tout essayé, rien ne marche". La fureur contre le RN risque de se transformer en une haine contre toute la classe politique.
Voyez-vous Emmanuel Macron démissionner au terme du second tour ?
Non. Il a dit qu'il ne partirait pas. Bon, ce ne serait pas la première fois qu'il se contredit. Si le RN a une majorité relative très haute, voire absolue, et que Macron part, cela veut dire que la présidentielle à venir serait gagnée par Marine Le Pen. Macron aurait alors vraiment donné toutes les clés au RN : celles du Parlement et de l'Elysée. Comme c'était sa hantise de déboucher sur un quinquennat de Marine Le Pen, je ne peux pas imaginer qu'une telle chose se passe. Mais on peut s'attendre aussi à ce que le RN demande son départ s'il arrive à Matignon. Ou que ce soit non pas demandé mais une évidence si on a un pays ingouvernable à la belge et qu'au bout de 22 gouvernements essayés, 22 gouvernements renversés, on dise qu'il faut remettre les pendules à l'heure et que Macron soit accusé du chaos.