Comment le pouvoir russe neutralise l'opposition et la société civile en vue des élections législatives
L'opposant russe Alexeï Navalny a annoncé son retour à Moscou, où il risque d'être arrêté. Le pouvoir russe, qui ne veut rien laisser au hasard en cette année d'élections législatives, resserre l'étau sur la société civile.

- Publié le 16-01-2021 à 16h01
- Mis à jour le 18-01-2021 à 20h21

Les signes ne trompent pas : entre la menace d'un séjour en prison pour l'opposant Alexeï Navalny et l'adoption de lois liberticides, les autorités politiques russes n'ont pas l'intention de laisser le pouvoir leur échapper en cette année d'élections législatives. "Petit à petit, toutes les portes, petites et grandes, qui pourraient exister pour l'opposition et pour la société civile se referment une par une", constate la spécialiste de la politique russe Tatiana Kastouéva-Jean (Ifri).
Le retour de Navalny
Alexeï Navalny - celui dont le Kremlin ne prononce jamais le nom - est probablement la dernière personne que le régime de Vladimir Poutine souhaite voir rentrer au pays. Il a multiplié les avertissements pour dissuader l'opposant, empoisonné par les agents du Service fédéral de sécurité (FSB), de prendre un avion pour Moscou.
En toute fin d'année, le Comité d'enquête a ouvert contre lui un dossier pénal pour fraude à grande échelle, le soupçonnant d'avoir dépensé, pour son usage privé, l'équivalent de près de 4 millions d'euros de dons à sa Fondation anticorruption. Le service pénitentiaire russe l'a de surcroît accusé de ne pas avoir respecté les termes du sursis auquel il avait été condamné pour détournement de fonds au détriment d'une filiale russe d'Yves Rocher. Bien que la Cour européenne des droits de l'homme eût condamné la Russie pour ce "procès inéquitable" et que l'opposant ait été indemnisé par l'État dans la foulée, il devait pointer tous les mois au commissariat. Au dernier jour de sa période probatoire fin décembre, il a été appelé à se présenter aux autorités dans les 24 heures sous peine de voir son sursis transformé en prison ferme. Impossible évidemment, puisqu'il était - et est toujours - à Berlin, où il avait été transporté d'urgence cet été pour y être soigné.
Le message est clair, il serait préférable pour lui de rester en Allemagne. Mais Alexeï Navalny a la tête dure. Résultat : il a annoncé mercredi avoir acheté son billet d'avion auprès de la compagnie Pobeda - "victoire" en russe -, retour prévu ce dimanche à Moscou. "J'ai réalisé que le moment que j'attendais était arrivé : je suis presque guéri et je peux enfin rentrer chez moi", a-t-il affirmé dans une vidéo publiée sur Instagram depuis Berlin. "Venez m'accueillir" à l'aéroport de Vnukovo, a-t-il lancé à ses partisans, alors que le service pénitentiaire a annoncé jeudi son intention de le faire arrêter dès son retour.
Alexeï Navalny a toujours affirmé qu'il regagnerait le pays, même si "les domestiques" de Vladimir Poutine, "qui a donné l'ordre de [le] tuer", "agissent comme d'habitude : en fabriquant de nouvelles affaires pénales contre [lui]". Le scénario parfait pour les autorités aurait été que l'opposant reste à l'étranger mais, "pour lui, en tant que leader, il est extrêmement important d'être en Russie", note Andreï Kolesnikov, président du programme sur la politique intérieure et les institutions politiques au Centre Carnegie de Moscou. Faute de quoi sa position pourrait devenir celle d'un "émigré politique influent", mais certainement pas rester celle "d'un combattant, d'un chef".
En montrant qu'il n'a pas peur, l'avocat, pourfendeur de la corruption des élites, lance un vrai défi au pouvoir russe. De manière imagée, la politiste Tatiana Stanovaya, fondatrice du cabinet d'analyse R.Politik, écrit sur Telegram que la situation lui fait beaucoup penser "à deux trains qui foncent l'un vers l'autre" et qui sont "inévitablement voués à entrer en collision", causant "de nombreuses victimes".
"Je ne crois pas, après tout ce qu'il s'est passé, qu'il coure le risque d'un autre empoisonnement", avance Tatiana Kastouéva-Jean. La directrice du Centre Russie/Nouveaux États indépendants de l'Ifri voit plutôt se poursuivre une guerre d'usure visant à entraver ses activités politiques (arrestations, enquêtes judiciaires, perquisitions, confiscations de matériel, etc.) "sans franchir le seuil critique qui ferait exploser la colère populaire".
Des élections qu'il est hors de question de perdre
La neutralisation d'Alexeï Navalny se révèle d'autant plus importante pour le régime que les électeurs russes sont appelés aux urnes en septembre prochain pour renouveler la Douma d'État. Ces élections législatives sont les dernières organisées à l'échelle nationale avant le scrutin présidentiel de 2024, auquel Vladimir Poutine pourra se présenter, à la faveur de la réforme constitutionnelle adoptée l'an dernier. Et "ce ne sera pas une promenade de santé pour le Kremlin", pense Andreï Kolesnikov.
Alexeï Navalny a été déclaré inéligible, ses troupes ne sont pas représentées au Parlement, il est ignoré des médias nationaux et les Russes, en majorité, l'imaginent mal aux commandes du pays. Mais il reste la principale voix de l'opposition réelle, notamment grâce à sa chaîne YouTube aux 4,8 millions d'abonnés et à son combat contre la corruption des élites. Si bien qu'il "a une capacité de mobilisation comme il n'en existe pas d'autre en Russie aujourd'hui", note Tatiana Kastouéva-Jean.
Le trouble-fête a de plus mis en place, depuis quelque temps, une stratégie permettant d'écarter les représentants du parti de pouvoir, Russie unie, de la liste des élus : le "vote intelligent". Lorsque ses partisans sont exclus d'une course électorale, il appelle à voter pour n'importe quel candidat sauf pour celui de Russie unie - ce qui revient aussi à donner sa voix aux communistes ou aux nationalistes dont les partis, autorisés par le régime, font figure d'opposition systémique. Cette stratégie, si "elle embête bien le pouvoir", "ne le déstabilise toutefois pas", remarque Mme Kastouéva-Jean. "Il n'y a pas de danger vital pour le système Poutine."
Reste qu'il est hors de question, pour Russie unie, de ne pas obtenir la majorité absolue à la Douma. "Les objectifs ont déjà été affichés et ont toutes les chances d'être atteints, pronostique la chercheuse. Cela va se passer comme pour le référendum sur la réforme constitutionnelle : tout sera fait, et falsifié, de la même manière pour avoir le bon résultat." L'organisation du scrutin sur plusieurs jours, comme on l'a vu en juin, est d'ailleurs, depuis, devenue la règle.
Aussi, le scrutin, s'il "constitue un test pour la confiance dans le système", "ne permet pas de mesurer le degré réel de mécontentement de la société. Ceux qui sont désillusionnés ou qui ne croient pas aux élections honnêtes ne viennent pas aux bureaux de vote", estime Andreï Kolesnikov. Ils font le dos rond. La popularité de Vladimir Poutine s'érode, des manifestations éclatent à gauche à droite (à Khabarovsk , pendant plusieurs mois, notamment), les luttes locales se diversifient (environnementales, sociales, etc.), le niveau de vie se dégrade, a fortiori en période de pandémie de Covid-19, les inégalités se creusent, "mais les gens ne sont pas prêts à descendre dans la rue, parce que la situation économique est encore acceptable pour eux", pense Mme Kastouéva-Jean. Et puis, "s'il y a un souci, on peut toujours donner un peu d'argent par-ci par-là pour éteindre le feu". "Je ne vois pas de renversement des pouvoirs possible par la force de la rue en 2021."
Peu d'espace laissé à la société civile
L'État ne veut cependant rien laisser au hasard. Les manifestations en Biélorussie sont là pour rappeler que la situation peut dégénérer - même sur une scène politique aussi verrouillée que celle de Minsk -, que le moindre interstice laissé à l'opposition peut déstabiliser un pays. Le rejet de l'élection frauduleuse d'Alexandre Loukachenko a "envoyé un avertissement à Moscou sur les risques possibles pour la Russie elle-même", en montrant comment "la population peut réagir face à un dirigeant de longue date réticent à quitter le pouvoir", relève M. Kolesnikov.
Depuis 2011-2012, années de fortes mobilisations populaires à la suite de fraudes électorales, la tendance est très nettement au durcissement en Russie, pour limiter à la fois les activités de la société civile et l'influence extérieure. "Il y a aujourd'hui très peu de choses que la société civile peut faire sans courir le risque d'être sanctionnée d'une manière ou d'une autre", relève Tatiana Kastouéva-Jean.
De nouvelles lois ont été récemment adoptées pour compliquer le monitoring des élections, restreindre les velléités de manifestations publiques, limiter la liberté d'expression, resserrer l'étau sur le Net. La loi sur les agents de l'étranger, qui visait les ONG puis les médias ayant une "activité politique" et des financements internationaux, a vu son champ élargi aux personnes physiques. Assez floue dans sa formulation, elle "peut potentiellement toucher beaucoup de monde", analyse la chercheuse. "Il y a une tendance très générale à l'arbitraire dans l'application de la loi russe. Tout est interprétable différemment en fonction de la volonté des autorités et du tribunal. On ne sait jamais à quel moment cela va tomber et sur qui. Ce qui a un effet assez dissuasif."
"L'idée est d'élargir la capacité d'identifier, d'isoler, de discréditer et de pénaliser tous les individus qui s'opposent activement au régime politique et de les mettre sous de fortes pressions", selon Andreï Kolesnikov, auteur avec Denis Volkov, directeur adjoint du Centre Levada, d'un article consacré aux défis du régime et intitulé "Putin Unlimited ? " "Une guerre est en cours" contre la société civile, ajoute l'expert russe. La situation risque de se durcir au cours de l'année et la confrontation de s'intensifier, avec "un recours plus fréquent à une législation répressive", d'une part, et, d'autre part, "des réponses parfois plus intransigeantes de la société civile, sous forme de protestations locales pour différents motifs, de nouvelles enquêtes (le journalisme d'investigation devient plus visible et professionnel), de recours à la technique du 'vote intelligent' de Navalny", nous dit-il.
Tout est fait pour consolider le régime autocratique et maintenir le système le plus longtemps possible. Reste à voir si cette stratégie fonctionnera. Elle ne résout en tout cas pas la difficile question de la succession de Vladimir Poutine. Elle ne fait que retarder une transition forcément inéluctable.