"C'est triste à dire, mais si Poutine vient à freiner les opérations en Ukraine, alors il faut s'inquiéter"
Alain De Neve estime qu'"il y a chez le président russe un certain talent pour laisser planer le doute sur ses intentions".

- Publié le 11-07-2025 à 15h35
- Mis à jour le 12-07-2025 à 12h26

Alors que les conflits opposant Israël au Hamas et à l'Iran avaient éclipsé l'Ukraine, le pays de Volodymyr Zelensky est revenu à l'avant-plan ces derniers jours. Et c'est Vladimir Poutine en personne qui a rebraqué les projecteurs sur l'Etat européen en y menant des frappes massives. Quel message le chef du Kremlin cherche-t-il à faire passer ? Quelle sera la réaction de Donald Trump ? "On arrive au bout du bout de ce qui peut être toléré par les États-Unis", estime Alain De Neve, chercheur à l'Ecole royale militaire. Interview.
Cette semaine, Donald Trump a lâché cette phrase : "Si vous voulez la vérité, Poutine nous raconte beaucoup de conneries". Le président américain est-il frustré ?
Oui, c'est bien possible. On est loin de la perspective d'une résolution du conflit en 24 heures, comme il l'avait promis. On arrive au bout du bout de ce qui peut être toléré par les États-Unis. Le processus relancé à Istanbul depuis quelques mois était enlisé dès le départ. Le président russe n'en a strictement rien à faire. S'est ajoutée en parallèle une intensification assez inédite des frappes russes, en visant même la capitale, Kiev. Vladimir Poutine veut la capitulation de l'Ukraine. Il a encore rappelé, dans des récentes déclarations, que l'Ukraine avait vocation à rejoindre la Russie. Dans ce dossier, il n'a jamais changé son fusil d'épaule. C'est aujourd'hui les États-Unis qui sont dans l'obligation de modifier leur posture. Deux incertitudes demeurent. D'abord, Donald Trump va-t-il décider d'appliquer des sanctions, comme celles qui sont étudiées au Congrès ? Ensuite, va-t-il valider des transferts d'armement en faveur de l'Ukraine, alors que certaines autorités militaires ont alerté quant à la baisse des stocks ?
Puisque Moscou ira de toute façon jusqu'au bout de son "opération spéciale", à quoi bon continuer à négocier avec Poutine ?
De toute façon, il n'y a jamais eu de négociation avec Poutine. Le pouvoir russe dans son ensemble n'a qu'un seul objectif : obtenir la capitulation pure et simple de l'Ukraine. La seule petite lumière au bout du tunnel serait que Vladimir Poutine décide d'interrompre les opérations en considérant que les objectifs ont finalement été atteints. Il ne stoppera pas l'opération, mais il pourrait la freiner, la contenir.
Pourquoi ?
Parce qu'il y a d'autres enjeux, d'autres dossiers sur lesquels Poutine pourrait se réorienter. Son regard se porte aussi sur les pays Baltes, en particulier sur l'Estonie. Il existe un certain nombre de rapports provenant de services de renseignement qui essaient de dresser des scénarios réalistes allant dans ce sens. J'ai récemment discuté avec des responsables militaires à Riga qui évoquaient la possibilité d'un ralentissement des opérations en Ukraine dans les trois à six ans pour lancer une offensive sur les pays Baltes et, de la sorte, tester la résistance de l'Otan. Puis, dans un horizon de dix ans, la Russie aurait peut-être la capacité de relancer une opération majeure sur ces pays Baltes, tout en maintenant une stabilité de la situation en Ukraine. C'est triste à dire, mais c'est pourtant la réalité : si Poutine vient à freiner les opérations en Ukraine ou à les stabiliser, c'est là qu'il faut s'inquiéter pour la suite.
D'autant que la Russie a relancé son industrie de défense...
Oui, elle est rentrée dans une économie de guerre qui, d'une certaine façon, l'oblige à rester dans cette optique. A partir du moment où vous engagez du personnel supplémentaire dans les industries pour concevoir de nouveaux armements, alimenter les besoins en munitions et en différents types de systèmes de défense, forcément, vous ne pouvez pas décider du jour au lendemain de tout stopper et de mettre tout ce personnel supplémentaire au chômage. On est là dans un cercle vicieux.
Si, pour la première fois depuis que Trump est revenu au pouvoir, les États-Unis imposent des sanctions à la Russie, ce serait tout de même un fameux coup dur pour Poutine, non ?
La Russie fait déjà l'objet d'un florilège de sanctions économiques. On se demande donc sur quoi elles pourraient porter aujourd'hui. On pense évidemment à l'interdiction des navires qui composent cette flotte fantôme qui permet à la Russie de continuer à exporter ses hydrocarbures vers des pays qui acceptent d'être ses clients. Encore faut-il pouvoir mettre en oeuvre ces menaces de sanctions... On a vu récemment que la Russie n'hésitait plus à faire escorter ses navires par des frégates de sa marine de guerre et dépêchait même des avions de combats MiG. C'est une espèce d'intimidation et un message clair qui consiste à dire "pas touche".
Les Etats-Unis sont-ils prêts à se lancer dans une telle escalade ?
C'est toute la question ! On verra si les États-Unis sont capables de se montrer dissuasifs sur le plan des forces conventionnelles pour résister à ces manœuvres d'intimidation russes qui pourraient déboucher sur des incidents dramatiques. Il est possible qu'en ayant recouru à un dispositif de frappes conventionnelles particulièrement efficaces en Iran, les Etats-Unis aient aussi voulu faire passer un message à la Russie...

Trump et son administration semblent ne pas savoir sur quel pied danser et quelle partie soutenir. Font-ils preuve d'amateurisme ?
Ce n'est pas nécessairement de l'amateurisme. Il y a eu un côté missionnaire évangélique dès le départ dans le chef de cette administration qui a continué à faire croire, à ceux qui voulaient bien l'entendre, qu'il suffisait de reprendre langue avec Vladimir Poutine et de trouver un accord, incluant des aspects sans lien direct avec le conflit, comme des deals économiques, pour régler la question. Les Américains sont pragmatiques, ils se rendent compte que ça ne marche pas, donc ils vont adopter un autre type de solution. Il faudra voir si l'étape suivante sera suffisamment ambitieuse pour amener Vladimir Poutine à reconsidérer ses positions et qu'il se dise qu'il aurait plus à perdre qu'à gagner dans une sorte de face-à-face avec Donald Trump. J'en doute un peu...
Parce que Vladimir Poutine anticipe la situation ?
Il est sûr et certain que Vladimir Poutine n'a pas décidé le déclenchement de sa fameuse opération militaire en 2022 sans se projeter à long terme sur les conséquences politiques qui pourraient résulter de cette décision. Il est clair qu'il a anticipé les sanctions économiques et la nécessité pour la Russie de se débrouiller de plus en plus seule sur certains aspects, de redéfinir des axes d'alliance...
La Russie a procédé cette semaine à des attaques aériennes massives. Quel signal cherche à envoyer Vladimir Poutine ?
Il dit très clairement : "Faites ce que vous voulez, débattez autant que vous voulez, moi je frappe, je continue mes opérations et je détruis". Ce n'est pas plus complexe que cela. En ce moment, il multiplie les frappes de saturation pour détruire le plus possible : des infrastructures critiques, des infrastructures civiles, des bâtiments de logements, des écoles, peu importe. Ces frappes alertent nos organisations militaires et nos industriels sur les parades et sur les solutions à trouver pour faire face lorsque d'autres pays seront visés. Poutine s'est débarrassé, en un peu plus de trois ans, du matériel hérité de la période soviétique. Ce qu'il utilise maintenant, ce sont des armements nouveaux, développés pour cette guerre. Il montre que son pays est aguerri.
Etes-vous surpris qu'Emmanuel Macron ait discuté avec Vladimir Poutine ?
Non, cette démarche ne peut pas être mauvaise en soi. Il est important de rétablir un contact autant que faire se peut. Mais rien n'est ressorti de cet appel, tout comme les échanges avec Donald Trump n'ont débouché sur aucune solution. Il y a, chez Vladimir Poutine, un certain talent pour laisser planer des possibilités ou le doute, juste en reprenant langue. Une phrase attribuée à Albert Einstein correspond bien à la posture des Occidentaux face au président russe : "La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent".