Donald Trump tente de sortir de l'impasse en Ukraine: "La seule chose qu'ils peuvent faire, c'est revenir à la politique de Biden"
Le président américain multiple les annonces et tente d'influer sur l'attitude du Kremlin. Tanguy Struye de Swielande, professeur en Relations internationales à l'UCLouvain et chercheur associé à l'Institut Egmont, nous livre son analyse de la situation.

- Publié le 30-07-2025 à 18h26
- Mis à jour le 04-08-2025 à 10h07

Une fois encore, Donald Trump tape du poing sur la table. Après avoir annoncé le 14 juillet dernier un délai de cinquante jours pour que la Russie cesse ses attaques à l'encontre de l'Ukraine, le président américain a récemment réduit son ultimatum passant à "environ dix ou douze jours". Une décision motivée par le peu de progrès observé afin de débloquer la situation.
Donald Trump a en effet menacé Vladimir Poutine de sanctions supplémentaires si ce dernier ne se pliait pas aux exigences du républicain. Face au manque de réaction de son homologue, Trump souhaite ainsi accélérer les choses et espère de nouveaux résultats. Une décision saluée par les autorités ukrainiennes.
Ce nouveau délai imposé par le président Trump est-il réaliste ?
Le problème qui se pose, et ça vaut pour toutes les initiatives prises depuis six ou huit mois que ce soit au niveau commercial ou par rapport à la question ukrainienne, c'est qu'il change continuellement d'avis. Donc on se retrouve avec des délais qui changent en fonction de la journée. Ici, on ne sait pas pourquoi douze jours, mais on ne sait pas non plus pourquoi à l'origine c'était cinquante jours. Depuis quelques mois, il disait tous les quinze jours qu'il allait sanctionner la Russie si elle ne changeait pas son point de vue. Au final la crédibilité du président Trump est chaque fois remise en question parce qu'il change continuellement d'avis.
D'un point de vue purement objectif, en changeant continuellement les délais et au final ses engagements, il y a une énorme perte de crédibilité de la part des États-Unis. Parce que quand on impose des délais, on est censé les respecter. Ils l'ont fait avec l'Iran aussi au mois de juin. Il leur avait donné un délai de quinze jours pour finalement les bombarder trois jours plus tard. Au final la parole de Trump, d'une certaine façon, ne vaut plus grand-chose. Donc ils sont beaucoup plus occupés à se décrédibiliser parce que le fait est qu'ici encore, ce sont des délais complètement arbitraires.
En plus, on ne sait pas du tout ce qu'il va faire dans douze jours puisque cela fait déjà de nombreux mois qu'il annonce que si les Russes ne respectent pas le délai, il va les sanctionner. Alors certes, il y a du côté du Congrès américain, en particulier du Sénat, une pression pour imposer des sanctions à l'égard de la Russie, mais cela avait déjà été remis en question par Trump lui-même, avec Lindsey Graham (sénateur républicain, NdlR) qui avait négocié les pressions potentielles vis-à-vis de la Russie pour les remettre en septembre. Donc avec Trump, tout ça ne veut plus rien dire.
Pensez-vous que, cette fois, Vladimir Poutine va se plier aux douze jours ?
A priori, comme il ne s'est pas plié à tous les autres délais qui ont été imposés, je ne vois pas en quoi les Russes vont changer d'avis. D'autant plus que si on prend les choses de manière objective, que peuvent faire les Américains ? Certes, ils peuvent continuer à imposer des sanctions dans les prochaines semaines à l'égard de la Russie, mais il y a déjà tellement de sanctions imposées à ce pays, même du côté américain, qu'il ne va pas y avoir vraiment de nouvelles possibilités.
L'autre possibilité est de continuer à soutenir l'Ukraine. Mais c'était déjà le cas sous Biden et ça n'a jamais changé la position russe. La nouvelle donne qui pourrait changer les choses, mais qui pourrait aussi amener de nouvelles tensions au niveau commercial, c'est d'imposer ce qu'on appelle les "sanctions secondaires". C'est-à-dire, imposer des sanctions à des pays comme l'Inde, la Chine, qui importent, entre autres, du gaz et du pétrole de la Russie, pour davantage sanctionner l'économie russe. Mais ça sous-entend que vous recréez de nouvelles tensions avec des pays comme la Chine, avec qui les Américains sont en pleine négociation commerciale, et avec un pays comme l'Inde, dont ils ont besoin pour contrer la Chine en Asie-Pacifique. Au final, la seule chose qu'ils peuvent faire, c'est revenir à la politique de Biden, s'ils veulent vraiment mettre la pression sur les Russes, à savoir soutenir de manière beaucoup plus visible les Ukrainiens sur le champ de bataille.
Donald Trump est-il en position de force pour tenter d'imposer ce délai ?
Le problème est qu'il n'y a pas de logique. À mon sens, on essaie trop, au niveau occidental, de chercher des logiques par rapport au délai. Pourquoi mettre un nouveau délai ? Pourquoi cinquante jours ? C'est la même chose avec les tarifs. Il impose des tarifs mais on ne sait absolument pas sur quoi c'est basé. Je crois qu'il faut arrêter de croire que tout est réfléchi sous Trump. C'est quelqu'un d'extrêmement impulsif, qui a très peu de patience. Il a lancé ses cinquante jours, on ne sait pas trop sur quelle base. Mais il voit que l'attitude de la Russie ne change pas donc il se dit qu'on va rechanger les délais. Et donc, il impose maintenant dix ou douze jours.
Depuis que Trump est arrivé au pouvoir, il n'a fait que ça, changer les délais, changer les chiffres. Mais avec des résultats au final très peu convaincants. Même au niveau commercial, il suffit d'aller regarder tous ces accords, ce ne sont que des accords-cadres. C'est-à-dire des accords qui sur papier ne signifient rien, car ils ne sont absolument pas liés à des vrais engagements. Et au niveau européen, l'administration Trump dit qu'elle a un accord. Ils le vendent au public américain comme si c'était un gros accord. Mais en fait, quand vous regardez, il y a, par exemple, un investissement européen de 600 milliards dans l'économie américaine. Mais ce sont des sociétés privées qui vont le faire donc la Commission n'a aucun pouvoir là-dessus. D'autre part, les sociétés (européennes ou japonaises) investissent chaque année des milliards et des milliards et c'était déjà le cas sous Biden. Donc en fait, il n'a quasiment rien obtenu dans ces accords à part les 15 % de tarifs. Tout le reste, c'est beaucoup de blabla pour des choses qui ont déjà lieu.
C'est la même chose quand il exige que les Européens achètent du matériel militaire américain. Nous sommes encore et toujours dans la situation où on est obligé d'acheter une partie de notre matériel aux États-Unis. La Belgique, avec les onze F-35 qu'elle vient d'acheter, est un bon exemple.
Il y a énormément de rhétorique, mais qui n'est pas nécessairement raisonnée et rationnelle. C'est surtout des "moments flash" où, par rapport à son opinion publique, il peut dire : "Voilà, on a eu des résultats". Les gens oublient qu'il faut exécuter tous ces accords. Et l'exécution des accords se révèle être beaucoup plus compliquée que prévue. Et une fois de plus, les Japonais et les Européens ont déjà dit que les interprétations américaines ne sont absolument pas ce qui a été discuté pendant les négociations.
Je crois donc qu'on doit vraiment faire très attention à ne pas croire qu'il y a toujours une rationalité derrière tout ça et qu'il y a une vraie stratégie. Avec Trump, la stratégie est surtout d'occuper le terrain médiatique, pouvoir faire croire qu'il est un super négociateur. Il y a une mise en scène énorme. On l'a vu en Écosse, au golf, etc. Les gens font attention au fait que von der Leyen semblait être soumise, que Trump imposait ses chiffres. Et puis au final, tout le monde s'arrête et on ne suit plus les dossiers. Mais si on regarde un peu plus le fond, il n'obtient pas grand-chose. Et si on prend les négociations avec des pays qui lui tiennent tête, à savoir les Russes, les Chinois et les Israéliens, il n'a rien obtenu. Il a demandé, par exemple, des suspensions du conflit à Gaza, il n'a rien obtenu depuis six mois. Avec les Russes, il n'a rien obtenu. Et jusqu'à présent, avec les Chinois, il n'a rien obtenu. Donc avec les États autoritaires, ou en tout cas avec un fort pouvoir, qui lui tiennent tête, il n'obtient rien du tout.
Cette tentative de pression de Donald Trump, est-elle bénéfique pour l'Ukraine dans les futures négociations ?
Je crois sincèrement que ça ne change rien. Aujourd'hui, ce qui importe, c'est que les Russes et les Ukrainiens parviennent à discuter. On voit bien qu'il y a d'autres pays, comme la Turquie ou des pays du Golfe, qui jouent le rôle d'intermédiaires pour amener les deux parties à négocier. On voit très bien qu'il n'y a pas eu, jusqu'à présent, une énorme pression de la part des Américains pour amener les Russes à la table des négociations. Il y a eu une énorme pression sur les Ukrainiens et ils sont à chaque fois soumis aux exigences américaines. Mais on a vu pendant 6 mois que du côté russe, aucune pression n'a été exercée.
Une fois de plus, la crédibilité américaine est vraiment problématique parce que vous ne pouvez pas imposer chaque fois des délais et au final, ne rien faire ou ne quasiment rien faire. Je suis curieux de voir dans dix ou douze jours, quelle politique il va adopter par rapport à la Russie, sachant qu'il a à chaque fois postposé des délais. Jusqu'à présent, quasiment aucune mesure n'a été prise. Les seules mesures qui ont été prises ces dernières semaines, c'est de continuer un tout petit peu à aider militairement les Ukrainiens, mais l'aide est fortement diminuée par rapport à l'administration Biden.
Cela ne risque pas d'affaiblir l'Ukraine, au niveau des négociations, si son allié américain subit une telle décrédibilisation ?
Oui et non parce qu'au final, la négociation devra avoir lieu entre Russes et Ukrainiens. La seule chose que les Ukrainiens veulent, c'est amener les Russes à la table de négociation et veiller à en sortir sans perdre la face. Clairement, une administration dynamique active américaine pourrait jouer un rôle. Mais au final, l'accord potentiel à venir se fera entre Russes et Ukrainiens. Et si vraiment les États-Unis voulaient jouer un rôle, ils pourraient exercer des pressions sur la Russie. Mais pour l'instant, on n'a rien vu à ce niveau-là.
Dans l'hypothèse où Poutine céderait à l'exigence de Donald Trump, quelles conséquences cela pourrait avoir sur le conflit ?
Le problème qu'on a vu ces derniers mois, c'est qu'il y a eu une rhétorique russe pour dire qu'ils étaient prêts à négocier. Et au final, ça avait eu un impact sur les Américains qui étaient plutôt conciliants. Mais sur le terrain, je ne vois pas les Russes s'arrêter par rapport à leur position. D'autant plus que pour l'instant, ils avancent sur le terrain, même si c'est lent. Donc je ne vois pas ce qui va changer par rapport à tous les délais qui ont été imposés par les Américains depuis des mois avec ce nouveau délai.
Je ne vois pas les Russes changer de politique parce que les Américains exerceraient des pressions. Je crois que les Russes sont tellement obsédés d'avoir le contrôle des quatre régions au minimum au niveau de l'Ukraine, que je ne vois pas aujourd'hui la possibilité d'exercer des pressions plus importantes. Sauf, une fois de plus, en veillant à retourner la situation sur le terrain et donc renforcer l'aide militaire ukrainienne pour que les Russes réalisent qu'ils ne peuvent plus avancer. Mais tant qu'il n'y a pas une plus grande aide de la part des Américains et des Européens évidemment, et tant que la Russie ne réalise pas qu'elle ne peut pas gagner ou ne peut plus avancer, je crains qu'ils nous baladent dans les négociations.
Ce genre de méthode (ultimatum) permet-elle des résolutions de conflits durables ?
La négociation ne peut réussir qu'à partir du moment où les deux parties réalisent que la solution est à travers la table de négociation. Ce que je veux dire par là, c'est que tant que les Russes estiment que sur le terrain, ils peuvent continuer à combattre et obtenir des gains, on n'obtiendra rien.
En général, quand on rentre dans une logique de réussite de négociation, c'est que les deux parties réalisent qu'elles ne peuvent plus avancer et qu'elles ne peuvent plus obtenir des gains. On voit bien que les Ukrainiens sont beaucoup plus proches de cette volonté de négocier, non pas qu'ils ne savent plus combattre, mais qu'ils réalisent qu'ils vont devoir céder des territoires. Par contre, côté russe, ils sont encore dans une autre logique. Ils estiment qu'ils peuvent obtenir beaucoup plus de territoires que ce qu'ils obtiendraient aujourd'hui. Tant qu'on est dans cette logique-là, la réussite d'une négociation sera très compliquée. Il faut amener les Russes à cette table de négociation. Mais on a perdu aussi de nombreux mois à cause des hésitations américaines, des changements d'attitude, qui affaiblissent l'Ukraine sur le terrain.
