A Kiev, le soulèvement du peuple a porté ses fruits mais un problème "inquiétant" demeure au sein de la classe politique
Moins de dix jours après l'adoption d'une loi remettant en cause l'indépendance des institutions anticorruption, le parlement ukrainien a fait machine arrière face à la mobilisation populaire, mais le problème de fond demeure.
- Publié le 02-08-2025 à 07h05

Une loi, dix jours de colère, et le recul. Une fois de plus, la mobilisation citoyenne en Ukraine a contraint le gouvernement à faire machine arrière : moins de dix jours après l'adoption d'une loi très controversée affaiblissant les institutions anticorruption, la Rada, le parlement ukrainien, a voté à l'unanimité son annulation ce jeudi 31 juillet.
Adopté le 22 juillet, le texte initial subordonnait le Bureau national de lutte contre la corruption (NABU) et le Bureau du procureur spécial anti-corruption (SAPO) au Procureur général, remettant en cause leur indépendance opérationnelle, pourtant inscrite dans la législation ukrainienne et dans les engagements pris par Kiev envers ses partenaires internationaux.
En permettant à la présidence et au parquet d'intervenir directement dans la nomination des cadres ou l'orientation des enquêtes, la réforme ouvrait la porte à une politisation des affaires sensibles, particulièrement celles impliquant des personnalités proches du pouvoir. "La loi adoptée hier est une avancée dans la bonne direction. Elle ne rétablit pas complètement le statu quo concernant le bureau du procureur général, mais elle rétablit l'indépendance des organes anti-corruption", analyse la députée et ancienne vice-Première ministre chargée de l'intégration européenne et euro-atlantique de l'Ukraine, Ivanna Klympouch-Tsintsadzé.
Résilience de la population
Ces manifestations, les premières depuis le début de l'invasion russe en février 2022, puis le recul du gouvernement, ont offert un rare rappel de la résilience de la société civile ukrainienne, pourtant soumise à une pression existentielle, et de sa capacité à défendre les valeurs démocratiques.
Le soir même du 22 juillet, dès l'annonce de l'adoption de la loi n°12414, des appels à manifester dans plusieurs métropoles du pays avaient rapidement été partagés sur les réseaux sociaux : Devant le théâtre Ivan Franko de Kiev, des dizaines de pancartes et slogans rappelaient l'importance symbolique et politique des organes anticorruption créés après Maïdan, tandis que d'autres appelaient le président ukrainien Volodymyr Zelensky à faire usage de son droit de véto contre la loi.
"Je me souviens de la création du NABU et du SAPO comme d'un moment clé. Ce n'était pas un succès total, mais c'était le bon cap. On sentait que le pays allait dans la bonne direction", expliquait ainsi Ihor, l'un des manifestants descendus le 22 juillet dans les rues de la capitale. En sus de la pression de la société civile, nombre de partenaires internationaux de l'Ukraine avaient exprimé leur inquiétude suite à l'adoption de la loi n°12414, et certains avaient même menacé de suspendre l'octroi d'une partie de l'aide financière à Kiev, dont une tranche de 1,5 milliard d'euros attendue de l'Union européenne.
Pris en étau, le gouvernement n'a eu d'autre choix que de rétropédaler, estime Ivanna Klympoush-Tsintsadzé : "Nombreux sont ceux qui avaient voté pour priver les organes anti-corruption de leur indépendance, et qui ont cette fois voté en faveur de celle-ci — en partie à cause de la pression de la rue et de celle de nos partenaires."
Problème politique profond
Si la loi votée le 31 juillet représente un succès indéniable pour les défenseurs de l'État de droit, certains observateurs mettent cependant en garde contre une lecture trop optimiste de la situation : l'unanimité du vote de ce jeudi contraste ainsi fortement avec le soutien quasi-majoritaire dont bénéficiait la version initiale de la loi, une semaine plus tôt.
Pour la députée Klympouch-Tsintsadzé, ce retournement souligne un problème plus profond au sein de la classe politique ukrainienne : "Il est inquiétant de constater que beaucoup de nos collègues à la Rada n'ont pas l'autonomie nécessaire pour défendre ce qu'ils estiment juste."
Selon elle, les récents événements sont caractéristiques de la trop grande soumission du pouvoir législatif à la présidence. "En tant que parlement, nous devons rétablir l'équilibre des pouvoirs, qui a été perdu à cause de la soumission de la majorité au bureau présidentiel."
La volte-face du gouvernement aura donc permis de réparer, au moins partiellement, les dégâts causés par l'adoption de la réforme, et illustre la vitalité et la résilience de la société civile ukrainienne. Face à un gouvernement tenté de centraliser les pouvoirs au nom d'impératifs sécuritaires, celle-ci devra cependant redoubler de vigilance dans les jours et semaines à venir.
