Macron parle de "rupture": la crise du coronavirus signe-t-elle la fin d'un monde globalisé ?
- Publié le 21-03-2020 à 08h04

En s'adressant aux Français le 12 mars, le président Macron a salué le rôle de l'État providence dans la crise du coronavirus et promis des "décisions de rupture" en faveur d'une Europe et d'une France capables de garder leur destin en main. "Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie", a-t-il notamment dit.
Est-ce à dire que l'ancien associé de la Banque Rothschild&Cie veut désormais mettre un frein à la vague ultralibérale qui, sous l'impulsion des États-Unis et du Royaume-Uni, a promu depuis les années 1980 l'extension du commerce international ?
La freiner oui, la bloquer non
Matthew Bishop et Tony Payne, de l'Université de Sheffield, identifient deux courants actuels de "déglobalisation".
L'une, "régressive", est incarnée par le président Trump avec son "Make America Great Again" ou par Nigel Farage, l'un des maîtres à penser de la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne. Elle part du principe que chaque État doit se repositionner sur ses intérêts sans être lié à des obligations internationales.
L'autre courant appelle à une "déglobalisation" au nom des valeurs de la gauche, accusant la globalisation d'avoir créé une classe mondiale de laissés-pour-compte.
Emmanuel Macron ne semble vouloir ni l'une ni l'autre. Il a été l'un des avocats au sein du Conseil européen en faveur du maintien du marché unique pendant la crise du coronavirus, donc de la libre circulation des marchandises et des travailleurs frontaliers au sein de l'Union européenne. Son objectif est de renforcer la capacité de production européenne et son indépendance à l'égard de marchés extérieurs. La Belgique s'en est rendu compte : près de 50 % de la production de masques médicaux est fabriquée en Chine et il a fallu une intervention royale pour obtenir du géant Alibaba une première livraison.
Réguler la mondialisation
La position européenne, incarnée dans un nouveau plan de stratégie industrielle présenté le 10 mars (notamment par le commissaire au Marché intérieur, le Français Thierry Breton), propose de mieux protéger certains secteurs industriels pour des motifs d'emploi et de sécurité tout en faisant de l'Europe celle qui impose les règles du commerce international plutôt qu'elle les subisse.
Sven Biscop, directeur à la Fondation Egmont, a sursauté lorsqu'il a lu le week-end dernier une opinion dans le quotidien De Morgen accusant la globalisation du marasme actuel. Il réagit. "Que le coronavirus signale la fin de la globalisation est très peu probable, dit-il. Des épidémies, ce n'est pas nouveau. Elles sont apparues avant la globalisation. Ce que je crois, c'est qu'il faut réguler la globalisation."
"La gauche, à laquelle j'appartiens, s'attaque depuis longtemps à la globalisation, continue-t-il. D'abord ce fut pour des raisons sociales, avec les usines à bas salaires de l'Asie du Sud-Est. Puis ce fut la dimension écologique. À présent, la question de la souveraineté. La gauche est contre les accords comme le Ceta, mais c'est justement grâce à ces accords qu'on peut réguler."
Pour le chercheur de la Fondation Egmont, il est important que l'Europe soit plus ambitieuse dans la formulation des standards internationaux au risque de laisser la main aux autres puissances commerciales que sont les États-Unis et la Chine.
Les dernières querelles entre Washington et Pékin sur l'origine de ce que M.Trump appelle le "virus chinois" en disent long sur l'incapacité du président américain d'exercer le leadership mondial que ses prédécesseurs ont assuré - généreusement mais en ligne avec les intérêts américains - pendant des décennies.
Le monde multipolaire dans lequel la Chine et la Russie cherchent à s'imposer n'a pas encore défini ses règles de cohabitation face au vide laissé par l'administration américaine.
"Maintenant, les États-Unis sont dans le même bateau que le reste du monde," relève Ian Bremmer, professeur de géopolitique à l'Université de Columbia à New York, où tous les rassemblements de plus de 50 personnes sont désormais interdits. "C'est une opportunité pour les États-Unis, qui reste encore le pays avec le plus de scientifiques et la plupart des ressources à sa disposition, de montrer un vrai leadership mondial. Malheureusement, les signes indiquent que jusqu'à présent, c'est l'opposé qui se déroule."
Le démocrate Joe Biden est largement favorable au retour du rôle international de son pays. Mais les élections américaines n'auront lieu que le 3 novembre prochain.