"Deux chiffres doivent nous interpeller et nous inquiéter concernant notre alimentation"
Serge Pieters explique que "des experts ont dévoilé quel était le meilleur régime alimentaire pour l'homme ainsi que la planète, et ce n'est pas le végétarisme".

- Publié le 24-12-2022 à 11h21
- Mis à jour le 24-12-2022 à 11h48

Les fêtes de fin d'année riment souvent avec excès. Les réveillons à rallonge et les repas de famille à la chaîne rendent compliqué le maintien d'une alimentation saine et équilibrée. C'est pourquoi les diététiciens mettent en garde face à certains dangers relatifs à cette période de Noël et Nouvel an. D'autant plus au vu des dernière données communiquées par l'OMS sur l'obésité en constante croissance...
Dans le cadre de l'Invité du samedi, Serge Pieters, diététicien agréé et professeur à la Haute école Léonard De Vinci, fait le point sur la meilleure façon d'aborder ces fêtes de fin d'année et sur l'alimentation des Belges de manière générale.
La période des fêtes est-elle une période redoutée par les diététiciens ?
Non, pas du tout. Les fêtes sont une période où on va apprendre à partager, à savourer, à découvrir des choses qu'on n'a pas l'habitude de manger. Mais évidemment, cette période est également synonyme d'abondance et d'excès. Or, il ne faut pas tomber dans ces pièges. L'idée n'est pas de manger le plus possible. Pour cela, il y a des petites astuces, comme ne pas arriver le premier quand on est invité chez des gens, ne pas se mettre à côté des zakouski, manger un potage chez soi avant de se mettre en route.
Enchaîner trois ou quatre réveillons a-t-il un impact sur la santé ?
Généralement, ce n'est pas entre Noël et Nouvel an que l'on prend du poids mais plutôt entre Nouvel an et Noël. Si l'on fait un ou deux excès, le corps est capable de s'habituer, de voir que c'est quelque chose d'exceptionnel et d'éliminer le surplus. Par contre, ceux qui commencent les festivités à la Saint-Nicolas, puis fêtent la Saint-Eloy, enchaînent toutes les fêtes de bureau et terminent à l'Epiphanie en ayant abondamment abusé d'alcool ainsi que de repas gras, rencontrent davantage de problèmes. Il faut simplement être capable de gérer.
A partir de quel moment la consommation d'alcool est problématique lors de tels événements ?
La recommandation est de zéro à un verre d'alcool pour la femme et et de zéro à deux verres pour l'homme. Je ne dis pas que l'on ne peut pas boire plus. Mais il faut être conscient que l'alcool est un poison. Le corps doit donc l'éliminer. Pendant qu'il fait ça, il ne sait pas se concentrer sur l'élimination des graisses et des sucres, qu'il stocke. Donc quand on a des soirées arrosées mais également très grasses et sucrées, on emmagasine davantage.
Près de 60% de la population européenne est en surpoids ou atteinte d'obésité, selon une étude de l'OMS. Comment expliquer un tel pourcentage ?
Depuis une bonne quarantaine d'années, l'Europe suit à peu près le même modèle que les Américains. Il y a donc une évolution constante de l'obésité. On observe la même tendance en Belgique que dans les autres pays européens. Deux chiffres doivent nous interpeller et nous inquiéter. Il y a maintenant sur terre plus de personnes obèses que mal nourries. On voit qu'il y a un véritable problème de distribution des ressources alimentaires au niveau planétaire. Certains abusent, tandis que d'autres n'ont pas accès à des ressources suffisantes et saines.
La problématique du poids n'est liée que dans 1 à 2% des cas à des problèmes métaboliques ou génétiques. Dans 98% des cas, c'est un déséquilibre parce que les personnes ne bougent pas assez et/ou ne mangent pas correctement et/ou ont un trouble psychologique. C'est pourquoi il faut agir à ces trois niveaux.
Que préconisez-vous plus particulièrement ?
Tout d'abord, il faut réapprendre à bouger un peu plus. Pour cela, il faut trouver des motivations qui sont plus concrètes et plus profondes que simplement l'envie de faire du sport. Même chose pour la perte de poids. Beaucoup de gens veulent perdre du poids à cause de la grossophobie ambiante en Europe et en Belgique. Quand on n'est pas dans les canons définis par la société, on se sent obligé de perdre du poids. Mais ce n'est pas parce qu'on a un peu de ventre qu'on est malade ou en mauvaise santé. Il faut apprendre à mieux manger, à revoir sa façon de cuisiner en changeant quelques éléments mais y aller progressivement.
C'est pourquoi j'insiste sur la nécessité de réapprendre à cuisiner, e que peu de gens sont encore réellement capables de faire. Quand on ne sait pas cuisiner, on va opter pour des plats préparés. Même s'ils sont parfois bons, ils sont généralement plus gras, plus sucrés et plus caloriques. Les quantités proposées sont aussi toujours de plus en plus importantes. Pourtant, on bouge moins, donc on a moins besoin de calories. Mais c'est plus vendeur de présenter des plus grandes portions...
Faut-il voir un impact du Covid et du confinement dans ces chiffres de l'obésité à la hausse ?
Tout à fait. Certaines personnes ont perdu du poids durant le confinement car elles avaient davantage le temps de faire du sport. Par contre, beaucoup de gens en ont pris car la pression psychologique a induit un important état de stress. Or, on sait que le stress pousse les gens à manger. A cela s'ajoutent les apéros Teams et la pâtisserie à laquelle certains se sont adonnés pour s'occuper. Il y a également la problématique des Covid longs. Ce sont des patients qui ont été dans des situations de déséquilibre, qui ont perdu de la masse musculaire et qui n'ont plus pu faire du sport correctement. Là, on constate des problèmes de poids importants.
Face à la montée en puissance des régimes vegan ou végétariens, on aurait pu penser que cela diminuerait les problèmes de surpoids et d'obésité…
Oui et non. On a tendance à se dire que quand quelqu'un passe d'une alimentation habituelle à une alimentation végétarienne, il y a toute une série d'aliments qu'il ne consommera plus, comme la charcuterie, les lasagnes… Mais, dans la pratique, ce n'est pas toujours le cas. Les nouveaux végétariens vont aller vers des saucisses ou des hamburgers végétariens. Ce sont tous des produits qui sont souvent plus mauvais, plus gras et plus sucrés que leur version ordinaire. La liste des additifs dans les hamburgers végétariens fait peur.
Généralement, on ne fait pas un régime végétarien pour perdre du poids. La motivation, c'est plutôt le bien-être animal et la planète. On veut se reposer la question sur son alimentation. Cela arrive souvent après des crises comme celle du Covid. Certaines personnes font moins confiance à l'industrie agro-alimentaire. Ils ont envie de savoir ce qu'ils mettent dans leur assiette et dans leur corps. C'est normal puisque ce que l'on mange est peut-être ce qu'il y a de plus intime chez nous.
Opter pour le végétarisme est-ce dès lors réellement la meilleure option ?
Des experts internationaux de la Commission Eat-Lancet se sont posé la question de savoir quelle était la meilleure alimentation pour l'homme mais également pour la planète. Ils se sont rendu compte que ce n'était pas le végétarisme, mais bien le flexitarisme. Ce dernier consiste à diminuer sa consommation de viande, mais pas à totalement l'arrêter. Plutôt qu'acheter du poulet à 3 euros le kilo qui a été élevé dans des conditions inconnues, je vais acheter un poulet à 17 euros le kilo mais dont je suis sûre qu'il a été traité correctement. On favorise donc la consommation de protéines végétales mais sans supprimer la viande, ni le poisson ou les produits laitiers, qu'on préfère acheter de meilleure qualité. C'est ça l'équilibre alimentaire.
L'OMS a qualifié de "danger majeur de santé publique" la montée en puissance de l'obésité. Mais les autorités en font-elles assez pour contrer ce phénomène ?
Non. Les diététiciens dénoncent depuis très longtemps cet immobilisme. Il n'y a pas de vision à moyen et long termes. Des travaux canadiens montrent que si le gouvernement investit un dollar maintenant, cela rapportera 20 dollars en 20 ans en économies de soins de santé. Le problème, c'est qu'un mandat politique ne dure pas 20 ans. Donc les ministres se disent qu'ils ne bénéficieront pas du résultat. Ils optent donc pour quelque chose de plus rapide. Malheureusement, cette précipitation ne donne jamais de bons résultats.
Il faut toutefois souligner que certains modèles fonctionnent et sont en train de se développer, comme Viasano. L'idée est de proposer dans les communes des outils d'information destinés aux écoles, aux clubs de sport, aux grandes surfaces… On constate que cela induit une réduction de l'augmentation de l'obésité. Cela prouve que les initiatives, pour qu'elles fonctionnent, doivent être locales et que tous les acteurs y participent. On aurait vraiment besoin qu'il y ait une loi cadre avec des objectifs à long terme.
La situation risque-t-elle de s'empirer dans les années à venir ?
Oui, bien sûr. Si rien n'est mis en place, je suis pessimiste. Il faut prendre le problème à bras le corps et mettre les moyens. Or, on sait très bien qu'avec la crise et tout ce qui nous arrive actuellement, la diététique n'est pas la priorité. Quand on doit choisir entre le chauffage et un diététicien, la plupart du temps, on opte pour la première option.
Mange-t-on de plus en plus mal malgré l'information croissante sur ce qui se trouve dans nos assiettes ?
Il y a tout d'abord des habitudes qui sont bien ancrées. On voit que, la plupart du temps, les campagnes d'information n'ont pas de grands effets, car elles ne touchent qu'une petite partie de la population. Cela concerne généralement un public qui est déjà intéressé et averti.
Le nombre d'enfants en obésité augmente également. Comment expliquer ce phénomène ?
On constate tout d'abord une diminution de l'activité physique et de la condition physique de base. Les enfants bougent de moins en moins et sont de plus en plus devant les écrans. Ensuite, dans des périodes de crise, les gens se tournent vers les aliments les moins chers qui sont souvent les plus gras et les plus sucrés. Ils ne comprennent pas que l'alimentation est un investissement à moyen et long termes. Si je consacre de l'argent à mon alimentation, je ne vais peut-être pas observer un bénéfice direct. Mais plus tard, c'est certain. Les aliments ultratransformés tels que les biscuits, pâtisseries, plats préparés… induisent beaucoup plus de problématiques d'obésité, de maladies cardiovasculaires ou de cancer.
Faut-il davantage sensibiliser les parents ?
Les parents ne sont pas assez sensibilisés. Le plus souvent, quand ils le sont, c'est que la situation en est déjà au stade du problématique. Il faut également que les parents comprennent que leur comportement vis-à-vis de la nourriture a un impact direct sur les enfants. Je pense notamment à ces mamans qui font régime tout le temps. Cela incite les enfants à vouloir contrôler leur poids. Si la maman fait passer des mauvais messages tels que "les féculents font grossir, il faut les éviter" - alors que ce n'est pas correct - cela perturbe les enfants. Certains adultes présentent des problèmes liés à ces régimes trop stricts de leur mère.
Peut-on mettre un enfant au régime ?
Non ! Il ne faut pas mettre un enfant au régime. Il est capable de s'auto-réguler. En fonction de sa dépense énergétique, il va manger ce dont il a exactement besoin alors que l'adulte a perdu cette notion, parce qu'il est beaucoup plus sensible à toutes sortes de messages perturbateurs. Par contre, si des adultes donnent de l'information qui n'est pas correcte aux enfants et leur mettent de mauvais aliments à disposition, ils vont être perturbés et vont prendre du poids.
Le jeûne intermittent est très tendance. Est-ce une technique saine et efficace pour perdre du poids ?
On l'appelle comme ça à présent mais c'est quelque chose qui a toujours existé. Beaucoup de gens sautent le petit déjeuner depuis la nuit des temps. Or on sait que cela signifie qu'ils ne font pas le plein correctement, au niveau de l'hydratation et des réserves en énergie. Ils ont alors tendance à davantage grignoter et à se tourner vers des aliments plus gras et plus sucrés. Les diététiciens ne sont donc pas favorables à ce jeûne intermittent. Par contre, le jeûne de 12 heures est beaucoup plus bénéfique. On mange par exemple à 20 heures et ensuite, on ne mange plus rien jusqu'à 8 heures du matin. Cela permet d'éviter les grignotages de soirée, qui sont généralement superflus. Cela donne des bons résultats, tant dans la prévention des problématiques du poids que du diabète, de l'obésité et du cancer. Cela augmenterait même la longévité.
Le nombre de personnes atteintes de troubles alimentaires a-t-il augmenté ces dernières années ?
Oui. Le Covid a eu un impact majeur. On a vu des dégradations importantes des troubles du comportement alimentaire. On en voit également davantage. La situation angoissante était difficile à gérer pour certains. Or, l'accès aux soins de santé était limité. Donc de nombreux patients sont restés dans une situation de stress intense, sans suivre un traitement correct.
Quel est le profil de ces patients généralement ? Les jeunes filles sont-elles davantage concernées ?
C'est effectivement plus courant chez les jeunes filles et femmes que chez les hommes, même s'il y en a. C'est plus souvent accepté socialement chez une femme. Il y a quelque chose de beaucoup plus péjoratif à dire qu'un homme est anorexique. C'est tellement mis sur le côté que l'anorexie est souvent plus grave chez eux. On constate souvent que les anorexiques sont des personnes perfectionnistes, qui aiment tout contrôler. Ce sont aussi des gens qui sont souvent très anxieux. Avoir une alimentation contrôlée les rassure. Le milieu familial ou amical a un lourd impact également. Ce qui est paradoxal, c'est qu'on observe plus souvent des troubles du comportement alimentaire dans des familles plus aisées, instruites, voire même dans des familles de médecins.