Benjamin Biard (Crisp) : "Quand De Wever dit qu'il ne veut pas gouverner avec le Belang, on peut s'interroger sur sa sincérité"
Dimanche soir, un triomphe est promis par les sondages au Vlaams Belang. Ce parti est-il prêt à gouverner ? La N-VA pourrait-elle, finalement, accepter de former une coalition en Flandre avec l'extrême droite ? Le politologue Benjamin Biard, du Centre de recherche et d'information sociopolitiques (Crisp), tente de répondre à ces questions.


- Publié le 08-06-2024 à 16h35
- Mis à jour le 08-06-2024 à 17h45

Même en terminant premier parti, il semble que le Vlaams Belang aura du mal à participer à la prochaine majorité régionale flamande. Aux élections locales du 13 octobre, par contre…
Aux communales, le Vlaams Belang pourrait être en mesure soit de décrocher une majorité absolue – à Ninove notamment — soit, plus largement, de rompre le cordon sanitaire et d'accéder à un exécutif local via une coalition. Et là, c'est la stratégie du pied dans la porte : accéder à un exécutif permettrait un effet domino pour les prochaines élections générales. Il me semble que c'est l'état d'esprit, aujourd'hui, au Vlaams Belang.
Bart De Wever, président de la N-VA, répète qu'il ne veut pas gouverner avec le Vlaams Belang.
On peut s'interroger sur sa sincérité car Bart De Wever a quand même été très ambigu sur la question en disant qu'il ne gouvernerait jamais avec le Belang tant que ce parti ne se serait pas débarrassé de ses éléments les plus gênants (une manière de laisser la porte ouverte, NdlR). En 2020, Gwendolyn Rutten (ex-présidente de l'Open VLD) avait déclaré que Bart De Wever lui avait proposé de gouverner ensemble avec le Vlaams Belang. Aujourd'hui, Bart De Wever se montre plus ferme pour au moins trois raisons. D'abord, il veut jouer sur la stratégie du "vote utile". Cela a déjà marché par le passé : voter pour le Belang ne sert à rien car il n'ira jamais au pouvoir en raison du "cordon sanitaire" politique. Ensuite, gouverner avec le Vlaams Belang au niveau flamand ferait perdre à la N-VA ses éventuels partenaires pour former une majorité au fédéral. Enfin, pour rompre le cordon sanitaire, il faudrait que la N-VA et le Belang obtiennent une majorité absolue suffisamment confortable, ce qui ne sera pas forcément le cas.
Est-ce que les cadres du Belang ont vraiment envie de participer au pouvoir ?
Filip Dewinter est toujours très présent en interne et incarne une tendance cantonnant le Belang à un rôle de zweeppartij, de parti aiguillon, qui influence simplement le jeu politique. Mais Tom Van Grieken, avec sa stratégie participationniste, a réussi à rassembler assez largement derrière lui. Le Vlaams Belang se prépare à l'éventualité du pouvoir. Concrètement, il entretient ses cercles, ses réseaux, car il devra recruter pour remplir les cabinets.
Y a-t-il eu un basculement dans le vote Vlaams Belang ? Ses électeurs semblent davantage assumer leur choix que par le passé.
C'est vrai. D'ailleurs, le Vlaams Belang se vante d'avoir brisé ce "cordon social". Cela participe de la normalisation de l'extrême droite. Normalisation qui a surtout eu cours à partir de 2014, c'est-à-dire à partir du moment où Tom Van Grieken est devenu le président du parti avec la volonté de gagner en légitimité. Par le passé, cette stratégie avait déjà été soutenue par certains en interne mais elle n'était pas suivie par des personnalités comme Filip Dewinter. Tom Van Grieken a réussi à lisser l'image du parti, en l'écartant de l'image un peu rance de l'extrême droite historique, même si cette stratégie n'a pas été menée jusqu'à son terme.
Tom Van Grieken a réussi à lisser l'image du parti, en l'écartant de l'image un peu rance de l'extrême droite historique.
En Europe, certains observateurs estiment que l'extrême droite se recentre et pourrait composer un bloc avec la droite traditionnelle ? Est-ce juste ?
Il y a une évolution de l'extrême droite, en effet. Elle n'est pas sur le fond mais surtout sur la forme. Par exemple, en France, le Rassemblement national (RN) rechigne à utiliser des expressions comme le "grand remplacement". Les Républicains (droite) en parlent plus volontiers que le RN lui-même ! Sur le fond, tout de même, les éléments les plus radicaux ont disparu. En Hongrie, le Jobbik (parti conservateur qui était à l'origine d'extrême droite, NdlR) n'entend plus réunir les territoires perdus de la Grande Hongrie après la Première Guerre mondiale. C'était pourtant encore le cas il y a dix ans…
Est-ce que l'extrême droite est antidémocratique ? Lorsqu'elle gouverne, comme en Italie, elle semble jouer le jeu des institutions.
Il existe deux voies. Celle d'Aube Dorée (parti grec d'extrême droite, reconnu comme organisation criminelle, NdlR), par exemple, qui menace la démocratie comme régime politique en entretenant un rapport désinhibé à la violence, en la justifiant ou en la pratiquant. L'autre voie, celle de la plupart des autres formations, repose sur un rapport problématique avec l'État de droit, les droits humains, l'équilibre des pouvoirs, l'indépendance médiatique et de la justice. Cette extrême droite met sous tension la démocratie libérale.
Le Vlaams Belang se prépare à l'éventualité du pouvoir. Concrètement, il entretient ses cercles, ses réseaux, car il devra recruter pour remplir les cabinets.
