"L'extrême droite a la capacité de décrocher des élus en Wallonie. Et cela changerait la donne"
Le politologue Benjamin Biard (du Crisp) pense que le parti Chez Nous pourrait faire son entrée dans les parlements à la suite des élections de ce dimanche 9 juin, "ce qui annoncerait une reconfiguration de l'extrême droite au sud du pays".


- Publié le 08-06-2024 à 07h10

Une déferlante brune pourrait s'abattre sur l'Europe et la Belgique ce dimanche 9 juin. Les résultats de l'extrême droite seront analysés de près au soir de ces élections européennes et belges. "On voit que les formations politiques d'extrême droite sont en bonne santé un peu partout en Europe. Au niveau belge, les sondages disent à peu près depuis cinq ans que le Vlaams Belang est en tête des intentions de vote en Flandre. Et puis, il sera intéressant d'analyser le résultat côté wallon, avec ce nouveau parti Chez Nous, qui a l'intention de rompre avec cette tradition d'une extrême droite marginale au sud du pays", décortique le politologue Benjamin Biard, chercheur au Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques) et fin connaisseur de l'extrême droite.
Qu'est-ce qui explique cette bonne forme de l'extrême droite ?
Plusieurs éléments. D'abord, un facteur idéologique. En Flandre, la première préoccupation des gens est l'immigration. Il y a la volonté de voter pour un parti qui se démarque sur cette question, ainsi que sur les enjeux sécuritaires et identitaires. Le deuxième élément, c'est le vote protestataire. L'électorat de l'extrême droite – de l'extrême gauche aussi – a souvent perdu confiance dans la démocratie représentative. Troisième facteur : les stratégies de dédiabolisation de l'extrême droite pour gagner en respectabilité. Enfin, quatre : les conséquences de certains discours des partis traditionnels, de droite comme de gauche, qui peuvent contribuer à la normalisation des discours d'extrême droite.
Pensez-vous que Chez Nous pourrait décrocher un siège de député en Wallonie ?
Il n'est pas évident d'anticiper le score de Chez Nous, mais on ne peut pas exclure qu'il ait la capacité d'obtenir des élus (fédéraux ou régionaux) dans les provinces de Hainaut et de Liège. Ce qui annoncerait une reconfiguration de l'extrême droite en Wallonie. C'est un parti qui a des atouts. Lors de son lancement en 2021, il avait reçu le soutien de Jordan Bardella (président du Rassemblement national en France) et de Tom Van Grieken (président du Vlaams Belang). Ce soutien est une forme de parrainage qui se concrétise par le fait que le Vlaams Belang ne présente pas de listes en Wallonie, alors que, en 2019, il y avait obtenu 18 000 voix sans faire campagne. Deuxième atout : Chez Nous est le seul parti d'extrême droite qui se présente dans les circonscriptions wallonnes. Lors des élections précédentes, on avait un éclatement de la droite de la droite. C'est une force pour Chez Nous, même si cela ne veut pas dire qu'il a réussi à rassembler toute l'extrême droite. Troisième atout : une communication assez percutante sur les réseaux sociaux. Il communique bien, massivement, avec des slogans simples et efficaces.
Il y a certaines tensions dans le monde de l'extrême droite. Par exemple, ce procès remporté par Marine Le Pen contre Chez Nous.
On imagine que les jeux ne sont pas faits pour autant.
Effectivement. C'est un parti qui fait aussi face à des difficultés. La première, c'est le cordon sanitaire médiatique (les médias francophones ne donnent pas la parole en direct à l'extrême droite, NdlR), ce qui a un effet sur la capacité à être reconnu et apprécié comme un parti "normal". Deux : la mobilisation des antifascistes et de la société civile pour empêcher toute structuration de l'extrême droite (notamment par des mobilisations pour empêcher l'extrême droite de se réunir, NdlR). Et puis, il y a certaines tensions dans le monde de l'extrême droite. Par exemple, ce procès remporté par Marine Le Pen contre Chez Nous (la figure principale du Rassemblement National s'opposait à l'utilisation de son image par Chez Nous, NdlR). Il y a aussi eu quelques défections et, notamment dans le Hainaut, il a fallu aller rechercher d'anciens candidats d'Agir ou du Front national (deux anciens partis d'extrême droite, NdlR) qui n'étaient pas appréciés. Enfin, on peut ajouter la force du PTB, capable d'attirer un électorat qui veut émettre un vote sanction.
Chez Nous pourrait-il structurer l'extrême droite wallonne et tenir sur la longueur ?
C'est difficile à anticiper. S'il ne remporte aucun siège le 9 juin, je ne donne pas cher de sa survie. Lorsqu'il y a un échec, on cherche des responsables, certains sont démotivés, d'autres fondent leur propre formation, ce qui est l'histoire de l'extrême wallonne ces dernières décennies. Une victoire au fédéral – et une victoire, c'est obtenir un élu – lui ouvrirait l'accès au financement public. C'est l'objectif affiché du parti pour pouvoir se professionnaliser. Au niveau régional, un élu lui permettrait de gagner en visibilité, en force de frappe… Un élu pourrait changer la donne et redonner de l'espoir à l'extrême droite et à ceux qui entendent se réunir derrière une offre unique.
