Françoise Smets (UCLouvain) se confie avant la rentrée académique : "On va proposer une intelligence artificielle à tous nos étudiants"
L'intelligence artificielle bouscule l'enseignement supérieur, souligne la rectrice de l'UCLouvain à l'heure de préfacer la rentrée académique. L'université a donc développé sa propre IA.

- Publié le 12-09-2025 à 18h36

Lundi, les 40 000 étudiants de l'UCLouvain découvriront ou retrouveront le chemin de leurs auditoires, répartis sur les 7 campus que compte l'université. L'occasion pour leur rectrice Françoise Smets de baliser les projets et priorités qui rythmeront les prochains mois. "Il y en a beaucoup, comme d'habitude, mais je dirais que c'est vraiment d'essayer de poursuivre notre évolution par rapport à celle de la société. Et Dieu sait qu'elle change pour l'instant…" commence Françoise Smets. "L'un des gros projets de cette année concerne l'intelligence artificielle, qui impacte énormément les universités. Il est très important de saisir les opportunités qu'elle propose, de manière éthique et responsable. Il est aussi nécessaire de former nos étudiants à l'utiliser à bon escient."
Une IA multifonction
Pour ce faire, l'UCLouvain se dote d'un nouvel outil. "On va proposer une sorte de ChatGPT développé en interne à tous nos étudiants", dévoile fièrement Françoise Smets, selon qui cette application aurait plusieurs avantages. "Premièrement, les étudiants resteront propriétaires des données qu'ils y injectent. Cela permet également de réduire la fracture digitale, parce qu'ils y auront tous accès gratuitement. L'application pourra enfin être un outil pour les aider à étudier. Ils pourront y injecter leurs cours et demander à l'IA de leur proposer des questions pour s'entraîner, ou qu'elle leur réexplique certains points, tout en étant sûrs de la source sur laquelle l'IA s'appuie. Il sera important de les éduquer sur la dimension éthique, critique et responsable, poursuit la rectrice. L'application intégrera par exemple un compteur indiquant combien d'énergie consomment leurs demandes et rappellera que l'IA n'est pas toujours la solution à tout."
Outils et formations pour les professeurs
Toujours au sujet de l'IA, les formations pour les professeurs feront l'objet d'une accélération. "Le but est qu'ils puissent comprendre en quoi elle va modifier les compétences que leurs étudiants doivent acquérir, les changements qu'elle induira dans la manière de donner cours, ainsi que son impact sur les évaluations", développe Françoise Smets. "Les mémoires ne sont plus réalisés comme avant, par exemple. Même chose pour les travaux écrits, qui vont devoir être questionnés au regard de l'intelligence artificielle."
Des projets, mais aussi des défis
Au-delà des projets à venir, cette nouvelle année académique sera aussi sujette à des défis, comme l'explique la rectrice. "Ce sont les mêmes problématiques que celles de la société. Mais si l'UCLouvain fête ses 600 ans, c'est entre autres parce qu'elle a su évoluer. L'un des grands défis est de pouvoir assurer une absence de discrimination sur le campus, que chacun y soit bienvenu et puisse s'y développer en fonction de ce qu'il est. L'on doit aussi continuer à défendre la liberté académique, qui est l'une des caractéristiques de notre institution depuis sa création."
Parmi les autres défis, la rectrice souligne, le financement de l'enseignement supérieur, jugé insuffisant depuis longtemps. "Je sais que le budget de nos différents gouvernements n'est pas au beau fixe et que tout le monde doit faire un effort, mais nous l'avons déjà fait depuis de nombreuses années."
Que fait l'université pour limiter son impact climatique ?
Impossible toutefois de parler enjeux actuels sans évoquer le changement climatique. Un domaine sur lequel l'UCLouvain se dit "très active" et qui rejoint sa "préoccupation de responsabilité et de transition sociétale". "Nous avons depuis plus de cinq ans un plan transition qui touche à tous les volets de notre champ d'expertise. Au niveau de l'enseignement, on arrive progressivement à ce que chaque étudiant en cycle de bachelier ait un socle de connaissances sur les objectifs du développement durable. L'objectif est que chacun sache où trouver les bonnes sources, comment ne pas se faire influencer par les fake news", explique la rectrice.
"Au niveau de la recherche, nous avons de nombreux groupes de chercheurs experts dans ces domaines-là, que ce soit au niveau de l'énergie ou des enjeux tels que l'acceptabilité sociologique ou anthropologique de ces enjeux. On encourage aussi nos experts à s'exprimer dans le domaine public dès que possible", ajoute Françoise Smets.
Un effort est également réalisé dans la rénovation des campus, puisque les bâtiments construits il y a 50 ans ne sont pas conformes aux normes actuelles. "Enfin, sur la mobilité, on est attentifs à être le plus responsable possible au niveau des voyages scientifiques de nos académiques ou de notre personnel administratif, par exemple. De nombreuses actions sont aussi mises en place pour que nos sites soient accessibles en transports en commun ou en mobilité douce."
Précarité étudiante et santé mentale, deux enjeux inquiétants
D'un point de vue plus social, une autre problématique d'actualité concerne la précarité étudiante. "Elle semble avoir augmenté depuis la pandémie, alors que la santé mentale des étudiants est parfois plus fragile. Ce sont deux critères qui vont souvent ensemble, malheureusement", constate Françoise Smets.
Face à ce bilan, l'UCLouvain affirme avoir mis beaucoup d'actions en place et ce, sur base de certains indicateurs tels que le nombre de boursiers dans les établissements. "Mais on sait que le problème est souvent sous-estimé parce que les critères d'obtention d'une bourse ont été revus et que moins d'étudiants peuvent en bénéficier qu'avant. On travaille donc à défendre des critères qui nous paraissent les plus justes possibles. Parfois, certains étudiants n'osent ou ne veulent pas demander de l'aide, ou bien ne sont pas au courant qu'ils peuvent le faire. Il y a donc aussi un gros travail de communication à faire. Or, si c'est justifié, on les aide là où c'est nécessaire : au niveau du matériel informatique, de l'accès aux logements de l'université – qui sont moins chers – d'une aide pour des paniers alimentaires, …" énumère la rectrice.
Renforcement des poursuites en cas de violences sexistes et sexuelles
En parallèle, l'université lutte aussi contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) sur le campus. "Énormément de choses ont été faites ces deux-trois derniers ans", affirme Françoise Smets. "La nouveauté cette année, c'est la révision de l'annexe disciplinaire du règlement général des études et des examens, avec un renforcement des mesures au niveau des violences sexistes et sexuelles. Désormais, des tiers pourront saisir la commission disciplinaire. Il y aura aussi possibilité de faire des signalements (qui pourront être anonymes), alors que l'on ne traitait jusqu'ici que des plaintes. Cela pourra nous aider à encore accélérer nos moyens de prévention", assure-t-elle. "On a aussi renforcé le volet poursuites disciplinaires et sanctions possibles lorsqu'un cas a malheureusement eu lieu. Concrètement, quand une plainte arrivait avant, c'était le vice-recteur aux affaires étudiantes qui décidait s'il saisissait la commission disciplinaire ou pas. Désormais, elle le sera d'office. On pense vraiment avoir été assez loin."
Le second mandat de Trump a-t-il abîmé la relation entre universités ?
Sur le plan international, justement, le monde universitaire américain a été chamboulé par l'arrivée de Donald Trump pour la deuxième fois à la tête des États-Unis. Mais les liens avec les universités outre-Atlantique n'ont globalement pas changé, affirme Françoise Smets. "Nous restons évidemment très demandeurs de pouvoir continuer nos collaborations avec les institutions et d'en développer de nouvelles si nécessaire. Dans la majorité des cas, les universités américaines n'en peuvent rien", observe-t-elle.
"Cela dit, nous avions un projet cofinancé entre autres par l'USAID qui a dû s'arrêter un peu prématurément alors qu'il était presque terminé. Actuellement, c'est le seul projet qui a été directement impacté. Maintenant, on n'est pas naïfs, on sait que des choses vont se modifier. C'est un sujet qui peut encore changer au jour le jour et il peut encore y avoir des difficultés jusqu'à la dernière minute. On travaille par exemple beaucoup à éviter l'autocensure de nos chercheurs qui, pour continuer à participer à des congrès aux États-Unis, éviteraient d'utiliser certains mots ou d'évoquer des sujets qui fâchent. On doit aussi se questionner sur le fait de rapatrier certaines bases de données, dont beaucoup sont aux États-Unis", conclut la rectrice.
