Ine Van Wymersch, commissaire nationale aux drogues : "Nous sommes dans une phase critique, comme si l'alarme avait été enclenchée"
L'ancienne procureure du Roi au parquet de Hal-Vilvorde a été nommée commissaire nationale drogues en février. En fonction depuis avril, l'ex-magistrate prépare sa mission de coordination dans la "guerre contre la drogue".


- Publié le 05-09-2023 à 14h52
- Mis à jour le 05-09-2023 à 18h17

La situation sécuritaire autour de la gare de Bruxelles-Midi alimente en ce moment l'actualité judiciaire. Avant cela, il était surtout question de "guerre contre la drogue" en Belgique. Les tonnes de cocaïne saisies au port d'Anvers et la recrudescence des faits de violence liés au narcotrafic ont même poussé le monde politique a créé un commissariat national aux drogues. Cette mission de coordination a été confiée à Ine Van Wymersch. Celle qui fut procureure du Roi au parquet de Hal-Vilvorde a reçu La Libre dans ses nouveaux locaux (pas encore emménagés) pour son premier entretien à la presse francophone depuis qu'elle a endossé son nouveau costume.
La criminalité liée aux stupéfiants est-elle devenue la priorité sécuritaire de la Belgique ?
C'est en tout cas l'un des défis majeurs. Je crois qu'on peut parler de Momentum, parce qu'on ressent clairement une volonté d'agir au sein des mondes politique, judiciaire et policier. Le dossier Sky ECC a démontré combien les réseaux criminels étaient organisés. On pensait qu'ils étaient surtout actifs de façon souterraine, mais ces réseaux veulent de plus en plus infiltrer les institutions, les grandes entreprises, le monde bancaire, le monde de la justice. Tout le monde doit être sur ses gardes car personne n'est à l'abri du risque d'infiltrations.
Quels sont les secteurs sensibles ?
Tous les services qui ont des données utiles pour les organisations criminelles. On peut donc aisément dire que tout le monde est concerné. Une personne qui travaille dans une administration, à la commune, à la police, au port, à l'aéroport, dans un hôpital, dans une banque, dans une entreprise. Partout.
Comment en est-on arrivé à une telle situation en Belgique ? Pourquoi les réseaux criminels s'intéressent-ils tant à notre pays ?
Ce n'est pas un phénomène qui touche uniquement la Belgique, c'est mondial. La criminalité n'a pas de frontière, certainement pas lorsqu'il s'agit de stupéfiants. Notre pays intéresse les criminels pour de multiples raisons. Par exemple, nos infrastructures financières et bancaires sont très développées et, donc, intéressantes pour les réseaux criminels qui cherchent à blanchir leur argent, à le mêler à une économie plus propre. Il y a aussi la présence du port d'Anvers qui reste indéniablement un point attractif pour les narcotrafiquants qui gagnent des montants énormes grâce à la cocaïne, un produit économiquement stable. Au fil des années, le prix de vente pour un gramme n'a pas vraiment diminué, mais la consommation, elle, explose. C'est donc une forme d'investissement stable et lucratif. Si un criminel souhaite professionnaliser ses structures, la Belgique est un pays intéressant pour cela. C'est d'ailleurs l'une des leçons de l'opération Sky ECC.
Doit-on en conclure que la Belgique est devenue un narco-Etat ?
Non. Mais nous sommes dans une phase critique, comme si l'alarme avait été enclenchée après Sky ECC. Nous sommes à un moment clé dans lequel il faut agir pour protéger notre démocratie et l'intégrité de notre État.
Vous avez évoqué l'opération Sky ECC qui a permis de mettre la main sur de gros bonnets de la drogue, de voir l'ampleur des trafics. Cela a démontré combien les réseaux criminels étaient en fait sophistiqués et bien implantés en Belgique. Était-ce un déclic pour la justice et la police ?
Un déclic, peut-être pas, parce qu'on soupçonnait déjà beaucoup de choses. On se doutait bien qu'il y avait des risques, que certains employés dans les administrations communales, la police, la justice ou les banques pouvaient livrer des informations importantes aux narcotrafiquants en échange de belles sommes d'argent. On s'en doutait, mais avec Sky ECC, on a découvert que cette forme de corruption était très développée. À présent, on ne peut plus fermer les yeux. Nous avons un devoir de vigilance parce que nous savons à quel point la situation est critique. Et pour lutter contre un tel phénomène criminel, soit on y arrivera ensemble, soit on n'y arrivera jamais. Entreprises, police, justice, tout le monde est concerné et tout le monde sait que nous formons, ensemble, les maillons d'une même chaîne. Et c'est la mission du commissariat drogues de veiller au bon fonctionnement de cette mission commune, de mettre en relation les différents acteurs concernés.
Mais les problèmes de base, dans cette guerre contre la drogue, ne sont-ils pas surtout à Anvers ? N'est-ce pas là-bas qu'il faut travailler en priorité ?
Le problème est partout dans le pays. Car, je le répète, les criminels ne se soucient pas des frontières. Évidemment que nous sommes attentifs à ce qui se passe dans et autour du port d'Anvers, mais il y a d'autres points d'attention. Forcément, c'est plus facile pour un trafiquant de remplir un container avec de la cocaïne que de charger un avion en direction de Zaventem. Mais nous essayons d'être vigilants partout, avec des angles d'attaque spécifiques à chaque fois. Car la façon de s'attaquer aux problèmes au port d'Anvers n'est pas forcément celle qu'il faut adopter à Gand, Liège ou Bruxelles. Chacun sa spécificité. Dans certains cas, on n'a pas attendu la création d'un commissariat drogue pour agir, certaines villes ont déjà adopté une série d'approches efficaces. Et quand cela fonctionne bien, le commissariat drogue n'a pas de rôle prépondérant à jouer. C'est par exemple le cas à Anvers. Le commissariat drogues ne veut pas y jouer la belle-mère.
Il y a des endroits où cela ne fonctionne pas bien ?
L'une des missions du commissariat est de les identifier pour comprendre pourquoi la lutte contre la drogue ne fonctionne pas. Je m'intéresse, moi, aux zones efficaces pour m'en inspirer et développer des méthodes au niveau national. Par exemple, le Limbourg est la pointe dans tout ce qui concerne drogues de synthèse. Là-bas, on travaille beaucoup sur la base du traitement des eaux usées. On se rend compte que la drogue est aussi un problème de santé publique, mais également un problème environnemental en raison des déversements sauvages de produits hautement toxiques. Car la production de drogues coûte écologiquement très cher. Une réunion de travail a d'ailleurs été organisée avec l'INCC (l'Institut national de criminologie et de criminalistique) pour tenter d'étudier l'empreinte écologique de la consommation de stupéfiants, notamment les pilules d'Ecstasy. Je ne sais pas si les jeunes qui vont à un festival et qui prennent une pilule se rendent compte de l'impact sur la pollution globale. Je ne veux pas criminaliser l'utilisateur, mais l'informer. Lui dire qu'il n'y a pas de "Fair trade cocaïne".

La commissaire drogues veut créer un "fonds drogues" financé grâce aux confiscations dans les réseaux de narcotrafiquants
Ne pensez-vous pas que la légalisation et la décriminalisation sont des pistes à exploiter dans la guerre contre la drogue ?
Ce qui est certain, c'est que dire que légaliser le cannabis va résoudre le problème de la délinquance ou les violences liées à la drogue, cela n'a aucun sens. On doit être conscient qu'en légalisant la chose, l'État devra prendre en charge toute la chaîne de production. Il faudra distribuer, vendre, contrôler que la chaîne n'est pas infiltrée par des organisations criminelles avec qui nous serions en concurrence. Il faudra veiller à ne pas s'approvisionner auprès de réseaux criminels. Tout cela aura un coût extrêmement important. Avons-nous vraiment envie que l'argent du contribuable serve à cela ? On ne doit pas non plus négliger un aspect important : quel type de cannabis allons-nous potentiellement produire ? Si c'est pour faire quelque chose de faiblement dosé, il est peu probable que les acheteurs soient nombreux.
Une autre approche est également évoquée par les ministres de l'Intérieur et de la Justice : la méthode "Follow the money", ce qui signifie qu'il faut suivre la façon dont circule l'argent issu des trafics de drogue. Comment comptez-vous vous y prendre ?
L'objectif, c'est s'attaquer aux portefeuilles des trafiquants. Pour cela, il faut voir où et comment l'argent circule. Les criminels qui se baladent avec des valises pleines d'argent, ça n'existe plus. Il faut donc chercher dans des systèmes virtuels comme les cryptomonnaies, ou dans des univers plus fermés comme celui des diamants. Pour mener à bien ces missions, les services fiscaux, financiers et la police doivent davantage collaborer. Actuellement, c'est comme si chacun disposait d'une partie des informations, mais pour comprendre ces systèmes criminels, il faut unir le tout, comme des pièces d'un puzzle à rassembler. Il faut aussi davantage d'enquêteurs spécialisés et des magistrats spécialisés pour mettre en place un système efficace pour saisir l'argent. Tout cela est en cours de développement. Je m'intéresse aussi aux expériences qui existent à l'étranger.
C'est-à-dire ?
Par exemple au Royaume-Uni, il existe un système de renversement de la preuve. Les personnes détenant d'importantes sommes d'argent doivent justifier l'origine de leurs biens, ce n'est pas à la justice de faire la démarche. Prenons un exemple. Celui d'un adolescent que l'on aperçoit au volant d'une voiture de luxe alors qu'il ne déclare aucun revenu. S'il se fait pincer, il devra justifier la chose. En Belgique, de nombreux bourgmestres se plaignent du phénomène, et on ne sait pas faire grand-chose. Nous analysons ce que le cadre légal permet pour importer et développer cette méthode.
Il n'existe rien de similaire en Belgique ?
À Anvers, il est possible de le faire pour des biens immobiliers, mais l'objectif est d'élargir la pratique à l'ensemble du pays, mais aussi en dehors de nos frontières. Parce que les trafiquants ont aussi des biens notamment en Espagne, en Albanie, au Maroc que nous n'arrivons pas à atteindre.
Vous avez un mandat de cinq ans. Quelle est, pour vous, une mission réussie pour le commissariat drogue ?
Mon souhait, c'est que soit créé un "fonds drogues" et que ce projet soit dans l'accord du prochain gouvernement. L'idée, c'est que ce fonds soit alimenté par l'argent confisqué, par l'argent obtenu en vendant les biens des narcotrafiquants. Et ce fonds aurait une destination claire : 60 % pour la santé publique et mentale et 40 % pour la police et la justice pour des projets de lutte contre la criminalité organisée. Pour le reste, ma mission est très large. Je ne vais pas jouer au magistrat ni instruire à charge et à décharge. J'ai une mission de coordination, comme un chef d'orchestre, je dois faire en sorte que tous les acteurs impliqués ou touchés par la criminalité liée à la drogue se parlent et agissent, ensemble. Dans un pays aussi complexe que la Belgique, c'est une tâche ardue, mais j'ai vraiment bon espoir.
