"Dans les cas de féminicide, on constate souvent que l'auteur perçoit sa femme ou son ex comme une extension de lui-même"
Fabienne Glowacz, professeure à l'ULiège et psychologue clinicienne, livre une analyse sur les mécanismes qui poussent au passage à l'acte dans des cas de féminicide.

- Publié le 19-11-2024 à 06h34

Le site Stop Féminicide a recensé 19 féminicides commis en 2024 en Belgique. Sur la liste des victimes, on ne retrouve pas encore le prénom de Sylwia, retrouvée morte ce 16 novembre dans son domicile à Ixelles. Mais elle devrait bientôt apparaître sur cette funeste liste. Car la femme de 40 ans, ainsi que ses deux enfants de 13 ans et 1 an, ont été tués par José P., son ex-compagnon.
L'homme de 54 ans, qui a avoué les faits – tout en livrant des explications sur son passage à l'acte en évoquant notamment la volonté d'un suicide collectif -, aurait mal vécu la séparation du couple ainsi que la perte récente de son emploi.
Selon l'analyse de Fabienne Glowacz, professeure à l'ULiège et psychologue clinicienne, ce contexte de séparation, la perte de sa partenaire et du contrôle sur elle, ou encore un vécu d'humiliation éprouvé au travers de la séparation peuvent précipiter "l'acte violent féminicidaire qui peut être vu comme une reprise de contrôle sur cette situation."
"De façon globale, quand survient un féminicide ou un homicide conjugal, on constate souvent que l'auteur des faits est envahi par une tension interne. Avant le passage à l'acte, l'individu se trouve dans une forme d'impasse, c'est-à-dire qu'il ne voit pas d'issue possible à sa situation, entame Fabienne Glowacz. La personne va être de plus en plus envahie par l'idée de mort, par le suicide et la mort de son partenaire qui d'ailleurs peut être verbalisé par des menaces préalables de suicide et ou de mort après une séparation. Disparaitre et faire disparaitre l'autre devient alors la solution, qui se traduira par des ruminations de plus en plus envahissantes dans le champ de la conscience et qui risquent alors de conduire au passage à l'acte."
"Dans les cas de féminicide, on constate souvent que l'auteur perçoit sa femme ou son ex comme une extension de lui-même, comme s'il y avait une forme d'indifférenciation entre lui et sa conjointe. Et c'est ce raisonnement qui pousse l'auteur à penser 'si je dois mourir, ma partenaire doit mourir aussi'. Le passage à l'acte peut même être vécu part l'auteur des faits comme un mécanisme de protection. Comme si on se disait qu'en tuant l'autre, on le sauve des difficultés qui peuvent apparaître après une séparation."
Comme un mécanisme de protection
Selon les premiers éléments de l'enquête, l'auteur des faits voulait également mettre fin à ses jours. Pour Fabienne Glowacz, l'hypothèse ou la présentation des faits comme un suicide collectif à la suite d'un féminicide peut être vue comme une rationalisation a posteriori.
"Dans les cas de féminicide, on constate souvent que l'auteur perçoit sa femme ou son ex comme une extension de lui-même, comme s'il y avait une forme d'indifférenciation entre lui et sa conjointe, analyse l'experte. Et c'est ce raisonnement qui pousse l'auteur à penser 'si je dois mourir, ma partenaire doit mourir aussi'. Le passage à l'acte peut même être vécu par l'auteur des faits comme un mécanisme de protection. Comme si on se disait qu'en tuant l'autre, on le sauve des difficultés qui peuvent apparaître après une séparation."
Au centre de tout cela, Fabienne Glowacz rappelle que ces actes traduisent une volonté d'exercer un contrôle absolu. "La perte de contrôle sur sa compagne que suppose la séparation est source de tensions et laisse place à des angoisses, à une humiliation, une atteinte personnelle. Tout cela peut provoquer un acte violent."
Elle précise par ailleurs que dans la plupart des cas connus, les auteurs des faits ne sont pas considérés comme irresponsables pénalement. "Oui, ils présentent un fonctionnement psychologique caractérisé par certains traits narcissiques, borderline ou l'angoisse de l'abandon, mais il ne s'agit pas de troubles mentaux et psychiques graves abolissait son discernement, sa capacité à comprendre ou le contrôle de ses actes."
La Belgique est à la pointe, mais...
"Notre pays est pourtant très impliqué dans la lutte contre les féminicides, poursuit Fabienne Glowacz. Il y a la loi Féminicide et à Liège, il existe le dispositif Divico (dispositif interdisciplinaire pour les violences conjugales, NdlR) mis en place pour prévenir le féminicide en identifiant les facteurs de risques dans une situation et en renforçant la coordination entre les différents acteurs judiciaires, médicaux et sociaux. L'objectif est de pouvoir identifier les situations avec un risque faible, moyen ou grave et ainsi, mobiliser des professionnels pour intervenir."
"Le processus qui mène au passage à l'acte s'inscrit pour certains féminicides dans une trajectoire où ont eu lieu du harcèlement, des épisodes de violences conjugales qui ont pu donner lieu à des plaintes et demandes d'aide. Dans ces cas-là, il s'agit pour les professionnels d'identifier à partir d'outils d'évaluation du risque, la criticité de la situation. Mais ça n'est pas toujours le cas. Parfois, ce processus peut se développer dans une temporalité extrêmement courte ou des évènements, un conflit de péri-séparation peut tout précipiter, amenant un passage à l'acte violent très rapide. C'est peut-être ce qui s'est passé à Ixelles."
Et de conclure : "Le processus qui mène au passage à l'acte s'inscrit, pour certains féminicides, dans une trajectoire où ont eu lieu du harcèlement, des épisodes de violences conjugales qui ont pu donner lieu à des plaintes et à des demandes d'aide. Dans ces cas-là, il s'agit pour les professionnels d'identifier, à partir d'outils d'évaluation du risque, la criticité de la situation. Mais ça n'est pas toujours le cas, explique Fabienne Glowacz. Parfois, ce processus peut se développer dans une temporalité extrêmement courte où des évènements, un conflit de péri-séparation peut tout précipiter, amenant un passage à l'acte violent très rapide. C'est peut-être ce qui s'est passé à Ixelles."