La révolution "moules-frites"
Le grand pas du virtuel au réel a été aisément franchi par les cinq étudiants de la VUB et leur mouvement "Shame" lancé sur les réseaux sociaux d'Internet il y a quelques semaines. Ceux-ci voulaient dénoncer "l'impasse politique " dans laquelle se retrouve notre pays qui "fêtait" ses 224 jours sans gouvernement ce dimanche.
- Publié le 24-01-2011 à 10h31

Reportage Le grand pas du virtuel au réel a été aisément franchi par les cinq étudiants de la VUB et leur mouvement "Shame" lancé sur les réseaux sociaux d'Internet il y a quelques semaines. Ceux-ci voulaient dénoncer "l'impasse politique " dans laquelle se retrouve notre pays qui "fêtait" ses 224 jours sans gouvernement ce dimanche. Dès les premiers lacets du cortège, parti de la gare du Nord sous le coup de 14h, il semble clair que celui-ci va être teinté d'humour décalé et de surréalisme à la belge. "Ceci n'est pas un slogan" ou " Ceci n'est pas un drapeau" sont autant de panneaux visibles dans trois, voire quatre langues.
La consigne des organisateurs - qui ne voulaient ni accroche politique, ni étendard - n'est que partiellement respectée : les couleurs noires jaunes et rouges flottent à différents points de la manifestation "Moi je n'ai rien contre ce drapeau, mais je sais que certains ont une crise d'urticaire en le voyant, car ils le considèrent comme le symbole de la Belgique à papa, justifie Simon Vandereecken, l'un des cinq organisateurs. On nous a aussi reproché de ne pas avoir pris de Wallon dans le comité organisateur. C'est le problème en Belgique : il faut toujours coller des étiquettes sur les gens. On ne peut plus être tout simplement Belge." "On répond à nos hommes politiques surréalistes par des messages surréalistes", explique Gaëtan de Namur qui plaide pour une révolution "mosselen (moules)-frites" pour la Belgique.
Les "barbus" sont aussi nombreux et un studio photo s'est improvisé pour pouvoir photographier tous les citoyens ayant répondu à l'appel de Benoît Poelvoorde. "C'est une idée marrante et potache qui réveille les consciences", explique Yves, barbe rousse en pleine croissance sous le menton.
A l'approche de la rue de la Loi, le cortège s'agrandit. Beaucoup viennent par curiosité, comme Benoît, trentenaire Bruxellois, impatient de voir ce que donne ce mouvement "au message pas très clair". "On ne veut pas un gouvernement à n'importe quel prix, mais cela ne sert non plus à rien de rester dans son canapé et de se plaindre comme un grincheux. C'est dans la rue qu'il faut le faire."
Les "Belgicains" traditionnels sont de la partie. Mais à côté d'eux est venu souffler, ce dimanche, le vent nouveau d'une jeunesse qui dit tout simplement "en avoir marre" de la situation politique actuelle. Beaucoup d'entre eux sont néerlandophones. Comme Benjamin qui prétend être "le seul Belge" à avoir un drapeau "noir-jaune-rouge" tatoué sur le bras. "Les Flamands écoutent trop les politiciens, selon lui. Ils ne connaissent pas assez les Wallons. C'est la base du problème." Stein, qui vient de Louvain, veut un nouvel Etat belge avec un agrandissement de la Région bruxelloise jusqu'à sa ville. "C'est simplement la réalité socio-économique et il est temps que le monde politique s'en rende compte, mais je me sens en minorité quand j'évoque cette idée dans ma ville natale."
Un peu plus loin, la camionnette en forme de fourgon cellulaire a emmené Aron et Levy d'Ostende à Bruxelles. Déguisé en "détenu de Guantanamo", Levy se dit prisonnier des "hommes de la rue de la Loi". "Il faut qu'on avance sur le socio-économique, plaide-t-il. O n devient la risée de l'Europe." Le cortège se resserre encore un peu plus à l'approche du rond-point Schuman où quelques manifestants du Tak tentent de le briser (voir ci-contre). "Je suis indépendant et croyez-moi, dans n'importe quelle boîte privée, si vous n'arrivez pas à un résultat après 224 jours, vous êtes viré depuis longtemps", explique cette autre "barbe rousse" proéminente.
Dans le parc du Cinquantenaire, les pancartes se font plus revendicatrices. "Gouverne ou dégage", dit l'une d'elle, "Domme koppen buiten", plaide une autre. Bart de Wever et Elio Di Rupo en prennent aussi pour leurs grades. "Elio, j'ai envie d'aller chez le coiffeur", explique un manifestant, perruque sur la tête et qui s'engage à ne plus se couper la tignasse jusqu'à la formation d'un gouvernement. Pourtant la grande vedette, ce n'est ni Elio, ni Bart, mais bien l'acteur américain Chuck Norris. Certains l'imaginent conciliateur, d'autres affirment qu'il soutient le mouvement. Chacun y va de sa proposition : Cyprien veut que le président congolais Kabila devienne médiateur, Thomas, d'Eupen, qu'on organise des "concours de bisous" entre tous les Belges.
L'ambiance est bonne enfant et surprend les nombreux journalistes étrangers venus couvrir l'événement. "Je pensais les tensions communautaires plus marquées, explique le reporter de la télévision suisse alémanique SF. En Suisse, nous connaissons aussi parfois ce type de problème, mais si nous n'avons pas de gouvernement après trois jours, nous sommes très inquiets. Je ne comprends pas pourquoi il a fallu plus de six mois aux Belges pour descendre dans la rue."
Sur l'esplanade du Cinquantenaire, un podium se met en place. 16h, la manifestation n'a pas traîné. Les chiffres viennent d'être communiqués par la police : près de 35000 personnes (50 000 selon les organisateurs) ont défilé ce dimanche. Le pari est gagné pour les étudiants qui en espéraient entre 10 et 25000. "On nous a traités de naïfs, d'utopistes et c'est vrai que nous ne savons pas comment régler BHV ou les lois de financement, expliquent-ils dans les trois langues nationales et en anglais. Mais ce que nous avons appris, c'est que pour arriver à un compromis, il faut avant tout le vouloir. Voilà le message qu'on veut faire passer. Ce n'est que le début de nos protestations." 16h15, retour au bercail pour de nombreux manifestants. Les mines sont réjouies. Le message n'a sans doute pas été entendu de la même manière aux quatre coins de la Belgique, mais on se rassure : le surréalisme et l'humour belge ont encore de beaux jours devant eux dans notre pays.
