Le tax shift de Charles Michel, dix ans après, continue de peser lourd sur les finances publiques
La facture, selon l'ONSS, se monte pour 2025 à 8,8 milliards, comme il ressort d'une question parlementaire. La Libre a appris que la facture allait dépasser les dix milliards en 2030.

- Publié le 03-02-2026 à 16h13
- Mis à jour le 03-02-2026 à 19h30

Présenté comme une réforme structurelle destinée à moderniser la fiscalité belge, le "tax shift" engagé à partir de 2015 par la Suédoise de Charles Michel devait opérer un glissement vertueux : alléger la pression sur le travail pour stimuler l'emploi et la compétitivité, tout en compensant ces baisses par une fiscalité accrue sur la consommation, l'environnement ou certains revenus du capital.
Facture qui grimpe sans cesse
Dix ans plus tard, le constat est plus contrasté. Loin d'avoir été neutre budgétairement, ce glissement fiscal continue de coûter cher à l'État belge : près de 8,8 milliards d'euros en 2025 pour les seules cotisations sociales, selon l'Office national de sécurité sociale (ONSS), et environ quinze milliards d'euros si l'on inclut l'ensemble des réductions récurrentes. Voilà qui ressort d'une question d'une députée de l'opposition (Sofie Merckx, PTB) posée en commission de l'emploi au ministre des Affaires sociales Frank Vandenbroucke (Vooruit) il y a quelques jours.
Contacté, le cabinet du ministre nous assure que le document de l'ONSS qui porte sur ces chiffres est confidentiel. La Libre a cependant pu se procurer le tableau des dépenses attendues pour ce tax shift dans les prochaines années : la facture passe de 8,8 milliards en 2025 à 9,3 milliards en 2027 et même à 10,2 milliards d'euros en 2030.
C'est, pour les experts budgétaires, une des raisons qui font que la note du "budget" est particulièrement corsée pour le moment puisque les compensations prévues à l'époque pour financer cette baisse de charges n'ont pas vraiment vu le jour.
Fiscalité sur le travail pourtant dans le viseur
Le tax shift du gouvernement Michel (2014-2018) s'inscrivait pourtant dans une logique largement partagée au niveau international. Après la crise financière de 2008, la Commission européenne, le FMI ou encore l'OCDE recommandaient de réduire la taxation du travail, jugée pénalisante pour la croissance et l'emploi. En Belgique, pays caractérisé par une pression fiscale élevée et une forte taxation des revenus du travail, cette orientation paraissait presque consensuelle.
Dans les faits, cependant, la réforme s'est rapidement heurtée à une difficulté majeure : son financement. Les réductions d'impôts et de cotisations décidées entre 2015 et 2020 représentaient un effort de plus de dix milliards d'euros, soit plus de 2 % du PIB. Les mesures compensatoires, elles, ne devaient rapporter qu'un peu plus de quatre milliards. Dès l'origine, le glissement fiscal était donc partiel. Comme l'avait reconnu à l'époque Bart De Wever lui-même, le tax shift était "insuffisamment financé", promettant des ajustements budgétaires douloureux.
Déséquilibre confirmé
Les chiffres publiés sur le site de la Chambre début février 2026 confirment ce déséquilibre. Selon la Banque nationale de Belgique, dans une récente étude, la fiscalité sur les revenus du travail a du reste reculé de 1,8 % du PIB depuis 2014, sans que cette baisse soit compensée par une hausse équivalente des taxes à la consommation. Celles-ci ont, au contraire, diminué de 1,4 % du PIB. Résultat : ce qui devait être un transfert de charge s'est mué en réduction globale de recettes, un véritable tax cut.
Pour les travailleurs, les effets sont ambivalents. Certes, certaines baisses de cotisations et d'impôt des personnes physiques ont amélioré le salaire net. Mais ces gains sont restés limités et inégalement répartis. Surtout, la diminution des cotisations patronales (passées de 33 à 25 %) n'a pas toujours été compensée par une hausse équivalente des salaires bruts. La part des salaires dans la valeur ajoutée produite en Belgique a même reculé depuis 2013, contrairement à ce qui s'est passé en moyenne dans la zone euro, selon la BNB.
Les promesses en matière d'emploi, souvent mises en avant pour justifier le coût du tax shift, restent, elles, aussi discutées. Il est difficile d'isoler l'effet propre de la réforme, comme l'a reconnu le Bureau du Plan au début des années 2020.
Un report de charges intergénérationnel
Dix ans après, le débat budgétaire ressurgit avec d'autant plus d'acuité que les finances publiques belges se sont dégradées. Vieillissement de la population, dépenses sociales, transition écologique : les besoins de financement explosent, tandis que les recettes structurelles ont été affaiblies. Les taxes censées compenser le tax shift — accises, TVA, fiscalité du capital ou environnementale — reviennent aujourd'hui partiellement sur la table, dans un contexte beaucoup plus contraint qu'en 2015.
Le tax shift belge illustre ainsi les limites d'une réforme fiscale ambitieuse mais incomplète. En cherchant à alléger le coût du travail sans sécuriser durablement ses recettes alternatives, l'État a fait le pari d'un retour par la croissance et l'emploi. Dix ans plus tard, ce pari apparaît coûteux… et loin d'avoir résolu la question centrale : comment financer durablement le modèle social belge sans reporter indéfiniment la charge sur les générations futures ?