"Grâce à Dieu", le film de François Ozon qui libère la parole des victimes de pédophilie dans l'église

- Publié le 08-02-2019 à 06h52
- Mis à jour le 08-02-2019 à 06h53

Le 69e Festival du film de Berlin s'est ouvert hier soir avec "The Kindness of the Stranger". Aujourd'hui, François Ozon y projette son 18e film. "Grâce à Dieu" libère la parole des victimes d'un prêtre pédophile du diocèse de Lyon.
Le film s'inspire de l'action d'une association d'anciennes victimes de pédophilie survenue au sein du diocèse de Lyon. Le tribunal correctionnel de Lyon doit rendre sa décision le 7 mars prochain. Le parquet n'a pas requis de condamnation, arguant de la prescription des faits et de l'absence d'entrave à la justice du cardinal Philippe Barbarin et de ses cinq coaccusés pour non-dénonciation d'agressions sexuelles commises par le père Preynat, lequel n'a d'ailleurs jamais nié les viols commis sur les mineurs durant des décennies.
Par ailleurs, deux actions judiciaires font planer une menace sur la date de sortie française le 20 février prochain. L'une d'une bénévole du diocèse de Lyon qui refuse d'être nommément citée dans le film. L'autre de l'avocat du père Peynat, demandant un report de la sortie après la fin du procès.
Interview
Vous êtes bien avec la barbe, vous auriez pu jouer un prêtre dans mon film", rigole François Ozon. Le ton est badin, l'homme décontracté, cela fait dix-huit films qu'on se connaît et pourtant, avec Grâce à Dieu, il surprend encore en livrant un film majeur, un chef-d'œuvre.
Grâce à Dieu, votre 18e film, surprend car une enquête sur un sujet d'actualité semble loin de votre univers.
Oui et non, j'ai souvent fait un travail d'enquête pour mes autres films. Pour Jeune et jolie, j'ai rencontré beaucoup de policiers. J'ai souvent besoin de bases réelles pour écrire un scénario. Dans ce cas-ci, je voulais parler de la souffrance masculine, des hommes qui expriment leurs émotions. Je cherchais un sujet et je suis tombé sur le site de La Parole libérée, j'ai lu des témoignages, dont celui d'Alexandre, qui a mené tout un combat au sein de l'institution catholique pour faire reconnaître sa position de victime. À partir de là, j'ai entamé une enquête journalistique.
On s'attend à voir une version à la française de Spotlight (Oscar 2016 de Tom McCarthy racontant l'enquête des journalistes du Boston Globe à propos de prêtres pédophiles couverts par la hiérarchie catholique). Mais Grâce à Dieu est tout autre chose, c'est la prise de conscience des vies gâchées par ces abus sexuels.
Je dirais, plus précisément que c'est l'effet de la libération de la parole. Ce fait divers n'est qu'un prétexte pour explorer les répercussions de la libération de la parole. Ces gens qui, à 40 ans, trouvent le courage de parler, cela a un effet positif mais cela provoque aussi des perturbations au sein de la famille, de l'entourage. Des effets parfois dévastateurs.
Le film répond à la question qu'on se pose souvent : pourquoi ont-ils attendu si longtemps pour parler ?
C'est vrai qu'on ne comprend pas pourquoi ils n'ont pas parlé avant. D'abord, l'enfant n'est pas capable de mettre des mots sur ce qu'il vit. Il est sous l'emprise d'un adulte qui a autorité sur lui. Alors, il met cela dans un coin de sa tête. Il vit une vie plus ou moins normale et, à un moment, ça remonte. Souvent vers 40 ans, car ils ont une femme, un travail, une vie stabilisée et leurs enfants atteignent l'âge où eux-mêmes ont été abusés. Mais, à ce moment-là, il y a prescription.
Pourquoi avez-vous construit votre thème sur une structure en trois volets avec trois personnages ?
Parce qu'elle correspond à la réalité. Alexandre mène le combat au sein de l'institution, il voit que rien ne bouge et il dépose plainte. Un commissaire s'empare du dossier et découvre une victime, François, qui décide de médiatiser, de créer cette association La Parole libérée. Des victimes rejoignent l'association, dont Emmanuel, qui échappe à la prescription et décide de régler cela devant les tribunaux. Cela s'est passé comme un passage de relais, l'action de l'un amène l'action de l'autre. Les producteurs étaient inquiets devant cette structure étrange. Ils m'ont même demandé de raconter cela à la façon d'un puzzle comme Inarritu, mais je trouvais que cela n'avait pas d'intérêt. Je ne connais pas de film de fiction structuré comme cela, c'est plutôt celui d'une série. Dans un épisode, on suit un personnage et, dans le suivant, on passe à un autre qui donne un point de vue différent.
Quel votre rapport à la religion, à la foi ?
J'ai eu une éducation religieuse, je suis allé au catéchisme, je connais bien le milieu catholique. Mais mon adolescence m'a fait perdre le peu de foi que j'avais enfant. Aujourd'hui, j'ai tendance croire en Dieu quand je dois prendre l'avion, alors je dis une prière. J'ai pris conscience assez vite de l'hypocrisie du message de l'Église. Le message de Jésus est celui de la générosité, de l'ouverture d'esprit, et celui du milieu catholique, c'est le contraire. Jésus dit "la vérité nous rendra libre" et ce n'est pas du tout ce que l'Église montre.
La façon dont l'Église utilise le pardon pose question.
Je crois que le pardon peut être libérateur mais l'Église, elle, l'utilise pour étouffer les choses. Elle organise la rencontre du bourreau et de la victime. Le bourreau demande pardon, ce qui permet d'étouffer l'affaire. Pardonner, ici, c'est oublier, c'est tourner la page. Ce n'est pas à l'Église de le faire, c'est à la justice.
Comment expliquez-vous que l'Église, parfois obsédée par la sexualité, ne semblait pas attacher d'importance aux abus sexuels des prêtres sur les enfants ?
Parce que durant très longtemps la pédophilie a été considérée comme un vice et pas comme un crime par l'Église. C'est un péché comme l'adultère ou l'homosexualité. Mais on ne peut pas mettre sur un même plan une orientation sexuelle et une perversion. Maintenant, je pense qu'il y a une prise de conscience qui concerne l'Église mais aussi la société. Après 68, une idéologie s'est répandue sur la libération de la sexualité de l'enfant ; la pédophilie, ce n'était pas si grave. C'est avec l'affaire Dutroux, qu'il y a eu une prise de conscience de l'aspect criminel des abus sexuels et de viols à l'encontre des enfants.
L'Église est un pouvoir, elle s'appuie sur un réseau puissant. Avez-vous subi des pressions ?
Non, mais j'ai tourné le film sous un nom de code : Alexandre, dont le scénario était différent. J'ai tourné les scènes d'église en Belgique et au Luxembourg car je savais que je n'obtiendrais pas les autorisations en France. Pourtant, aujourd'hui, je reçois de très bons retours à l'issue des projections car les catholiques sont aussi les premières victimes de cette situation. Ils en ont ras le bol de voir l'Église automatiquement liée au thème de la pédophilie, de voir les prêtres soupçonnés d'être des pédophiles. L'évêque de Strasbourg a vu le film et veut me rencontrer. Beaucoup de gens souhaitent qu'on crève l'abcès. Le problème, c'est qu'il faut des actes pour que les choses bougent.
C'est un film dont on devrait sortir en colère et on en sort bouleversé.
Je voulais un film qui donne de l'espoir à ceux qui osent parler. C'est un film de combat, un film qui montre que des individus, en se réunissant, peuvent réussir à faire bouger les choses. Certaines personnes font le lien avec le mouvement #MeToo, mais en fait c'est un film dans l'air du temps de la société française, d'une base qui se révolte contre les institutions, contre les élites, presque un film "gilet jaune".
