Sur la Croisette, la critique de Canal + reste compliquée
Alors que Maxime Saada a décidé d'une liste noire de professionnels avec qui le groupe de Bolloré ne travaillera plus, les cinéastes appellent à la vigilance
- Publié le 18-05-2026 à 18h30
- Mis à jour le 19-05-2026 à 08h39

Alors que Maxime Saada, le patron de Canal +, a annoncé officiellement, dimanche, placer sur liste noire les 600 signataires de la tribune publiée dans Libération à l'ouverture du 79e Festival de Cannes, mardi dernier s'inquiétant de la mainmise de Vincent Bolloré sur le financement du cinéma français, c'est la douche froide sur la Croisette.
Dimanche soir, dans l'Auditorium Louis Lumière, lors de la projection officielle de Garance en Compétition, des invectives directes contre Vincent Bolloré ont volé. Lundi après-midi, sa réalisatrice Jeanne Herry prônait la prudence. "Je comprends et je partage la peur des signataires de la tribune mais je comprends aussi la vexation des équipes de Canal + (dont le logo a également été hué lors de la présentation de Full Phil de Quentin Dupieux ou de L'Inconnue d'Arthur Harari, l'un des signataires, NdlR). Quand on lit aujourd'hui qu'il y aurait des listes noires, ça ne fait que renforcer cette inquiétude. Mais la réalité de ce qui se passe aujourd'hui quand on travaille avec les équipes de Canal + est qu'il n'y a absolument aucune mainmise idéologique sur la réalité concrète de notre travail. Canal + est le plus grand financier du cinéma français. Il faut bien sûr rester vigilant, mais les équipes de Canal + qu'on côtoie sont les mêmes qu'avant, avec le même amour du cinéma français et elles continuent de nous accompagner dans des projets extrêmement divers. J'espère que Maxime Saada saura modérer sa réaction disons malheureuse et épidermique. Restons vigilants."

Les menaces sur le CNC
Présent à Cannes pour dévoiler son nouveau film Les Caprices de l'enfant-roi il y a quelques jours, Michel Leclerc est plutôt considéré comme un cinéaste de gauche, avec des films comme La Lutte des classes, Télé Gaucho ou Le Nom des gens. Vendredi, il nous disait avoir été "à un cheveu" de signer la tribune de Libération. "J'ai pas mal débattu pendant toute une journée avec pas mal de mes camarades. Ce qui est délicat, c'est de blesser les équipes de cinéma à Canal +, qui sont des gens compétents et qui avec qui on travaille depuis bien avant que Bolloré soit la. On ne va pas les mettre eux, en qui on a confiance, dans une situation difficile. Ensuite, je pense qu'il faut parler, qu'il faut dire que c'est inacceptable", nous expliquait le cinéaste, avant de prendre la défense du système de l'avance sur recettes du CNC.
"Le cinéma est financé par les spectateurs qui continuent d'aller voir en masse les films et notamment les films français. C'est un système vertueux économiquement. C'est totalement ridicule de le remettre en cause. Ensuite sur le service public, c'est-à-dire les chaînes publiques, il faut absolument défendre leur indépendance", estime le cinéaste, qui défend le principe de service public partout, "pas seulement dans la culture et le cinéma, mais aussi dans la santé, dans l'éducation, dans tous les secteurs". "Effectivement on est très inquiet de ce qui peut se passer en France dans un an…", confie Michel Leclerc, en pensant à la présidentielle de 2027. Le RN a en effet dans son programme une refonte du système de financement du CNC.

Jeudi, lorsque nous la rencontrions pour le film d'Asghar Farhadi Histoires parallèles, Virginie Efira, qui n'a pas non plus signé la tribune. ne disait pas autre chose. "Bien sûr ça m'inquiète. Ce qui me semble extrêmement important, ce sont les structures, les systèmes, les obligations. Qu'est-ce qu'une société, un pouvoir met en place pour empêcher les monopoles ? Aujourd'hui, avec Canal +, tu as quand même une obligation de diversité. Le film d'Hamaguchi (Soudain, présenté en Compétition et dans lequel elle est formidable, NdlR) raconte des choses moyennement jolies sur le capitalisme. C'est Canal + qui a financé… Pour le moment, on a un système qui permet que ces choses-là puissent exister. Il faut faire attention que ces choses-là ne disparaissent pas. Même si certaines personnes disent que c'est l'argent du contribuable, ce n'est pas vrai. Quand t'achètes une place de cinéma, c'est reversé à dans le système, qui est vertueux. Comment faire pour que l'économie ne passe pas au-dessus de valeurs fondamentales qu'on partage tous, malgré cet instant de division…", s'interroge la comédienne belge.

De la production aux écrans
Le Français Emmanuel Marre (qui dévoilera le film belgo-français Notre salut en Compétition jeudi à Cannes) a, lui, choisi de signer la tribune "comme un appel à la vigilance", a-t-il expliqué dans un communiqué.
"Avant toute chose, je tiens à souligner le travail formidable de Laurent Hassid, Sandra Miraminoff, Benoît Couzinet, qui ont été des partenaires de dialogue et qui ont soutenu Notre salut dès le début avec courage vu le sujet et le point de vue. De mon côté, le but de ma signature n'est pas d'accuser le Canal + cinéma d'aujourd'hui, mais d'appeler à la vigilance quant au Canal + de demain. D'abord et avant tout, au-delà du cas qui nous intéresse, il me semble essentiel et vital de pouvoir exprimer des désaccords vis-à-vis des structures qui nous financent. C'est un principe cardinal à mes yeux. Cet appel dépasse le cas Bolloré, j'y vois un sens plus général. Ce qui nous fait face, c'est la question de la concentration économique et de son impact sur la possibilité même de la pluralité et de la diversité de la création cinématographique. Cela vaut pour tous les domaines artistiques, et même tous les domaines de la vie", écrit le cinéaste, alors que Vincent Bolloré, entré au capital du groupe UGC à hauteur de 34 % en octobre 2025, vise une prise de contrôle totale en 2028. Un peu comme il l'a fait, dans le domaine de l'édition, en rachetant les enseignes Relay.
"À l'avenir, si un financier essentiel en amont de la chaîne a aussi des intérêts dans l'exploitation en salle, comment garantir que les choix de financements ne vont pas être uniquement dictés par le potentiel commercial ? Comment garantir à l'avenir qu'UGC sortira des films en salle sans arrière-pensées ? C'est le sens de ma signature. S'il faut en subir comme conséquence de ne pas être éligible au soutien de Canal +, je l'accepte pleinement. Gardons la tête froide. J'appelle tout le monde à ne pas se tromper. Il ne faut pas huer le Canal + d'aujourd'hui, mais faire en sorte que leur indépendance soit encore possible dans cinq ans. Soyons vigilants", appelle Emmanuel Marre.
