Erri De Luca : "Chacun a un double-fond, le charme est dans le malentendu"
Erri De Luca publie un merveilleux petit livre "Les règles du Mikado", qui évoque la rencontre d'un ancien horloger et d'une Tsigane en fuite, mais aussi les secrets de chacun, les joies neuves de la vieillesse. Entretien avec cet écrivain majeur dont les engagements politiques et humanitaires sont pour lui des obligations.

- Publié le 18-05-2024 à 12h44
- Mis à jour le 22-05-2024 à 12h05

Erri De Luca est un romancier hors normes et prolifique, plus d'un livre nouveau par an, tous courts comme des contes philosophiques. Devenu une des grandes figures du roman italien, il se situe résolument à l'écart des cénacles littéraires classiques. Né à Naples en 1950, vivant à Rome, il a longtemps affiché des idées d'extrême gauche avec Lotta Continua. Il a été maçon pendant vingt ans. Il a aidé les Bosniaques assiégés et maintenant les Ukrainiens. Il a alerté sans fin sur le drame des migrants noyés en mer. Aujourd'hui, il peut vivre de ses livres, romans et poésie, avec une plume rebelle, une langue sobre, essentielle, poétique.
Son nouveau roman Les Règles du Mikado, commence dans les montagnes près de la frontière entre l'Italie et la Slovénie où un vieil horloger passe de longs séjours, même en hiver. Elle, c'est une jeune gitane qui a fui sa famille et son campement pour échapper à un mariage arrangé et à la colère de son père. L'ancien horloger lui ouvre sa tente pour la protéger. Commence alors une suite de dialogues sur les hommes et la vie, le destin et la vieillesse, un échange aussi de connaissances et de visions – elle qui lit les signes de la main, qui dresse un ours ; lui qui se sent comme un rouage de la machine du monde et qui interprète ce monde selon les règles du Mikado. Il va la guider vers la mer, dans la ville portuaire de Grado, lui ouvrir les espaces d'un nouveau monde.
Mais, dans sa deuxième partie, le livre raconte ce qu'il advint plus tard des deux personnages et révèle des surprises chamboulant nos idées, des secrets qu'on laisse au lecteur le plaisir de découvrir.

Pourquoi avez-vous pris le jeu de Mikado comme fil conducteur de votre roman ?
C'est un jeu de mon enfance que je jouais — mal — quand j'étais en vacances. Il m'est revenu à l'esprit et je l'ai ajouté à mon personnage de l'horloger. Il n'y a pas d'autre raison. Je laisse toutes les interprétations libres à mes lecteurs. Dans un autre roman, je parlais du jeu de l'oie. Cela veut juste dire qu'à mon âge, le jeu prend de l'importance pour entretenir le bon fonctionnement des mécanismes de la tête.
Sommes-nous les pièces d'un Mikado général ?
Nous sommes comme des milliards de bâtonnets de Mikado jetés sur la surface de la Terre et le destin de chacun est de résister le plus possible à la solution de l'énigme, car retirer notre bâtonnet, ce serait être retiré de l'ensemble, disparaître.
Il faut accepter le chaos ?
Chacun essaie de donner son interprétation au chaos : les uns remontent à une divinité, les autres à une absence de justification. Moi, je suis un enfant des coïncidences. J'imagine que tout vient par coïncidences. On pourrait parler de miracles, mais je me limite à m'émerveiller de ces magnifiques coïncidences qui nous entourent et nous font marcher. En tant que lecteur, je préfère toujours rester à la surface du texte que je lis.
Vos deux personnages révèlent un double-fond.
Chacun de nous a un double-fond, fait de secrets qui nous permettent de nous tenir debout, à la hauteur des jours à vivre. Le non-dit est la chose la plus forte de la constitution humaine. On ne peut tout connaître de l'Autre. Le charme est dans le malentendu, pas dans la compréhension. Vouloir tout comprendre de l'autre est non seulement impossible et présomptueux, mais c'est aussi un exercice du pouvoir impossible sur la consistance même de l'autre. Dans ce roman, les personnages ont des doubles-fonds qui appartiennent à l'histoire du XXe siècle. Ce qui m'a amené à ce format du récit est le mystère au sein de chaque personne qui la rend intéressante. Seuls les fous sont sans double-fond. Nous avons tous ce double-fond qui nous protège. Je comprends très bien mon double-fond, qui n'est pas l'inconscient de Freud. Je suis bien conscient de mon double-fond et qu'il doit rester là.
Le personnage de l'horloger accueille l'Autre dans sa différence. C'est l'hospitalité.
Ouvrir sa tente à l'autre, c'est le rez-de-chaussée de la civilisation, l'accueil à quelqu'un qui a besoin d'un abri, d'un bout de pain, d'un verre d'eau. Le degré minimum de notre civilisation. Les civilisations de la Méditerranée ont été fondées sur les déplacements de communautés d'un endroit à l'autre sous la force des nécessités et de l'accueil. Un accueil fraternel, mais aussi intéressé. Quand Abraham commence à faire son pèlerinage sans fin, il arrive dans des endroits où il est bien accueilli, car il est capable de creuser des puits, de trouver l'eau cachée. Sa technique enrichit l'endroit. L'accueil enrichit d'abord celui qui accueille. Aujourd'hui, nous faisons des difficultés au passage de l'autre, sauf par exemple pour sa nourriture et on ouvre des restaurants pour découvrir la nourriture de ceux qu'on refuse pourtant d'accueillir. C'est une manière d'introduire doucement la présence de l'autre. Toute la civilisation de la Méditerranée est une civilisation du passage.
Dans votre roman, l'horloger rationaliste échange avec la Tsigane.
Elle lui apprend des choses très pratiques et il lui apprend à lire. J'avais une camarade qui, pour des raisons politiques, a passé beaucoup de temps en prison. Elle me disait que la chance, quand on est isolé en cellule est de la partager avec une Tsigane, car elle est capable de tout inventer et de créer une maison dans une cellule. La vraie rencontre n'arrive pas à travers des gens semblables mais à travers des gens différents. La fertilité de l'espèce humaine est venue à travers le mélange des étrangers. Notre sang montre que nous sommes habités par des peuples qui se sont mélangés, nous sommes des magnifiques bâtards de la Méditerranée. Le sang pur, c'est l'impasse de la génétique.
On sait qu'on est devenu vieux quand les personnes emploient pour vous ce mot "encore".
Mais les frontières se ferment et la mer est devenue un cimetière.
Les flux migratoires ne peuvent pas être étranglés. C'est une évidence. On appelle urgence migratoire des phénomènes qui se produisent régulièrement depuis des décennies. La Méditerranée, c'est ma mer, celle dans laquelle j'ai grandi. Elle est devenue pire qu'un cimetière, une fosse commune. Car, dans un cimetière il y a au moins une identification des morts. Or, ici, il y a une fosse commune pour des milliers de corps anonymes, noyés par un manque volontaire de secours, une omission délibérée organisée par les gouvernements italien et autres. Mais, malgré cela, le flux migratoire est inarrêtable.

D'où viennent vos engagements politiques et humanitaires ?
Il y a des ordres du jour qui me forcent à inventer une réponse personnelle ou collective. Ma responsabilité est d'y répondre comme je l'ai fait en allant sur le bateau de sauvetage de Médecins sans frontières pour répondre à l'irresponsabilité des secours. Ce sont les événements qui me regardent et m'empêchent de détourner le regard. Je prends des engagements par nécessité biologique, c'est tout. Il y a un proverbe yiddish qui dit "s'il faut le faire, on peut le faire". Je renverse le proverbe et dis "si je peux le faire, je dois le faire". Avec Lotta continua, j'ai eu la chance de pouvoir répondre dans un collectif avec une grande force militante à l'époque. J'ai partagé l'ordre du jour d'une génération. Maintenant, je suis seul et je fais ce que je peux. Je peux prendre mon temps d'aller en Ukraine en achetant un camion et le chargeant de choses indispensables.
Les livres sont-ils une réponse ?
Non, les livres sont une magnifique manière d'accompagner ma vie, de me tenir compagnie à moi-même en écrivant et encore plus en lisant. Car la définition que je me donne à moi-même, c'est d'être d'abord un lecteur avant de me dire écrivain. Je lis beaucoup plus que je n'écris. Je peux lire dans d'autres langues, alors que je ne peux écrire qu'en italien. Les livres m'ont donné un bonheur adapté à mon caractère, à ma manière de m'isoler, même dans le chaos de la vie autour de moi. Quand j'étais ouvrier, j'ai approfondi cette capacité d'isolement à travers les livres et l'écriture. Comme lecteur, je prends des pages qui me donnent du bonheur, qui me font complètement oublier la gare où je dois descendre. Si le livre me porte, je suis dans le bonheur, si je dois porter le livre, alors il me tombe des mains.
Le monde va de plus en plus mal, les crises et guerres s'accumulent. Comment voyez-vous notre avenir ?
L'histoire des sociétés humaines a ce pendule qui oscille entre l'extrémité de la destruction et l'extrémité de la paix et de la construction. Les guerres finissent toutes un jour, c'est sûr, et, à la fin de chaque guerre, on se demande pourquoi elles ont eu lieu et ce pourquoi reste toujours sans réponse, car, face à la destruction systématique des œuvres et des vies humaines, la raison pour laquelle ont été mises en place ces justifications de la guerre ne tiennent plus, c'est devenu un prétexte. L'actualité sera, quand la guerre se termine, ce moment d'émerveillement de soulagement, de volonté de réparer les torts.
Votre horloger parle beaucoup de la vieillesse.
Il dit à la gitane : C'est quand on te parle et qu'on glisse le mot "encore". Vous travaillez encore ? Vous campez encore, vous faites encore ça et ça ? Si on me demande comment je vais, je réponds : "Encore, je suis encore là."
On sait qu'on est devenu vieux quand les personnes emploient pour vous ce mot "encore". Mais, pour moi, la vieillesse est un âge expérimental, car on n'y a plus de repères. La vieillesse des autres ne m'apprend rien. Alors que, lorsque j'étais jeune, d'autres jeunes pouvaient être des modèles. Donc j'invente ma vieillesse que je vois comme la montée d'une colline, quand on quitte peu à peu les arbres denses et qu'on voit davantage de lumière. Les dernières paroles de Goethe sur son lit de mort furent "Mehr Licht" ("Plus de lumière"). À ce moment-là, Goethe voyait plus de lumière qu'avant. La vieillesse est un âge enthousiasmant au point de voir tous les âges précédents comme des prémices. On y voit l'avenir des autres, l'avenir du monde comme il sera sans moi. Et cela me plaît d'imaginer un futur qui ne me regarde pas mais que je peux regarder dès maintenant. Dès qu'on imagine la vie sans nous comme pensable, alors on voit ce futur.
⇒ Les règles du Mikado | Erri De Luca, traduit de l'italien par Danièle Valin | Gallimard, 154 pp., 18 €, numérique 13 €