On se croirait au Gaume Jazz
Le festival de jazz qui avait été annulé a finalement eu lieu, ce week-end, sous un autre nom, "Y a du Gaume Jazz dans l'air". De fait, il y en a. Des vedettes comme An Pierlé ou Igor Gehenot/Amaury Fayé sont là pour le prouver. Unique en Wallonie, l'événement a fait le bonheur des musiciens et du public, mais c'est tout un secteur qui va devoir se réinventer.
- Publié le 09-08-2020 à 13h47
- Mis à jour le 10-08-2020 à 11h33

On croit rêver. Franchement, on croit rêver: une scène, des musiciens et, devant, un public, incroyable.... C'est pourtant ce qui s'est passé, trois soirs de suite, sur le site du centre culturel de Rossignol, commune de Tintigny, dans le sud de la belle province de Luxembourg. On peut facilement détourner le slogan de cette dernière en "Une audace d'avance", pour qualifier l'attitude de Jean-Pierre et Julie Bissot, organisateurs, et leurs équipes, qui ont porté ce projet à bout de bras, avec toutes les difficultés et précautions que l'on imagine.
Un "événement" à la hauteur
Alors, certes, la 36e édition du Gaume Jazz Festival fut annulée pour les raisons que l'on sait, mais l'événement "Y a du Gaume Jazz dans l'air", qui le remplace, n'a rien à lui envier. La sélection d'une dizaine de concerts représente la crème de la crème de ce qui se fait en nos contrées, et le festival, puisque ç'en est un, a une allure plus champêtre que jamais, avec ses tables et chaises sous chapiteau ouvert.
Allez hop, au violon !
Vendredi soir, l'événement a débuté de la plus jolie façon qui soit, par le jazz manouche, première expression authentiquement européenne de cet art (re)venu d'outre-Atlantique. Sous un soleil gaumais digne de sa réputation, les Violons de Bruxelles se présentent sous la forme d'un quintette à cordes: guitare, contrebasse et trois violons, dont un alto.
Le violon, ça trimballe toutes les nostalgies et les joies du monde. Dans les circonstances présentes, c'est un air de légèreté qui diffuse dans le parc du château de Rossignol.
Pas loin de ce style, on trouve L'Âme des Poètes, un trio réunissant Pierre Vaiana, saxophone soprano, Fabien Degryse, guitare, et l'inénarrable Jean-Louis Rassinfosse, contrebasse et blagues. La fine fleur. Comme les musiciens, la formule est éprouvée et, si elle ne réserve pas de grande surprise, elle conserve une fraîcheur délectable. Le spectacle repose sur le neuvième album du trio, Le Métèque (Igloo/Outhere) avec des artistes venant de tous les horizons.
Airs connus
Ces airs qu'on a tous dans la tête bénéficient, ici, d'arrangements le plus souvent espiègles, comme "La bicyclette" de Francis Lai et Pierre Barouh, mais aussi mélancoliques ("La complainte du phoque en Alaska"), pleins de pathos ("La Mamma"), ou joyeusement libérés ("J'ai deux amours"). Les craques de Jean-Louis Rassinfosse, par ailleurs l'un des meilleurs contrebassistes de jazz qu'on ait jamais eu dans ce pays, font partie du spectacle. Ainsi, la désannonce de "La complainte du phoque en Alaska": "vous aurez tous reconnu la chanson d'Adamo 'Tombe la neige' !" Et pour conclure: "En Gaume, on est bien vert, surtout les verres d'Orval"... Merci, Jean-Louis, on a bien ri.
D'autres airs qu'on a tous en tête, ceux du répertoire américain, les Sisters in Crime en font leur affaire. Habituées du festival où elles ont déjà fait trembler le chapiteau en 2017, Sarah Laulan, mezzo-soprano, et Julie Mossay, soprano, font ici du lyrique de cabaret, un genre qui se prête merveilleusement à la disposition des lieux. "Mon homme" en franglais, "Papa, Can You Hear Me" (Yentl), "I Feel Pretty" (West Side Strory), les deux chanteuses comédiennes toutes de noir vêtues, soyeuses à souhait, font rimer glamour et humour. De dos, Johan Dupont, déchaîné lui aussi, finit par se faire tirer dessus comme tout bon pianiste... Pas étonnant que, dimanche soir, le public du Gaume leur fasse un triomphe.
La reconversion d'An Pierlé
Singulière aussi, la chanteuse et pianiste An Pierlé, qui assume avec talent et drôlerie son rôle de tête d'affiche. De l'univers pop sophistiqué qui était le sien aux nouvelles influences jazz, il n'y a qu'un pas, que l'Anversoise franchit avec l'élégance qu'on lui connaît. À son image, la formation est très originale, avec clarinette basse, batterie et claviers. Musicienne très expressive, elle reste ce qu'elle a toujours été, mais dans un univers plus expérimental, plus audacieux, où son côté fantasque s'y retrouve. Vivement l'album !
Faye/Gehenot, quel duo !
Comme l'on attend avec impatience celui d'Igor Gehenot et Amaury Faye. Le duo de piano, c'est le fin du fin. Très exigeante, la formule oblige les musiciens à se repencher sur leurs quatre-vingt-huit touches, à gérer les dynamiques entre flux et reflux, tempête et calme consécutif. Un duo de piano réussi, c'est bête à dire, mais c'est gai comme tout. Entre émulation et complicité, le Liégeois et le grand gaillard de Toulouse réussissent un bel essai, à transformer.
Viva Zappa ! Viva la revolución !
Michel Delville et son Wrong Object n'en sont plus là, mais ils n'hésitent cependant pas à repenser la formule avec, pour la première fois, Pauline Leblond (trompette) et Manuel Hermia (sax, bansuri). Le guitariste et sa bande vouent une admiration sans borne à l'univers trouble et décalé de Frank Zappa, auquel ils ont consacré un album (Zappa Jawaka, Off, 2018). Si le classique zappien "Blessed Relief" ne s'y trouve pas, c'est une excellente raison de le servir ici.
Comme il aurait dit "viva Zapata ! viva la revolución !", Michel Delville lance "vive le Gaume jazz ! vive Frank Zappa !" Il résume ainsi le bonheur de jouer et d'être écouté ressenti par tous les musiciennes et musiciens en Gaume ce week-end. En disant "C'est fantastique que Jean-Pierre Bissot ait eu le courage et la volonté d'organiser ça", Jean-Louis Rassinfosse résume le sentiment conjugué des artistes et du public. "C'est quand même mieux jouer que pas jouer", dit An Pierlé. Oui, mais dix concerts en trois soirs pour deux cents personnes à chaque fois, c'est rigoureusement impayable sur le long terme. Comme tous les spectacles vivants, le jazz - concerts et festivals - va devoir réinventer, et résoudre, une nouvelle équation.