Le Festival TransAmériques, à Montréal, soulève les questions citoyennes. D'une fictive mais sérieuse Constitution québécoise portée à la scène à une foule de danseurs dirigée en direct. En parallèle, le OFFTA met la performance à la portée de tous dans l'espace public.

Christian Lapointe est auteur, metteur en scène, comédien, enseignant. Et adepte d’une recherche artistique qu’il traduit en formats audacieux. Ainsi, lors de l’édition 2015 du Festival TransAmériques, donna-t-il avec Tout Artaud ? ! une lecture-performance de l’œuvre de l’écrivain français pendant près de 70 heures en continu.

Constituons, nouvel et ambitieux opus de la Cie Carte Blanche, est né d’un double souhait : interroger la nature du théâtre et y aborder le politique. Volonté entachée d’une impossibilité confuse car, confie-t-il, "je ne savais pas d’où je parlais". Le Québec, rappelle Christian Lapointe, "n’a pas signé la Constitution [canadienne] de 1982, mais il fait quand même partie du Canada".

Ainsi l’homme de théâtre a-t-il mobilisé citoyens, légistes et experts pour doter le Québec d’une Constitution certes fictive, à ce stade, mais élaborée sur des bases bien réelles, solides, concrètes.


Avec l’appui de l’Institut du Nouveau Monde, le panel de 42 citoyens fut composé en mai et juin 2018, et les travaux de cette assemblée constituante représentative (en âge, genre, ethnicité, zone de résidence, catégorie socio-professionnelle…) et non partisane se sont étalés sur une année. Les principales étapes du processus - exposées en incipit du spectacle - sont reprises avec clarté sur le site de l’INM.

Didactique et glaçant

L’artiste québécois (comment se définir comme tel ? voilà la question) s’est attelé à non seulement éclairer mais combler l’angle mort de l’histoire du Québec, en y enchâssant résolument la question trop longtemps occultée des peuples autochtones.

Bâti en deux parties, Constituons en annonce d’emblée une troisième : la lecture, par dix spectateurs volontaires (tous très jeunes lors de la première au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui) du texte intégral de la Constitution. S’y enchaîne un "live" par écran interposé avec Alexandre Bacon, membre du Conseil pour la Nation innue, qui se mue en exposé, graphiques, cartes et chiffres à l’appui, sur le passé colonial du Canada, ses traductions dans le droit, ses vides juridiques, ses conséquences humaines, jusqu’à ce jour, chez les descendants des Premières Nations.

On sait le souci du FTA et de son pendant le OFFTA d’aborder de manière récurrente ces sujets dans leur programmation artistique. Habilement incluse dans la dramaturgie de Constituons, comme un bonus passionnant, didactique et glaçant, cette intervention a – au-delà de l’art – vertu à dissiper le brouillard et mettre au jour ce qu’il semble si difficile encore de regarder en face : un véritable apartheid méthodiquement organisé.

On songe forcément à Congo créé par Faustin Linyekula au Kunstenfestivaldesarts, et à son approche généreuse, âpre, sans concession, du terrible passé colonial à aborder de front pour imaginer un avenir possible.

Difficile, écrivions-nous alors, de soutenir devant de telles propositions que l’art ne serait pas politique.

© Valérie Remise

Faire "œuvre utile"

C’est tout le propos ici de Christian Lapointe, convaincu que "le droit et le théâtre ont beaucoup à voir l’un avec l’autre", ne fût-ce que par le principe de convention qui les régit tous deux. "C’est, en quelque sorte, dans le caractère fictionnel du politique que ce projet s’enracine", avance le metteur en scène qui, sur le plateau, livre un objet scénique tenant à la fois de la pédagogie citoyenne et de la fantaisie théâtrale, où le performeur se fait plaisir – jusqu’à l’excès parfois, dans des moments de harangue tonitruante. Et cependant atteint son but en remuant les fondamentaux de la société québécoise en l’occurrence, et plus largement humaine.

Sans reculer devant les clins d’œil, il citera Tocqueville : "Il aime, ce pouvoir, que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir" (De la démocratie en Amérique, 1835).

À noter que, quelques jours à peine avant la première, le 1er juin, de Constituons, a eu lieu le dépôt symbolique – ô combien – du texte de la Constitution citoyenne à l’Assemblée nationale du Québec.

© Valérie Remise

  • L'édition 2019 du FTA s'est tenue à Montréal du 22 mai au 4 juin – www.fta.ca



À la chasse aux merveilles de l'ordinaire

La performance (courant qui trouve son origine dans des pratiques artistiques de la première moitié du XXe siècle) s’invite dans la danse, contamine le théâtre, se déploie en festivals (Performatik ou Trouble à Bruxelles, par exemple), condense l’essence de l’art vivant, et se réinvente sans cesse. En anglais, on la nomme d’ailleurs très inclusivement live art. C’est du reste du Royaume-Uni que le OFFTA (festival parallèle et “off” au FTA) a importé le principe et les règles de Se la jouer, projet participatif et ouvert à tous. Playing Up - Live Art for Kids & Adults (en V.O.) est une œuvre de l’Allemande Sibylle Peters produite et publiée en 2016 par Theater of Research (D), Live Art Development Agency (UK) et le département famille de la Tate.

Intergénérationnel

Outre un spectacle et un symposium, le projet original consiste en un jeu – avec boîte, cartes et règles – destiné aux enfants et aux adultes, et répertoriant 36 actions artistiques de l’histoire de la performance, des années 1950 à aujourd’hui, à s’approprier selon des consignes précises mais simples. 

Un exemple de performance à expérimenter dans "Se la jouer".
Un exemple de performance à expérimenter dans "Se la jouer". © M.Ba.

Pour quelques jours, à Montréal, le OFFTA l’a adopté et adapté à deux points de l’espace public : au centre-ville (place de la Paix, en face du Monument national, plus vieux théâtre de la ville) et sur le plateau Mont-Royal (place des Fleurs-de-Macadam, ex-emplacement de station-service, longtemps friche et récemment aménagée).

Aux 36 œuvres d’artistes internationaux – de Marina Abramovic à Valie Export, de Forced Entertainment à Marcel Duchamp et Man Ray, en passant par John Lennon et Yoko Ono, pour ne citer que les plus emblématiques –, Se la jouer ajoute douze interventions d’artistes ou collectifs montréalais.

Alors on joue ?

Il suffit de constituer une équipe (qui au besoin sera étoffée par les médiatrices ou médiateurs du jeu), de lancer le dé, la couleur obtenue indique une catégorie de performance (“Science et bricolage”, “Dehors et alentours”…) dans laquelle on choisira une des quatre propositions avant de s’y lancer. 

À gauche le dispositif (cartes de jeu et dé) installé place des Fleurs-de-Macadam, sur l'avenue du Mont-Royal. À droite, le résultat d'une partie intitulée "La recherche de miracles".
À gauche le dispositif (cartes de jeu et dé) installé place des Fleurs-de-Macadam, sur l'avenue du Mont-Royal. À droite, le résultat d'une partie intitulée "La recherche de miracles". © M.Ba.

Premier tirage, catégorie rose, “Souvenirs et collections”. Optons pour La recherche de miracles (collectif Geheimagentur, 2005) et partons en quête de l’objet le plus extraordinaire qu’on puisse trouver en dix minutes dans les alentours, puis constituons un petit cabinet de curiosités. En l’occurrence s’y trouveront assemblés, appuyés sur un jeune arbre, un fanion fluo de vélo sur longue tige, et un splendide champignon monté en bouquet à l'aide d'une enveloppe en filet et d'un morceau de corde.

La seconde partie nous mènera sur les pas de l’Internationale Situationniste et de sa Psychogéographie. Choisissons ensemble un point de départ et un point d’intérêt dans une autre ville (disons le zoo de Berlin), suivons la carte idoine, et laissons nos sens tisser les liens improbables et surprenants entre où l’on se trouve et où l’on prétend être.

Immersive et forcément ludique, l’expérience démystifie la performance, ouvre la réflexion sur l’intervention urbaine, infuse l’art dans la ville et inclut la vie dans l’art. Touché.

  • La 13e édition du OFFTA se tenait en divers lieux de Montréal du 24 mai au 2 juin.



© M.Ba.

Bouillonnement intense de théâtre et de danse, le Festival TransAmériques, deux semaines durant, investit divers théâtres montréalais, et pavoise la ville de ses banderoles aux couleurs de l'année. L'édition 2019 lançait ainsi un appel vibrant à "Sortir de soi". Le FTA a aussi pour habitude de sortir des salles pour aller au-devant du public. C'était le cas cette année avec le projet Innervision, sur la place des Festivals (qui accueillera bientôt les célèbres Francofolies, notamment), au cœur du Quartier des spectacles.

Pendant quatre soirs et à six reprises, soixante danseurs ont suivi en direct les instructions du chorégraphe Martin Messier dans un périmètre structuré par des tables alignées, des lumières vives et intermittentes, une bande-son pulsatile et puissante. Compositeur, performeur et chorégraphe, Martin Messier (on se souvient de Con Grazia , bijou aux vifs éclats qu’il cosignait avec Anne Thériault, en 2016) est ici en contact permanent, via oreillette, avec les interprètes, pour un spectacle en filigrane duquel s’esquisse l’inquiétante et assurément politique question du contrôle, mais aussi se déploie la force esthétique et dynamique du groupe, corps social, matière malléable mais indocile. Trente minutes de ballet urbain, primitif et ultracontemporain, accessible à tous.