Faut-il bannir l'huile de palme de nos biocarburants?
Le soja et l'huile de palme ne pourront bientôt plus faire partie des matières premières pour les biocarburants. Applaudie, la décision de la ministre fédérale de l'Environnement laisse sceptiques des opérateurs. Zakia Khattabi et Pierre Bois d'Enghien en discutent.
- Publié le 27-05-2021 à 10h14
- Mis à jour le 28-05-2021 à 08h47

Oui pour Zakia Khattabi, Ministre fédérale de l'Environnement, du Climat, du Green Deal et du Développement durable.
Pourquoi avez-vous décidé d'interdire l'huile de palme comme matière première dans les biocarburants ? Et ce en 2022, soit avant 2030, date fixée par l'Union européenne ?
L'Europe demande que l'utilisation de l'huile de palme soit ramenée à zéro au plus tard pour 2030, dans ce cadre les États membres restent libres de leur timing. L'étude Globiom réalisée pour la Commission européenne a démontré que l'huile de palme engendrait trois fois plus d'émissions de gaz à effet de serre que le diesel auquel elle était ajoutée. Elle donne en outre lieu à une déforestation, y compris d'écosystèmes vulnérables comme la forêt tropicale en Malaisie. Ces réalités incitent de nombreux pays européens à entreprendre des actions contre les biocarburants issus d'huile de palme, notamment la France, les Pays-Bas, le Danemark, l'Autriche, le Portugal ou la Suède. Dans ce contexte et constatant par ailleurs que l'utilisation de l'huile de palme a été multipliée par dix sur le marché belge entre 2019 et 2020, j'ai estimé nécessaire d'agir en conséquence.
Il existe en Indonésie de plus en plus de producteurs d'huile de palme durable, ne faut-il pas au contraire les encourager ?
Les plantations d'huile de palme sont en grande partie implantées sur des terres qui ont été défrichées dans un passé récent et elles continuent d'inciter à une déforestation. D'autres enjeux que la durabilité entrent en compte dans ce dossier : la sécurité alimentaire. Nous n'avons nul besoin de biocarburants issus d'huile de palme pour nous déplacer, il est dès lors préférable de réserver l'huile de palme là où elle est indispensable, comme pour l'alimentation. Il est également question de la sécurité des terres et des droits humains.
Vu le rendement exceptionnel de l'huile de palme, cela ne risque-t-il pas de reporter vers d'autres cultures l'usage énergétique de terres agricoles ?
C'est un risque et c'est la raison pour laquelle nous misons un maximum sur les transports doux, sur une électrification accélérée et, au besoin, sur des biocarburants avancés issus de déchets. L'analyse sur laquelle la Commission européenne s'appuie pour sortir progressivement de l'huile de palme est sans équivoque : l'huile de palme est la matière première qui a le plus grand impact négatif pour les forêts. Il s'agit également de la seule culture dont l'essentiel de l'extension se fait au détriment de tourbières riches en carbone. Par ailleurs, le rendement à l'hectare constitue un critère trop étroit pour juger de la durabilité des matières premières. L'extension des plantations d'huile de palme va de pair, je l'ai évoqué précédemment, avec un accaparement de terres et des violations des droits de l'homme. L'exploitation de travailleurs et les violences sexuelles à l'égard des femmes sont monnaie courante au sein de ces plantations. C'est la raison, parmi d'autres, pour laquelle par exemple la ministre de la Coopération au développement, Meryame Kitir, soutient elle aussi l'interdiction de l'huile de palme pour les biocarburants.
Non pour Pierre Bois d'Enghien, Ingénieur agronome spécialisé dans l'huile de palme et les plantations agro-industrielles, coauteur du site web Palm Oil Monitor
Mi-avril 2021, la ministre fédérale du Climat, de l'Environnement, du Développement durable et du Green Deal, Zakia Khattabi, a annoncé que la Belgique allait renforcer les critères de durabilité pour les biocarburants, en interdisant l'utilisation de l'huile de palme mi-2022 et du soja en 2023 comme matières premières. Qu'en pensez-vous ?
Cette décision surprend car elle intervient bien avant la date, fixée par l'Union européenne, de 2030. Ensuite, la ministre indique vouloir bannir les biocarburants à base d'huile de palme pour des critères d'environnement et de biodiversité et de les remplacer donc par d'autres matières comme le colza, le tournesol et les graisses animales pour les biodiesels ou par le froment, le maïs ou les betteraves pour le bioéthanol. Mais ces sources sont-elles plus bénéfiques pour l'environnement et la biodiversité que l'huile de palme ? Je ne crois pas. Le palmier à huile, en plantation agro-industrielle, produit plus de 6 tonnes d'huile par hectare, soit cinq fois plus que le colza. Cela veut dire qu'un hectare de palmiers en exploitation équivaut à 5 ha de colza libérés en Europe pour une autre utilisation : culture, reboisement, etc.
N'est-ce pas son impact sur la biodiversité et sur l'atmosphère qui est dénoncé ?
Pour ce qui est des engrais et des produits phytosanitaires, la balance est favorable ; le palmier demande 100 fois moins de produits phytosanitaires que le soja par tonne d'huile produite. Quand le colza demande 230 kg d'engrais par tonne d'huile produite, le palmier à huile n'en demande que 120. Concernant la biodiversité, environ une trentaine d'espèces végétales sont présentes dans une plantation de palmiers à huile, contre deux ou trois espèces dans une plantation de colza ou de tournesol, plantations que la ministre veut paradoxalement protéger. Que dire de la fixation du carbone ? Comme plante arborescente, le palmier à huile stocke le carbone de l'air de manière durable : environ 2 tonnes C/ha/an, comme une forêt secondaire mature. Le colza, 300 kg, soit six fois moins.
Mais en Indonésie et en Malaisie (85 % de la production mondiale) c'est la déforestation et ses conséquences qui sont mises en cause.
C'est devenu un poncif. La déforestation a bien entendu été souvent (mais pas systématiquement) un préalable dans l'histoire de l'implantation des plantations de palmiers, comme pour d'autres plantations d'ailleurs. Mais le rythme a décliné de manière abrupte depuis 2015 (les chiffres du WRI et de Global Forest Watch sont incontestables) et les ONG, auprès desquelles la ministre semble s'informer, demandent toujours l'interdiction totale de l'huile de palme. L'Indonésie, un des plus grands producteurs l'huile de palme durable, va d'ailleurs recevoir prochainement, dans le cadre du programme REDD +, la somme de 56 millions de dollars US de la Norvège, pour avoir réduit la déforestation et la dégradation de ses forêts. La traçabilité vers ces plantations est bien organisée, se fournir en ces huiles durables est aisé et peut devenir un critère légal. Ne serait-il pas temps de féliciter les planteurs de palmiers à huile pour leurs efforts, et en particulier les Indonésiens ? Non seulement bannir l'huile de palme n'a pas de justifications environnementales et sociales solides, mais en plus cela va à l'encontre de nombreuses règles du commerce extérieur. L'Indonésie a d'ailleurs commencé plusieurs démarches auprès de l'OMC contre les politiques européennes qui entravent le commerce de l'huile de palme. Par ailleurs, la ministre a signé en janvier 2021 l'Amsterdam Declarations Partnership qui précise que la Belgique s'engage à faire la promotion, pas le boycott, de l'huile de palme produite de manière durable et d'éliminer la déforestation dans sa chaîne d'approvisionnement. Trois mois après, la ministre renie sa signature. C'est incompréhensible. En la diabolisant, elle décourage les planteurs engagés dans le développement durable et les pousse à abandonner leurs bonnes résolutions, pour vendre à des clients moins exigeants.
Palm Oil Monitor pour lequel vous travaillez est-il un site de lobbying en faveur de la production d'huile de palme ?
Cela si semble anormal de défendre une culture que tout le monde diabolise que je dois être payé pour cela. Mais non, nous avons développé cette plateforme avec Khalil, en 2018, pour regrouper sous une même bannière notre travail. Nous publions des articles qui nous intéressent, y compris des informations qui nous sont transmises par nos contacts au sein de gouvernements, d'entreprises (mes anciens collègues de plantations entre autres), d'ONG (eh oui !, même eux), dans le monde entier ; mais nous ne faisons pas de lobbying, nous ne faisons pression sur personne et nous ne cherchons à obtenir aucune décision. Si cela avait été le cas, nous aurions été particulièrement inefficaces ! Je défends une culture, en tant qu'agronome et environnementaliste, parce que j'y ai travaillé de nombreuses années et que c'est irritant de voir la désinformation qui circule à son sujet.
Plus de nourriture dans le réservoir, demande Inter-Environnement Wallonie
À chaque fois que vous faites le plein, il y a des denrées alimentaires dans l'essence ou le diesel que vous utilisez, pointe Noé Lecocq, expert chez Inter-Environnement Wallonie. Et d'expliquer qu'une loi de 2013 impose que les biocarburants soient mélangés aux carburants vendus en Belgique. Ainsi, dans un plein de 50 litres d'essence, il y a environ 3 kg de maïs, 1 kg de sucre et assez de blé pour fabriquer 10 kg de pain. Dans le diesel, on trouve des quantités considérables d'huile de colza, de palme, de soja, etc. Il faut dire que nos voitures sont gourmandes en énergie, elles consomment nettement plus qu'un humain, éclaire ce spécialiste. Il en souligne aussi les conséquences. Cette politique a, selon lui, un impact climatique néfaste. Elle conduit à la déforestation, à la perte de biodiversité et à des violations des droits humains. La palme et le soja sont dans le collimateur, mais le détournement énergétique des autres cultures présente aussi des problèmes. L'Europe, qui avait largement promu les biocarburants, tente de rebrousser chemin et limite désormais l'usage de tous les biocarburants produits à base de cultures alimentaires. Le plafond est cependant fixé bien trop haut par rapport aux volumes disponibles de manière durable. Les pouvoirs publics sont coincés par les promesses faites il y a quelques années aux producteurs. Mais cette politique coûte cher à l'économie : les consommateurs de carburants ont payé un surcoût de 250 millions d'euros en 2018 à cause de ces biocarburants. Cela pourrait se justifier s'il s'agissait d'une alternative propre et durable, mais ce n'est pas le cas. Il est aujourd'hui possible et nécessaire de réduire fortement l'usage de ces biocarburants produits à partir de cultures alimentaires, conclut-il.