Les heures sombres du passé de New York : "Tant que la situation ne change pas, restez loin de la ville"
Eco$tory | Policiers licenciés, grèves, ordures dans les rues… En 1975, des coupes drastiques plongent Big Apple dans une spirale infernale.

- Publié le 26-05-2025 à 14h20
- Mis à jour le 27-05-2025 à 10h15

Des coupes, des coupes et encore des coupes. Un peu partout dans le monde, les gouvernements adoptent cette stratégie pour ramener de l'argent dans les caisses : réduire les coûts et supprimer des postes dans la fonction publique. C'est notamment le cas en Belgique. Ce qui a provoqué, et provoque encore à l'heure actuelle des manifestations dans la capitale. Mais aussi aux États-Unis sous le deuxième mandat de Donald Trump, avec le fameux DOGE d'Elon Musk, dont l'objectif est de licencier des masses d'employés fédéraux dans le but de réduire les dépenses publiques.
Sauf que parfois, quand on regarde l'histoire, ces décisions douloureuses peuvent mener au chaos. Il y a exactement un demi-siècle, c'est une autre "cité" qui tremblait sous l'effet de coupes budgétaires sans précédent : New York en 1975, rebaptisée pour l'occasion "Fear City", comprenez "la cité de la peur." Non, ce n'est pas la version américaine du célèbre film d'Alain Berbérian avec Alain Chabat, mais un événement bien réel, qui a pratiquement mis Big Apple en banqueroute.
Nous devons alerter tous ceux qui entrent dans New York pour qu'ils fassent pression afin d'annuler ces licenciements insensés."
Un pamphlet incendiaire
Au début des années 1970, New York est une ville surendettée. Le déficit explose, les créanciers commencent à paniquer, et les banques ferment le robinet. En 1975, la ville ne peut plus emprunter pour payer ses fonctionnaires. Le maire Abraham "Abe" Beame, accablé par la situation, annonce des mesures drastiques : baisses de salaires, gel des pensions et surtout le licenciement de 51 000 employés de la ville, soit plus d'un sixième des effectifs. Pompiers, enseignants, agents des hôpitaux publics… Personne n'est épargné. Parmi les plus touchés, 11 000 policiers doivent être congédiés dès le 1er juillet.
Face à l'urgence, la riposte syndicale se structure : une coalition nommée Council for Public Safety, réunissant 28 syndicats d'agents en uniforme (police, pompiers, prisons, etc., soit près de 80 000 personnes), entre en guerre contre les coupes prévues. Et le 13 juin 1975, lors d'un rassemblement houleux devant la mairie, son président lance un avertissement. "Le public est conscient du danger que créera le licenciement massif de pompiers et de policiers. Nous devons alerter tous ceux qui entrent dans New York pour qu'ils fassent pression afin d'annuler ces licenciements insensés".
"Fear City, Stink City, and now, Stupid City"
C'est là qu'une idée leur vient. En guise de protestation, des policiers en civil distribuent un étrange livret au titre pour le moins explicite : Welcome to Fear City, orné d'une tête de mort en couverture. Sous-titré "guide de survie pour les visiteurs de New York". Le pamphlet, qui circule un peu partout dans la ville jusqu'à la sortie des aéroports, assène aux touristes une liste de conseils : "Tant que la situation ne change pas, restez loin de New York si vous le pouvez". Il énumère neuf consignes de sécurité dignes d'une ville en guerre : ne pas s'aventurer hors de Manhattan, éviter le métro "en toutes circonstances", ne pas sortir après 19 heures…

La ville, furieuse, essaie en vain de faire interdire ces tracts par le tribunal, prétextant qu'ils portent atteinte à la confiance publique. Mais le juge fédéral de l'époque reste ferme : diffuser ces pamphlets, aussi "irresponsables" que les trouve le maire Beame, relève de la liberté d'expression.
Chaos dans la ville
Avec cette initiative, New York, déjà minée par la crise économique et la montée de la criminalité, s'enfonce un peu plus dans le chaos social. Dès la fin juin, les ordures s'accumulent : les éboueurs, inquiets pour leurs salaires, lancent une grève surprise qui laisse 48 000 tonnes de déchets dans la ville sous la chaleur d'été. Sur les piquets de grève, les manifestants tournent le slogan policier en dérision : "Ce n'est pas Fear City, c'est Stink City !" (la "ville qui pue"). En septembre, à la rentrée, 7 000 enseignants sont licenciés, et les professeurs déclenchent à leur tour une grève d'une semaine, brandissant des pancartes proclamant "Fear City, Stink City, and now, Stupid City". Partout, l'ordre social vacille : ponts levés et abandonnés par leurs ouvriers en plein trafic, dépôts de bus occupés, hausse de la délinquance…
Une grève est une arme qu'on utilise contre un patron qui a de l'argent. Or ce patron n'a pas d'argent".
Laisser la ville mourir
Il faut savoir que la crise de New York s'inscrit dans un mal plus large qui frappe de nombreuses villes américaines dans les années 1970. Désindustrialisation, départ des classes moyennes vers les banlieues… Les raisons sont multiples. Mais aux yeux de la Maison-Blanche, la mégapole a creusé sa tombe toute seule par sa mauvaise gestion et ses dépenses sociales coûteuses. En octobre 1975, malgré le chaos ambiant, le président républicain Gerald Ford refuse ouvertement tout secours financier à la ville. Il déclare que le "jour des comptes" est venu pour New York et promet de "mettre son veto à toute loi visant à renflouer la ville de New York pour lui éviter la banqueroute". Le lendemain, le Daily News new-yorkais titre sans ménagement : "FORD TO CITY : DROP DEAD" ("Ford à la ville : laissez-vous mourir"). Un choix qui lui coûtera d'ailleurs l'État lors des élections présidentielles de 1976 contre Jimmy Carter.

En attendant, faute de soutien fédéral, l'État de New York met la ville sous tutelle financière et organise un plan de sauvetage local. Les banques, d'abord réticentes à prêter, sont finalement contraintes à se mettre à table afin de renégocier les échéances des remboursements de la dette. Les syndicats municipaux, eux, finissent par prendre leurs responsabilités. Au matin du 17 octobre 1975, la déclaration officielle de faillite est déjà rédigée et n'attend qu'une signature.
Dans un dernier sursaut, les dirigeants syndicaux acceptent d'engager 2,5 milliards de dollars de leurs propres caisses de retraite pour rééchelonner la dette de la ville. Albert Shanker, chef du syndicat des enseignants, appelle même ses grévistes à reprendre le travail malgré les postes supprimés. "Une grève est une arme qu'on utilise contre un patron qui a de l'argent. Or ce patron n'a pas d'argent".
Mais au-delà de l'affrontement médiatique et politique, la crise a provoqué des dégâts durables sur les services publics. Sous la supervision de l'État de New York et d'un comité de contrôle financier, la ville est définitivement "sauvée" de la banqueroute, mais au prix de l'effondrement de ses prestations sociales. Dans les trois années qui suivent, le nombre d'agents de police comme d'enseignants fond d'environ 6 000 unités chacun. Le corps des pompiers perd aussi 2 500 hommes. Les transports en commun voient leurs tarifs grimper, l'accès aux universités municipales passe du tout gratuit à payant. Même ceux qui conservent leur emploi subissent un gel des salaires dans la fonction publique dans une période où l'inflation dépasse 15 %.
En 1990, quinze ans après la crise, le NYPD (la police de New York) comptera moins de 27 000 agents contre plus de 42 000 au milieu des années 1970, et la ville battra en 1990 son triste record d'homicides (2 245, un record maintenu à l'heure actuelle). Selon les spécialistes, il s'agit clairement de l'héritage indirect d'années de coupes budgétaires…
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