"Le pouvoir peut rendre fou. Tout est là pour faire disjoncter les élites"
- Publié le 25-01-2020 à 11h47
- Mis à jour le 14-02-2020 à 17h13

Après avoir occupé des postes de direction et de conseil en stratégie, Erwan Deveze est aujourd'hui consultant en neuromanagement. Déjà auteur de plusieurs livres, ce Français a récemment sorti un nouvel ouvrage "Le pouvoir rend-il fou?" dans lequel il décrypte les relations complexes entre cerveau et pouvoir. Loin de vouloir accabler ou excuser les élites, il s'attache à expliquer les phénomènes fascinants qui entrent en jeu pendant la conquête, l'exercice et la perte du pouvoir. Il espère ainsi engendrer une prise de conscience des dérives possibles et un changement dans la manière de manager. Erwan Deveze est notre Invité du samedi.
D'où vient l'appétit pour le pouvoir? Est-ce que certains naissent avec l'envie de diriger?
C'est l'éternel débat entre l'inné et l'acquis. Un certain nombre de travaux ont tenté de déterminer si l'origine du pouvoir était génétique. Des études ont par exemple démontré que l'on n'était pas tous égaux en termes de dopamine. Or, elle joue un rôle dans la recherche de plaisir et parfois de domination. On peut donc parler de prédispositions génétiques pour le pouvoir. Mais l'ADN n'explique évidemment pas tout. C'est surtout l'environnement qui va jouer un grand rôle. Ce sont avant tout les personnes que l'on rencontre ou les opportunités de la vie qui vont conduire quelqu'un vers une carrière de dirigeant.
Comment se comportent ceux qui tentent d'accéder au pouvoir?
Ils sont dans la séduction permanente, empathiques, altruistes, disponibles et à l'écoute. Ce sont ces qualités qui vont leur permettre de rallier à eux le plus grand nombre.
Mais une fois qu'ils arrivent au pouvoir, ces qualités tendent à s'estomper…
C'est ce que le psychologue américain Dacher Keltner a appelé "le paradoxe du pouvoir". Il a démontré que les qualités qui avaient permis à un individu d'accéder au pouvoir avaient tendance à s'effacer lorsqu'il atteignait une position privilégiée. Des recherches récentes en neurosciences ont également découvert que notre système neuronal miroir (ndlr: qui regroupe les neurones de l'empathie) était très actif lors de la phase de conquête du pouvoir mais dysfonctionnait par la suite.
Cela explique que certains leaders pètent les plombs?
Dans une campagne électorale, tous les candidats ont peur de dire le mot de trop, de faire le geste de trop, ils sont dans l'auto-contrôle permanent. Une fois qu'ils ont atteint leur but, ils ont tendance à sortir de cet hyper-contrôle qui s'apparentait à une petite prison et à laisser libre cours à leurs pulsions. Cela peut se traduire par une perte de contact avec la réalité, un excès de confiance, un souci disproportionné pour son image ou encore une propension à ne plus accorder beaucoup d'importance à l'opinion des autres.
En 2008, au Salon de l'agriculture, Nicolas Sarkozy perd son sang-froid et répond "casse-toi, pauvre con" à un visiteur qui venait de l'interpeller de façon agressive. Une réplique qui lui collera à jamais à la peau.
Le pouvoir est source de jouissance, mais aussi de souffrances.
L'exercice du pouvoir est un va-et-vient entre les deux. Les personnes au pouvoir trouvent de la jouissance dans le sentiment de toute puissance, de domination ou lorsqu'elles réalisent qu'elles ont la capacité d'agir favorablement sur une situation. On parle d'ivresse du pouvoir. Mais le pouvoir occasionne aussi beaucoup de souffrances. Les personnes de pouvoir doivent faire face à un hyperstress quotidien. Elles sont aussi très courtisées. A tel point qu'elles finissent par ne plus savoir si les gens s'intéressent sincèrement à elles ou si c'est uniquement par intérêt. C'est très compliqué à vivre. Elles vont donc finir par s'isoler et commencer à nourrir des sentiments paranoïaques par rapport à leur environnement. Tout cela va inonder leur cerveau de cortisol. Cette hormone peut avoir des effets bénéfiques en permettant par exemple de s'adapter à une situation compliquée mais, si elle est maintenue pendant longtemps à un niveau élevé, elle va attaquer les cellules nerveuses et abîmer le cerveau.
Le pouvoir est-il une forme d'addiction?
Oui. Lorsqu'une personne est au pouvoir, sa pompe à dopamine est surstimulée en permanence. Au fil des mois, elle va avoir besoin de toujours plus de dopamine pour retrouver le même niveau de plaisir. Lorsqu'elle perd le pouvoir et que tout s'arrête brutalement, un effet de manque comparable à celui que l'on peut rencontrer dans d'autres types d'addictions peut alors apparaître.
Perdre le pouvoir est une épreuve difficile à surmonter.
Au début, c'est effectivement très compliqué. Ces personnes peuvent connaître des troubles dépressifs et d'autres problèmes psychologiques. Mais lorsqu'elles arrivent à se délivrer de tout cela, elles peuvent parfois évoluer de façon très intéressante et acquérir un certain recul, voire une forme de sagesse. Les hommes et femmes qui perdent le pouvoir deviennent d'une certaine façon plus intéressants car ils redeviennent eux-mêmes.
Après sa défaite lors des primaires socialistes de 2011, Ségolène Royal ne peut retenir ses larmes. Un grand moment de sincérité et de vulnérabilité.
Le pouvoir peut-il rendre fou?
C'est certain. Tout est là pour faire disjoncter les hommes et les femmes de pouvoir. Ils doivent donc se préparer à cette nouvelle fonction. Mais force est de constater que nos dirigeants sont très peu conscients de ces risques et du fonctionnement de leur cerveau. J'ai donc écrit ce livre pour expliquer tout cela au plus grand nombre. Je suis convaincu que c'est en acquérant de nouvelles connaissances sur son propre fonctionnement cérébral qu'un individu peut s'élever et progresser.
Comment aider le dirigeant à garder les pieds sur terre?
En plus d'être davantage conscient des dérives possibles, il doit construire autour de lui des contre-pouvoirs. Le premier contre-pouvoir naturel, c'est l'entourage. Il doit être naturellement bienveillant et en soutien mais aussi critique. Les personnes qui occupent un poste à responsabilités ont de grosses difficultés à connaître la vérité. Les gens autour d'elles n'osent pas leur dire les choses car elles ont peur de ne plus être bien vues. L'entourage proche, par contre, dispose de cette liberté. Il doit l'utiliser. Ensuite, il faut simplifier l'exercice du pouvoir. Les élites ont déjà en elles le risque de se déconnecter de la réalité. Si le faste et les apparats du pouvoir en rajoutent une couche, elles auront toutes les chances de disjoncter. Et, enfin, il faut que la loi et les règlements empêchent le leader de succomber aux excès de pouvoir.
Selon une étude de l'Université de Bond aux Etats-Unis, un dirigeant sur 5 serait psychopathe.
Heureusement, tout le monde n'est pas condamné à changer une fois au pouvoir.
Non, il y a énormément de bons leaders, des gens qui essaient de faire du mieux possible et qui gardent les pieds sur terre.
Quelles qualités doit avoir un bon leader?
L'humilité, l'écoute, le travail, l'abandon de cette posture de dominant/dominé, la volonté de se faire accompagner au sein de l'entreprise ou encore la recherche de l'opinion de l'autre, même si elle ne lui plait pas…
Dans votre livre, vous appelez à modifier en profondeur le système de management actuel.
Ce que je remarque aujourd'hui dans le cadre de mon travail, c'est que plus personne ne veut travailler au sein de modèles de management verticaux basés sur les ordres et la coercition. La nouvelle génération ne se reconnaît plus dans ce mode managérial de l'ancien monde. Si les entreprises continuent à fonctionner de la sorte, elles vont finir par disparaître car elles ne parviendront plus à attirer et retenir les talents. Si elles veulent survivre, elles doivent s'adapter et développer un mode de management horizontal, fondé sur l'écoute, le respect, l'autonomie et la confiance.

Ilham Kadri est la seule femme à diriger une entreprise du BEL20. Elle a pris la tête de Solvay en mars 2019.
Quelle sera la place des femmes dans cette nouvelle façon de gérer les entreprises?
Actuellement, les femmes sont très peu représentées. En France, sur les 120 plus grandes entreprises, une seule est dirigée par une femme. (ndlr : le constat n'est pas meilleur en Belgique puisqu'il n'y a qu'une seule femme à la tête des 20 plus grandes entreprises cotées en Bourse). Dans le système vertical passé, la femme n'avait d'autres choix pour réussir que de singer l'homme, en faisant parfois pire que lui. Or, si l'on passe désormais à un management plus coopératif, les femmes pourront réussir avec leurs qualités propres, notamment via une meilleure qualité d'écoute et prise en compte des émotions. Les femmes ont une appréhension du pouvoir différente des hommes. Elles sont moins dans la confrontation et plus dans la recherche de compromis. Si nous avions une représentativité plus importante des femmes au sommet de la pyramide, cela aurait une influence positive sur l'exercice du pouvoir.
A l'heure actuelle, le peuple porte toujours un regard très critique sur les élites. Est-ce que cela peut changer?
L'opinion dominante est effectivement le "tous pourris". Or, cette détestation des élites, nourrie par des inégalités grandissantes et des scandales à répétition, est très dangereuse pour la cohésion et le développement d'un pays. Malheureusement, les événements récents n'aident pas à changer la donne et ce n'est probablement pas l'invraisemblable saga Carlos Ghosn qui sera de nature à réconcilier le grand public avec les dirigeants. Mais il est toutefois possible d'améliorer la situation. D'un côté, les dirigeants doivent évoluer dans leur comportement au pouvoir en allant vers plus d'humilité et de sobriété. De l'autre, le grand public doit se rendre compte que les dirigeant(e)s ne sont pas des hommes ou des femmes providentielles. Nous devons tous nécessairement gagner en maturité dans notre relation au pouvoir, faute de quoi la tentation sera de nous rapprocher des discours populistes.

>> Pour en savoir plus : "Le pouvoir rend-il fou?" d'Erwan Deveze (Larousse, 2020).