Sarah Chaari, championne du monde de taekwondo et étudiante en première année de médecine
La Carolorégienne a accompli tout cela à 17 ans seulement.
- Publié le 27-12-2022 à 10h43

À 17 ans, Sarah Chaari est entrée dans l'histoire du taekwondo en devenant n°1 mondiale au terme de sa première saison chez les seniors. Le 2 décembre, la jeune Carolo a, en effet, détrôné la Brésilienne Caroline Santos au sommet de la hiérarchie des -62 kg. Cette prouesse, Sarah la doit, bien sûr, à son titre de championne du monde, décroché mi-novembre, à Guadalajara (Mexique), mais aussi à son incroyable régularité pendant toute l'année.
Apparue pour la première fois sur la scène internationale fin février, en Albanie, où elle a d'emblée décroché le bronze, Sarah Chaari a collectionné les médailles cette saison : bronze à Sofia, bronze à Lommel, or à Alicante, or à Innsbruck, bronze à Tallinn et or à Tirana. Mi-mai, à Manchester, la prodige belge s'est offert le bronze européen avant d'être sacrée championne du monde juniors, puis seniors, devenant la première à réussir ce doublé insolite.
Sarah, quand et comment êtes-vous venue au taekwondo ?
"J'ai commencé à l'âge de 5 ans. Au début, pour pratiquer un sport, pour le plaisir. Puis, quand j'ai grandi, je me suis alignée en compétition. C'était vers 11 ou 12 ans. En fait, ce sont mes parents qui m'ont amenée au taekwondo. J'ai essayé plusieurs sports comme la gymnastique et la danse classique, mais cela ne m'a pas plu."
Et vous voilà championne du monde juniors et seniors la même année ! Expliquez-nous ça…
"D'ordinaire, ces compétitions ont lieu en alternance, une année sur deux. Mais, avec le Covid, le Mondial seniors 2021 a été reporté en 2022, si bien que j'ai pu participer aux deux événements. Et j'y ai tout simplement décroché le titre…"
"Je ne m'attendais pas à autant de médailles"
Vous avez trusté les podiums cette saison. Êtes-vous surprise par cette réussite ?
"Pour une première année chez les seniors, j'avoue que je ne m'attendais pas à autant de médailles, aussi rapidement. Mais, plus j'avançais dans la saison, plus je m'améliorais. Et plus j'ai décroché des médailles ! Normalement, je devrais encore combattre en juniors, mais le DT francophone, Éric Maréchal, a pensé que ce serait bien de me lancer en seniors. Et tout a bien tourné pour moi."
Racontez-nous cette journée où vous avez décroché le titre mondial seniors…
"Tout d'abord, je suis arrivée au Mexique avec l'idée d'essayer de passer un tour, deux tours et puis, on verra. Mais voilà, j'ai écarté successivement l'Américaine Dillon, l'Allemande Froemming et la Chinoise Zhou. Là, je me suis dit : "Ah, quand même…" Ensuite, j'ai battu la Britannique Powell pour arriver en finale. Franchement, je ne m'attendais pas à ça ! Je me suis surprise moi-même."
Il y eut aussi la manière. Tant en demi qu'en finale, contre la Grecque Sarvanaki, vous avez été menée jusqu'à quelques secondes de la fin…
"Oui, il ne faut jamais rien lâcher ! Tout est possible. Jusqu'à la dernière seconde, le score peut changer. Pour moi, il y eut le "warning", encore trois secondes, il faut que je marque. J'ai réussi et j'ai gagné. J'ai d'ailleurs marqué plusieurs fois. C'est venu d'un coup…"
Une journée de compétition est assez longue. Comment vous occupez-vous entre les combats ?
"Il est vrai que l'attente est longue et qu'on ne sait pas exactement quand on doit monter sur le tatami puisque l'horaire dépend des combats précédents. Il faut donc suivre sur un écran le déroulement de la compétition. Entre les combats, je me repose. Parfois, j'ai le temps pour une petite sieste. Sinon, je mange, je bois, je m'étire, je discute ou je suis sur mon téléphone. J'échange avec ma famille, mes amies, mais aussi avec mes partenaires sur place, le coach, le kiné."
Le taekwondo en Belgique est-il comme une petite famille ?
"En quelque sorte. On est souvent ensemble en voyage avec le groupe. On se soutient. Et dois dire que j'ai été bien intégrée dès le début. Mais on se connaissait déjà. On se parlait déjà avant que Jaouad (Achab) et les autres ne viennent côté francophone."
Revenons un peu en arrière, à vos jeunes années. Où et avec qui avez-vous commencé ?
"Je suis née à Namur, mais j'ai grandi à Charleroi, à Gilly plus précisément, où habitent mes parents. J'ai donc commencé au Ramdani Team avec mes deux grands frères, Marouane (21 ans) et Anas (20 ans), ainsi que mon père. On s'entraînait tous les quatre. Après, j'ai changé de club. Je suis partie au Tollyo Academy, à Montignies-sur-Sambre, le club dirigé par Christian Aubert."
Vous y êtes devenue un exemple…
"J'aime bien partager mon expérience et j'encourage les plus jeunes parce que, moi aussi, quand j'étais petite, j'étais comme elles. Je leur dit de ne rien lâcher, de bien s'entraîner et j'espère que je peux ainsi les aider."
Vous pratiquez un sport de combat. Est-ce que c'est féminin ?
"Le taekwondo est accessible à tout le monde. Il y a des catégories masculines et féminines. C'est donc que ce sport a été pensé, construit pour les hommes et pour les femmes."
À côté du sport de haut niveau, vous êtes également en première année de Médecine, à 17 ans… Vous brûlez décidément toutes les étapes, non ?
"Pendant toute ma rhéto, j'ai pris des cours préparatoires à l'examen d'entrée. Ils avaient lieu le samedi. Après ma session de fin de rhéto, j'ai consacré les derniers jours à travailler à fond l'examen et je suis passée tout juste ! En sortant, je pensais que j'avais raté. Je n'étais pas sûre de mes réponses. Et, finalement, en recevant mes résultats, j'ai vu que j'avais réussi."
Comment gérez-vous une journée, une semaine, entre les études et le sport, sachant aussi que vous êtes souvent à l'étranger ?
"Du lundi au vendredi, je commence à 8 h et je termine à 16 h, parfois à 18 h. Il m'arrive de commencer aussi plus tard. Cela dépend… Si j'ai fini à 16 h, j'étudie un peu. À 18 h, j'ai entraînement, jusque 21 h environ. Quand je rentre, j'essaie d'encore étudier. J'ai la chance d'avoir un kot sur le campus Erasme, à Anderlecht, où l'Association francophone belge de taekwondo (ABFT) a son centre de haut niveau. Bon, pour le moment, tout se passe bien. En fait, c'est une question d'organisation. Avec mon statut de sportive de haut niveau, j'ai la possibilité d'étaler mes années d'études. Quand je vais à l'étranger, je demande des notes à mes amies pour me mettre en ordre. Il y a aussi des profs qui mettent des vidéos de leurs cours en ligne, ce qui me permet de rattraper. Alors, bien sûr, ce n'est pas facile, mais je ne m'inquiète pas."
Reparlons taekwondo… Ce titre de championne du monde a-t-il changé votre plan de carrière ? Quels sont vos objectifs ?
"Disons tout d'abord que ce qui m'arrive n'était pas prévu. Avant le Mexique, j'espérais simplement décrocher une médaille au Mondial. Maintenant que je suis championne du monde, mes objectifs vont, bien évidemment, évoluer. Ce titre m'a rapporté beaucoup de points au ranking et je me dis qu'il y a peut-être moyen de se qualifier pour les JO. Et pourquoi pas dès Paris 2024 ! Mais il faut savoir qu'il n'y a que quatre catégories au programme olympique et que, pour moi, ce sera donc en -67 kg, où je suis actuellement n°3. Il y a plus de concurrence mais, en termes de physique, puissance, force, il n'y a pas une énorme différence."
Ce qu'il y a de frappant en taekwondo, c'est l'état d'esprit, le respect entre les combattants…
"Oui, on ne se bagarre pas en dehors des compétitions ! Un combat, c'est un jeu, entre guillemets. On donne le meilleur de soi-même. Si on gagne, tant mieux. Après, on salue son adversaire, puis le coach parce qu'on sait que le sportif n'est rien sans le coach. C'est comme ça depuis que j'ai commencé."

"C'est moi qui ai décidé de porter le foulard"
Autre excellente nouvelle en cette fin d'année, vous êtes désormais sportive sous contrat à l'Adeps. Qu'est-ce que cela représente ou signifie pour vous ?
"Je l'ai appris après ma médaille de bronze à l'Euro mi-mai, à Manchester. En fait, Éric Maréchal m'a dit qu'il proposerait ma candidature et défendrait mon dossier pour me mettre sous contrat. Le fait de l'être est une forme d'aboutissement. Mais, surtout, je vais pouvoir m'investir encore plus alors que certains doivent parfois choisir entre leurs études et leur sport."
Avec votre taille, 1,89 m, vous ne passez pas inaperçue. Est-elle un avantage dans votre sport ?
"Oui. Être grande, cela aide. Dans les deux sens. Avec des jambes plus longues, on peut frapper plus facilement. Et puis, aussi, on n'est moins atteignable à la tête par son adversaire."
Comment le vivez-vous dans la vie quotidienne ?
"J'ai toujours été la plus grande de la classe par rapport à mes copines. J'ai grandi en âge, j'ai grandi en taille. Moi, cela ne me dérange pas, même si on me le dit souvent."
En quoi pouvez-vous encore progresser sur le plan sportif ?
"J'ai encore beaucoup à apprendre techniquement, même physiquement. En termes de cardio, à la fin de mes combats, j'étais morte. Au niveau de la flexibilité aussi. Non, j'ai encore une marge de progression. Il faut que je travaille !"
Que serait l'aboutissement de votre carrière, championne olympique ?
"Oui !"
2024 ou 2028 ?
"Les deux ! Et, si possible, 2032 aussi…"
Entre les études et le sport, avez-vous des hobbies ?
"Disons que je n'ai pas un temps illimité, mais j'en trouve toujours pour sortir avec ma famille, mes amies. Si j'ai envie d'aller au restaurant, au cinéma ou au shopping, je m'organise ! La famille, c'est très important pour moi. Mes parents me suivent en compétition. En tout cas, quand ils peuvent…"
Vous portez le foulard. Pourquoi ?
"C'est une décision personnelle, que j'ai prise il y a deux ans. Et ça me regarde. Moi, je sais pourquoi je l'ai mis. Ce qui m'agace, ce sont les gens qui commentent sans savoir, sans me connaître. Par exemple, je suis sensible à ce qui se passe en Iran. Moi, je n'aurais pas aimé qu'on me force à le porter. Je l'ai mis parce que j'avais envie. Les femmes iraniennes se battent pour leur loi, leur liberté et je les soutiens à 100 %. Si on les soutient, elles, à mettre ou ne pas mettre ce qu'elles veulent, on doit me soutenir, moi, à mettre ce que je veux, à faire ce que je veux. La réflexion va dans les deux sens !"