Dans le désert qatari, un élevage d'abeilles politiquement correct
- Publié le 07-01-2019 à 16h43
Ou comment un apiculteur profite du blocus saoudien pour contribuer au spectaculaire essor de la filière agroalimentaire nationale.Conteur né, Khalid Saif Al Suwaidi l'est certainement. Attablé au Saif Apiaries Café, son café-épicerie tout à l'honneur des abeilles, ce Qatari quadragénaire se présente comme un passionné d'apidés. Enfant, il aurait récupéré le miel d'une ruche à mains nues après avoir passé des heures à observer le va-et-vient des abeilles. Des années plus tard, lors d'un voyage dans les pays d'Europe de l'Est, un Ukrainien, d'allure inquiétante, l'aurait forcé à lui vendre des kilos de miel. C'est l'été à Doha, la capitale du Qatar. Dans la chaleur du soir, Khalid savoure puis soudain se redresse. "Mon père ne voulait pas que je me lance dans le miel, remarque-t-il. Heureusement que je ne l'ai pas écouté !"
Dix tonnes de miel par an
Khalid Saif Al Suwaidi est affable, parle un anglais parfait et se plaît à badiner. Il fait surtout partie des figures montantes de l'entreprenariat qatari. "Je récolte et commercialise dix tonnes de miel par an", lance-t-il en souriant. Né en 1975, l'apiculteur s'est longtemps contenté de son poste de responsable du souk Al Wakrah avant de réaliser son rêve et de fabriquer son propre miel. "Les abeilles ont une place particulière dans notre culture, confie-t-il. Traditionnellement, c'est un médicament mais aussi un cadeau de choix, que l'on offre en symbole d'amitié."
Cinquante degrés l'été, une végétation rase, des tonnes de sable et très peu d'eau. Produire du miel au Qatar s'annonce comme un défi. L'homme se forme d'abord en Europe, puis se lance en 2010, en marge de son travail. "Toutes mes abeilles viennent d'Égypte ou du Yémen, explique l'apiculteur. Elles produisent moins de miel que les abeilles que vous trouverez en Europe, mais sont capables de survivre dans ce climat si l'on en prend soin."
Plus gros producteur qatari, Khalid possède aujourd'hui un millier de ruches au Qatar, et quelques centaines dans d'autres pays du Golfe. Depuis plusieurs mois, il installe aussi des ruches chez les particuliers. Il les vend, puis les entretient pour une somme modique ; en échange, leurs propriétaires en récupèrent le nectar. "Les gens adorent manger et offrir du miel de leur propriété", commente le businessman.
Le café est froid, Khalid parle depuis des heures sans jamais perdre sa passion. "Les jeunes Qataris ne connaissent pas la nature et encore moins les abeilles", affirme-t-il. L'apiculteur travaille régulièrement avec les écoles du coin pour expliquer aux enfants comment fonctionne son entreprise. Une manière de rendre, explique-t-il, ce que son pays lui a donné.
Le boom généré par le blocus
"J'ai aussi envie de me lancer dans les œufs", sourit l'apiculteur en pointant du doigt un terrain vague. "Pour voir si ça marche, je compte importer cent mille poules." Quelques jours plus tard, à Al Shahaniya, une ville située au centre du Qatar, Khalid nous a amené dans la ferme familiale, un océan de verdure au milieu du désert. Un de ses employés apporte des dattes - "les meilleures du monde", dit-il avant d'enfiler sa tenue de travail. "Quand je me suis lancé, les gens disaient que je n'y arriverais pas, que c'était impossible", raconte Khalid. "Aujourd'hui, je ne peux même plus satisfaire la demande !"
Les ventes explosent depuis un an et le début du blocus décrété par l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et leurs alliés en juin 2017 (voir ci-dessous). La quasi-totalité de la nourriture consommée au Qatar provenait alors de l'importation. Ce fut la cohue dès la fermeture des frontières et les habitants se ruèrent sur les magasins, achetant tout ce qu'ils pouvaient en prévision d'une potentielle crise. À une vague d'achats impulsifs les premiers jours du blocus s'est substituée ensuite une nouvelle manière de consommer, plus locale et plus propre, encouragée par une politique gouvernementale et une marque, le Made in Qatar, qui met en avant les denrées produites localement.
La filière locale tourne à plein régime
Pour faire face à la crise, le Qatar a d'abord développé de nouveaux partenariats commerciaux. "Plusieurs acteurs du Moyen-Orient ont pris la place des pays du blocus comme la Turquie et l'Iran, mais aussi les pays d'Asie", note Nabil Ennasri, chercheur en science politique et spécialiste du Qatar. En un an, l'émirat gazier a surtout tout fait pour développer la filière locale. Alors que la production qatarie ne couvrait que 1 % de la demande intérieure avant le blocus, l'émirat peut aujourd'hui répondre à la moitié de ses besoins en viande, en poisson et en produits laitiers. Sa production agricole a au moins été multipliée par trois. "Le Made in Qatar est une volonté qui tourne quasi à l'obsession, continue le chercheur. Le Qatar ne veut plus être dépendant pour éviter d'être mis en difficulté."
Facilitation des formalités administratives, accès plus simple aux prêts, organisation d'expositions nationales et internationales consacrées au Made in Qatar… L'État qatari se donne les moyens de développer l'agriculture locale.
Khalid ne s'en plaint pas. "Les choses sont beaucoup plus simples pour moi depuis un an, confie-t-il. Je ne peux plus aller à La Mecque mais, honnêtement, je ne veux plus que le blocus s'arrête." À vrai dire, l'entrepreneur entend même surfer sur la vague. "D'ici trois ans, j'aimerais être majoritaire sur le marché", lâche-t-il d'un ton sérieux. "Dans cinq ans, le Qatar pourrait être totalement autosuffisant." Un objectif ambitieux, mais loin d'être impossible dans un État qui a consacré 40 milliards de dollars à son agriculture en 2017.