L'éviction de Maduro est un revers pour la stratégie chinoise en Amérique latine
Le Venezuela en était une pièce maîtresse. Malgré son importance économique, le pays n'est, toutefois, pas un enjeu stratégique majeur pour Pékin.

- Publié le 05-01-2026 à 18h44
- Mis à jour le 06-01-2026 à 10h05

Quelques heures avant son spectaculaire enlèvement, Nicolas Maduro recevait, au palais présidentiel de Miraflores, une délégation chinoise conduite par une de ses vieilles connaissances, Qiu Xiaoqi. L'envoyé spécial du président Xi Jinping pour l'Amérique latine devait réitérer, à Caracas, le soutien indéfectible de la Chine à un pays avec lequel elle a considérablement développé ses relations depuis la visite historique d'Hugo Chavez à Pékin en octobre 1999.
"Profondément choquée", la Chine a dit "condamner fermement le recours inconsidéré à la force par les États-Unis contre un État souverain et les actions dirigées contre le président d'un autre pays". Dénonçant "une transgression grave" du droit international, "une violation de la souveraineté du Venezuela" et "une menace pour la paix et la sécurité en Amérique latine", elle a exhorté Washington à respecter ses obligations, notamment celles qui découlent de la charte des Nations unies.
Pour véhémente que soit l'indignation à Pékin, elle ne devrait pas déboucher sur des mesures concrètes. Si le Venezuela est devenu un partenaire économique important pour la Chine, il ne constitue pas pour autant un enjeu stratégique justifiant une posture plus agressive à l'égard des États-Unis. Le pétrole, dont on parle beaucoup, pèse lourd sans doute, mais bien plus pour Caracas que pour Pékin. Si, ces trois dernières années, la Chine achetait, via des intermédiaires pour contourner plus ou moins discrètement l'embargo décrété à Washington, de 60 à 80 % des exportations de brut vénézuélien, cela ne représentait jamais plus que 4 % des importations chinoises de pétrole.
De nombreux contacts au plus haut niveau
Cela étant dit, le coup de force américain est malgré tout un revers causé à la stratégie chinoise en Amérique latine, dont le Venezuela était une pièce maîtresse. Reflétant la proximité instaurée entre les deux pays, les échanges de visites officielles ont été nombreux. Rien qu'au plus haut niveau, Chavez s'est rendu six fois en Chine pendant sa présidence et Maduro y est allé cinq fois – la dernière en septembre 2023. Du côté chinois, Jiang Zemin a été accueilli à Caracas en 2001, son successeur Hu Jintao en 2013, et Xi Jinping en 2014 (après une première visite en 2009 alors qu'il était vice-président). Xi et Maduro s'étaient encore revus à Moscou, le 9 mai dernier, à l'occasion des célébrations du 80e anniversaire de la victoire sur l'Allemagne nazie.
Profitant du désengagement des États-Unis, alors obnubilés par le Moyen-Orient après les attentats du 11 septembre 2001, la Chine a lancé une offensive massive en Amérique latine. Quasi inexistants en 2000 (ils totalisaient 12 milliards de dollars à peine), ses échanges commerciaux avec cette région du monde dépassent désormais les 500 milliards – avec un excédent de plus de 100 milliards au bénéfice de Pékin. La Chine est devenue le premier partenaire de l'Amérique du Sud et le deuxième de l'Amérique centrale (après les États-Unis). Durant le dernier quart de siècle, Pékin y a investi en moyenne 8 milliards de dollars par an.
Oasis de gauche sur un continent de droite
Pour la Chine communiste, l'avènement d'un régime de gauche à Caracas, à la fin des années 1990, a fait du Venezuela un îlot sacré dans ce qui était alors un océan de régimes de droite et d'économies néolibérales. Plus de 400 accords de coopération ont été conclus entre les deux pays. Leur commerce bilatéral a été multiplié par cent en vingt ans, tandis que les banques chinoises prêtaient au total plus de 67 milliards de dollars à Caracas – soit la moitié de tous les prêts chinois à l'Amérique latine et plus que la Chine en ait jamais accordé à un autre pays.
Cela signifie aussi que le Venezuela s'est lourdement endetté, à l'instar de la plupart des pays qui, comme lui, participent aux Nouvelles routes de la soie, cette initiative globale de Xi Jinping pour accroître les échanges avec la Chine et renforcer son influence. Cela veut dire aussi que le pays, qui s'est rapproché de la Chine pour échapper aux pressions des États-Unis, a finalement remplacé son ancienne dépendance par une nouvelle.
Partenaires stratégiques, mais sans garanties de sécurité
Sans pour autant profiter d'une protection, ainsi que les derniers événements le rappellent. Les deux parties ont célébré les progrès de leur complicité en se payant de mots. On est ainsi passé d'un "partenariat stratégique" à un "partenariat stratégique complet" et finalement, à l'occasion de l'ultime visite de Maduro à Pékin, à un "partenariat stratégique à toute épreuve". Sauf l'épreuve de la force, toutefois, car les accords passés entre la Chine et le Venezuela ne comportent aucune garantie de sécurité.
Hugo Chavez aurait pu le prévoir. Pénétrant, lors de son voyage à Pékin de 1999, dans le mausolée de Mao sur la place Tian'anmen, il avait confié à ses hôtes qu'il avait "été maoïste toute sa vie". Il aimait effectivement émailler ses discours de citations tirées du fameux Petit livre rouge. Il est curieux qu'il n'ait apparemment pas retenu celle-ci, à son usage comme à celui de son successeur : "Le pouvoir est au bout du fusil."
