La France est-elle encore une grande puissance mondiale ?
La France, qui a pris samedi la présidence du Conseil de l'Union européenne, a essuyé récemment plusieurs revers sur la scène internationale. Elle pèse sur le débat, pas forcément sur les résultats, estime Frédéric Charillon. Pour ce spécialiste des relations internationales, dans ce monde, il ne suffit pas d'avoir raison intellectuellement.
- Publié le 03-01-2022 à 06h33
- Mis à jour le 10-01-2022 à 13h03

La France est bousculée ces derniers mois sur plusieurs fronts sur la scène internationale. Elle a subi plusieurs échecs, comme l'enlisement de la lutte anti-terroriste au Sahel et le déploiement actuel de mercenaires russes du groupe Wagner au Mali, où les Français sont présents depuis 2013 pour lutter contre les islamistes. En septembre, l'Australie a trahi la France en rompant le contrat d'achat de sous-marins suite à la création de l'alliance "Aukus" entre l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis. Dans le bassin Indo-Pacifique toujours, la Chine, qui étend son influence sur de nombreux pays, lorgne la Nouvelle-Calédonie pour sa position stratégique et ses ressources minières. L'archipel a toutefois décidé de rester français suite au référendum d'autodétermination, le 12 décembre.
À chaque revers ou à chaque menace, quasiment, se pose en France la question de sa place dans le monde. Est-elle encore une grande puissance mondiale ?
"Plusieurs facteurs contribuent à la puissance : la force, l'économie, l'attractivité, la crédibilité, la légitimité… Et, bien sûr, la combinaison de tout cela", explique d'abord Frédéric Charillon, directeur de l'ouvrage La France dans le monde (CNRS Éditions, 2021) et professeur de science politique à l'Université Clermont-Auvergne (UCA) et à Sciences-Po Paris.
Une "obsession de classe" très française
"Dès lors, la France est-elle encore une grande puissance ? À vrai dire, le monde ne se conçoit plus en ces termes. Que veut dire une grande puissance aujourd'hui ? Les États-Unis sont une grande puissance, mais ils échouent régulièrement, en Irak, en Afghanistan… La Chine est une grande puissance, mais son modèle effraie et elle n'a pas d'alliés, uniquement quelques vassaux. La Russie est une grande puissance, mais avec le PIB d'une puissance moyenne, et dont la reconstruction militaire se fait au détriment de la prospérité interne. La France, comme d'autres, est un pays qui compte, mais avec des limites à son action. Il faut arrêter de se demander sans cesse si nous sommes une puissance moyenne, grande, petite… Comme si on se demandait si on faisait partie de la petite, moyenne ou haute bourgeoisie. Cette obsession de classe est d'ailleurs très française."
La France reste une puissance militaire, et nucléaire, importante et elle est l'un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle demeure la 6e ou 7e économie mondiale et rayonne encore dans le monde grâce à son patrimoine, sa culture, son art de vivre. Elle est d'ailleurs toujours le pays le plus visité au monde.
Une politique de "la grandeur"
S'il fallait tout de même classer la France, pour Frédéric Charillon, spécialiste des relations internationales qui a dirigé l'Institut de recherches stratégiques de l'École militaire (Irsem), elle serait aujourd'hui une "puissance globale".
"C'est-à-dire ni une superpuissance capable de rivaliser encore avec les États démographiquement ou économiquement beaucoup plus étoffés, comme les États-Unis ou la Chine, ni une simple puissance régionale, qui n'aurait d'influence que dans son environnement stratégique immédiat. Elle n'a pas tous les moyens de ses ambitions, mais son message reste attendu. Elle n'a pas que des amis, mais sa culture et son mode de vie restent respectés. Elle agace, mais on reconnaît sa légitimité. La France pèse encore sur le débat sur la scène internationale, pas forcément sur les résultats", explique l'universitaire.
Et de prendre les exemples de la guerre en Irak et de l'explosion du port de Beyrouth pour illustrer son propos : "Pour l'Irak, nous avons eu raison, nous avons été suivis, nous avons été écoutés, mais nous n'avons pas empêché la guerre. Pour le Liban, après l'explosion du port, la France a beaucoup pesé dans le débat, mais le Liban n'est pas réformé. Nous ne sommes donc plus toujours capables de changer le cours des choses. Mais, encore une fois, nous ne sommes pas les seuls."
La France a, avec le général de Gaulle, tenté de compenser sa perte de puissance par le verbe, la justesse de l'analyse, et une posture forte. "De Gaulle appelait ça 'la grandeur'. Il savait que la France n'aurait plus les armements, ni l'économie des États-Unis, ni bientôt de la Chine. Mais elle pouvait avoir l'analyse juste des situations internationales. Comme dans son discours de Phnom Penh sur la guerre du Vietnam en 1966, ou plus tard Jacques Chirac sur l'Irak en 2003. Bien sûr, la limite de cette approche, c'est que, dans ce monde, il ne suffit pas d'avoir raison intellectuellement…"
Anomalies et épisodes peu glorieux
Si les styles ont été différents entre les présidents de la Ve république, tous ont tenté de maintenir la France à flot sur la scène internationale. "Des erreurs, il y en a sans doute eu, comme l'intervention en Libye peut-être. Des anomalies, certainement. On pourrait évoquer la relation entre la France et l'Afrique. Des épisodes peu glorieux, évidemment, aussi. Mais je ne pense pas qu'il y ait eu de politiques étrangères catastrophiques", poursuit Frédéric Charillon.
Lors de son mandat, le président Emmanuel Macron a lui aussi été très actif pour permettre à la France de peser encore sur la scène internationale. Il a ainsi récemment rassemblé les dirigeants de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan à Bruxelles. "Il a aussi réuni trois fois les protagonistes du conflit libyen à Paris", rappelle Frédéric Charillon, qui poursuit : "Il s'est investi sur le dossier libanais avec force, et veut parler à tout le monde, y compris à des partenaires brouillés entre eux. Il assume d'ailleurs cette posture consistant à discuter avec tous, y compris les plus controversés, comme le prince saoudien Mohammed ben Salmane. C'est un 'anti néocon'. Les néoconservateurs américains n'acceptent de parler qu'avec ceux qui souscrivent à leurs idées. Emmanuel Macron, lui, veut parler à ceux qui divergent. Dans son esprit, la diplomatie sert à cela. C'est à la fois pertinent et risqué, car on s'expose nécessairement à des échecs, dans un monde où chaque échec est montré du doigt par les médias, non comme une étape dans un processus, mais comme un désaveu définitif."
"La France a de beaux restes"
Après deux Présidents plus interventionnistes, le président Macron a ainsi renoué avec la tradition gaullienne. "Emmanuel Macron aime le verbe. Trop ? C'est mieux qu'un Président inculte. Que retiendra-t-on finalement de lui pour ce mandat ? Son choix de l'Europe, du libéralisme et du multilatéralisme, dans une époque où les trois étaient attaqués de toute part. On retiendra également son parler vrai, pour nommer les problèmes : Russia Today, un 'organe d'influence', l'Otan 'en état de mort cérébrale'… Il y a eu aussi ses bras de fer avec Orban, Erdogan… Il est difficile de faire un premier bilan si tôt. Mais pour l'heure, si toutes les tentatives n'ont pas abouti, il n'y a eu ni aventurisme irresponsable ni attentisme lâche", affirme Frédéric Charillon, dont le nouveau livre, Guerres d'influence. Les États à la conquête des esprits (Odile Jacob), sort ce 5 janvier. Le spécialiste dépeint finalement une France pugnace, malgré sa perte de puissance : "La France a de beaux restes. Elle a la prétention d'avoir une vision de l'international et elle essaie aujourd'hui encore de peser par le verbe. Ce qui n'est pas absurde. Et puis, au moins, la France tente encore."