"Vladimir Poutine est plus puissant que jamais même s'il a été titillé sur son point faible ces derniers mois"
Pour Anne Godart (UMons), le président russe sera réélu sans l'ombre d'un doute ce 17 mars. Ce qui n'est pas une bonne nouvelle pour l'Occident. "L'affrontement entre la Russie et l'Europe n'a jamais été aussi loin qu'aujourd'hui", estime-t-elle.

- Publié le 09-03-2024 à 11h45
- Mis à jour le 09-03-2024 à 12h58

Anne Godart le revendique haut et fort: elle est amoureuse de la Russie. Sa culture la passionne. Et ce, depuis très longtemps. Mais une ombre s'est glissée au tableau. Et elle arbore la silhouette du président russe, Vladimir Poutine. "Le visage de la Russie actuelle est détestable", regrette la cheffe de travaux au service des études de l'espace post-soviétique et des mondes slaves de l'UMons. Si elle continue à l'étudier et à scruter ce qu'il s'y passe, elle porte aujourd'hui un oeil beaucoup plus sévère sur ce pays. "J'ai mis du temps à avoir le discours que je tiens aujourd'hui, mais je suis confrontée au principe de réalité. Continuer à défendre la Russie dirigée par des mafieux, ce n'est pas possible. Trop de gens y laissent leur vie", poursuit-elle, en colère. Et elle sait que ce n'est pas le scrutin de ce mois de mars qui va changer les choses. Vladimir Poutine sera réélu. Il poursuivra sa (longue) route présidentielle. Jusqu'au jour où... Dans le cadre de l'Invité du samedi, Anne Godart revient sur les enjeux de la présidentielle russe et évoque sans langue de bois l'avenir de cette nation qui la fascine.
À une semaine de l'élection présidentielle, Vladimir Poutine est-il plus puissant que jamais ?
Oui, évidemment. Il va l'emporter. Il n'y a aucun doute à ce sujet. Seulement trois autres candidats peuvent se présenter. C'est une opposition un peu fantoche. Mais le but de Poutine est d'être réélu avec le maximum de voix possible. Il vise un résultat stalinien. Et là il rêve peut-être un peu. Mais quoi qu'il en soit, les analystes sont unanimes: ce ne sont pas de vraies élections. C'est un cirque, un référendum pour Poutine qui va lui permettre d'entamer un énième nouveau mandat et d'envisager, pourquoi pas, de poursuivre jusqu'en 2036. On pourrait en rire s'il n'y avait pas tant de tués à cause de cette immortalité consacrée de Poutine. C'est vraiment une caricature de démocratie.
On a vu ces derniers mois des tensions éclater en Russie, notamment concernant les pannes de chauffage, les prix de certaines denrées, l'emprisonnement d'un opposant au Bachkortostan... Mais ce n'est pas suffisant pour inquiéter Poutine ?
Il est sûr que ça vient le titiller sur son point faible, à savoir la question du régionalisme. La fédération de Russie n'a de fédération que le nom. Tout est centralisé à Moscou. Et c'est là que le bât blesse car toutes les régions ne sont pas gagnantes dans l'affaire. Certaines donnent plus au centre qu'elles ne reçoivent. Vladimir Poutine a intérêt à s'occuper de cette problématique. Cela faisait partie du projet de Navalny, qui voulait une vraie fédération avec des régions plus indépendantes. C'est par ce genre de considération que du tort peut être fait à Poutine. Dans son adresse à la nation, le président russe a évoqué le sujet de la régionalisation pour montrer qu'il y pense, mais je n'y crois pas.
Le décès de Navalny a fait beaucoup de bruit. Son image est-elle encore plus forte maintenant qu'il est décédé ?
Ce qui est arrivé à cet homme courageux est affreux. Mais, en effet, mort, il est plus puissant que vivant. C'est devenu une icône. Son décès a peut-être eu pour effet de titiller les consciences. Il est mort pour ses convictions. Il voulait la paix, pas la guerre. Un maire, présent aux funérailles, a évoqué une canonisation de Navalny. Ca m'a sciée d'entendre ça à la télévision.
On a vu des milliers de Russes assister aux obsèques d'Alexeï Navalny... Vous attendiez-vous à ce que tant de gens se réunissent ?
Cette mobilisation m'a vraiment étonnée. Dans le climat actuel, il fallait vraiment un certain courage pour se rendre à ces funérailles. Et les files n'ont pas duré qu'une journée. Alors que cela se trouve à 20 kilomètres du centre de Moscou et que ce n'est pas facile à cette période de l'année de s'y rendre. D'autant plus qu'il y a une présence policière importante. Les Russes qui se rendent aux obsèques savent qu'ils risquent d'être filmés et d'avoir des ennuis ensuite. Mais c'est rassurant de voir qu'une certaine Russie qu'on aime bien et qui ose se montrer existe encore.
Faut-il le voir comme un camouflet pour Poutine à quelques jours de la présidentielle ?
Oui. Il laisse entendre que tout le monde le suit, que toutes les personnes normales votent pour lui. Mais quand on voit la foule pour les funérailles de Navalny, on se rend compte que les opposants au président russe ne sont pas isolés. Ils sont même très nombreux à être dégoûtés des mêmes choses, à partager les mêmes valeurs et à prendre les mêmes risques. Cette situation ne convient pas du tout à Poutine. Mais il n'a pas trop eu le choix. Le président russe qui se pose en chevalier blanc des valeurs de la chrétienté, de l'être humain... n'avait pas beaucoup d'arguments pour empêcher une famille d'enterrer son proche. Il voulait donner une fausse impression de liberté. Et puis, cela tenait lieu aussi de répétition générale pour gérer d'importants déplacements avant le 17 mars.
Vous attendez-vous à ce qu'il y ait des débordements lors du scrutin présidentiel ?
Il se pourrait qu'il y ait quelques petits mouvements, si l'appel des proches de Navalny est suivi. Ils ont poussé les gens à aller voter le dimanche 17 à midi, en fonction de leur lieu d'habitation puisque le pays se trouve sur dix fuseaux horaire. Il se pourrait qu'on assiste à quelque chose, mais c'est un grand point d'interrogation.
Est-il possible que le population conteste le résultat de l'élection ?
Cette élection est déjà contestée. Elle n'a aucune légitimité. Les résultats ne seront pas acceptés par une partie des citoyens. Je miserais au moins sur 20%. On verra si ça peut faire tache d'huile. Mais, pour le moment, la population est muselée. C'est dangereux de donner son point de vue. J'en ai eu encore la preuve la semaine dernière : des étudiants d'une université équivalente à Sciences Po à Moscou ont reçu un mail indiquant que celui qui irait aux funérailles de Navalny serait automatiquement désinscrit.
Dans son discours à la nation, Vladimir Poutine a adopté un ton encore plus menaçant à l'égard de l'Occident. Que faut-il en conclure ?
C'est l'effet miroir. Il a expliqué que c'était l'Occident qui était de plus en plus menaçant. Dans la version des faits qu'il distille, la Russie n'attaque personne, elle se défend. Mais il est clair que son message, avec la liste de son arsenal, fait peur. Il vise surtout les pays baltes, pour qu'ils ne soutiennent pas l'Ukraine. Mais il s'adresse également à ses compatriotes pour leur dire de ne pas s'inquiéter parce que les Russes sont les plus forts et qu'ils vont gagner.
Vladimir Poutine a mis en garde les pays occidentaux, leur indiquant que la Russie avait des armes qui pouvaient "atteindre leur territoire". Est-ce vrai ? Pourrait-on en arriver là ?
Il ne le fera jamais, sauf s'il devient suicidaire. Ce serait la fin de la Russie. L'Otan, qui est dix fois plus armée, ne laisserait pas ce genre de manœuvre sans suite. Et les Russes le savent. Les armes nucléaires sont là pour ne pas s'en servir. On est dans un face à face très compliqué, parce que personne ne veut céder. Or il faut rétablir la paix. Cela ressemble très fort à ce que l'on a connu dans les années 60 dans la baie des Cochons. On a déjà frôlé la catastrophe, mais c'est encore pire à présent. L'affrontement entre la Russie et l'Europe n'a jamais été aussi loin qu'aujourd'hui. Je cherche des fenêtres d'espoir, il n'y en a pas beaucoup. S'entendre avec la Russie sera possible dès que cette équipe mafieuse sera écartée. Je ne vois pas de solution tant que Poutine est au pouvoir. A moins d'un miracle...
Un après-Poutine est-il tout de même en train de se dessiner ?
En tous les cas, je l'appelle de mes voeux. Tout le monde est mortel. C'est comme pour Staline. Beaucoup de gens doivent leur vie au fait qu'il est décédé tout d'un coup d'un AVC. Les Russes ne voyaient pas d'avenir possible à l'époque. Or ils ont vu très rapidement le culte de la personnalité être dénoncé, le dégel arriver. Les choses peuvent changer parfois très vite.
Mais il se dit aussi que le successeur de Poutine pourrait être pire encore...
Il faut bien prendre le risque qu'il quitte le pouvoir. Cette façon de penser excuse le fait qu'il reste à la présidence. Si Poutine meurt - parce que l'écarter ne suffirait pas -, on assisterait à un changement sur l'échiquier. J'en suis sûre. Beaucoup de gens, même proches de Poutine, ne sont pas nécessairement des poutinistes convaincus. Ils se sont parfois retrouvés à le suivre à cause d'un poste qu'ils occupaient ou pour protéger leur famille. Ils suivent la ligne de conduite du président russe, mais ça ne veut pas dire qu'ils la cautionnent pour autant. Ils sont plutôt attentistes, mais il suffit que les conditions changent pour qu'ils s'affirment.

A l'issue de cette élection qui devrait être un plébiscite pour Poutine, doit-on s'attendre à ce que le président russe soit revigoré et que cela ait un impact sur le champ de bataille ukrainien ?
Oui, certainement. Ils vont faire de grandes fêtes pour célébrer cette réélection, avec des drapeaux à tout-va. Ca va évidemment galvaniser les troupes russes et désespérer les Ukrainiens. Mais c'est temporaire. D'autant que les Ukrainiens sont de plus en plus créatifs dans leur défense et arrivent à résister vaillamment. Et puis le nombre de morts est effroyable. Les cercueils qui reviennent en Russie ne peuvent pas tous être camouflés. La population voit ce qui se passe. Mais il y a déjà des effets d'annonce à l'approche de la présidentielle. Des menaces sur Odessa, par exemple. Or il ne faut pas laisser les Russes aller si loin. Je ne comprends d'ailleurs pas ceux qui critiquent les propos de Macron sur une possible présence française en Ukraine. C'est comme ça qu'il faut parler à Poutine...
Le président russe a expliqué qu'il avait le soutien total de la population pour sa guerre en Ukraine. Pourtant, ce n'est pas l'impression qu'on a. Qu'en est-il réellement ?
Le soutien n'est pas du tout total. Il y a bien 15-20% de la population qui soutient la guerre en Ukraine. Inversement, il y a 15-20% qui est radicalement opposée à ce conflit. Et entre les deux, on retrouve des citoyens qui vont dans le sens du pays. C'est ceux-là que Poutine arrive très bien à manipuler. Par le sens du collectif, les rassemblements, le sentiment de victoire... La population est endoctrinée. Mais les citoyens russes ne sont pas bêtes non plus.
Cette guerre est une énorme erreur de Poutine. Et il en est conscient. Dans une interview, le président russe a formulé une phrase assez elliptique mais qui m'a marquée. On sentait qu'il reconnaissait avoir commis une erreur. Mais il n'arrive pas à trouver d'issue. Il veut que ce soit les autres qui oeuvrent à une solution. Le nerf du problème, c'est la jalousie de Poutine vis-à-vis des démocraties occidentales.