La Belgique doit-elle craindre des attaques russes ? "On doit se préparer, tant en termes de désinformation que d'attaques cyber"
Selon le général Van Strythem, chef du commandement Cyber de la Défense belge, les Russes tentent activement de manipuler les opinions publiques étrangères sur Internet. La Belgique semble pour le moment relativement épargnée.

- Publié le 13-03-2024 à 06h31
- Mis à jour le 14-03-2024 à 17h34

La guerre se mène sur tous les terrains. Sur terre, en mer, dans les airs et maintenant aussi dans le cyberespace (et un jour dans l'espace). L'Europe, l'Otan (l'Organisation du traité de l'Atlantique nord), les pays occidentaux n'échangent pas – encore – de coups de canon avec la Russie. Mais la guerre dite "hybride" est déclarée, et cela, depuis longtemps, bien avant l'invasion russe en Ukraine en février 2022.
"Le mot guerre est sans doute exagéré, mais un conflit hybride, oui, certainement, commente le général major Michel Van Strythem. Dans un conflit hybride, on retrouve les attaques cyber, l'espionnage cyber, la désinformation, ainsi que la guerre économique. Au niveau de la Russie, cette guerre hybride prend surtout la forme de désinformation."
Le général Van Strythem est le patron du tout jeune commandement Cyber de la Défense, créé en octobre 2022. "Le Cyber Command a été mis en place parce que la société se digitalise, retrace-t-il. Monde réel et monde digital sont interconnectés. Quand un débat clive sur les médias sociaux, cela crée des rassemblements de foule, des troubles à l'ordre public. Notre mission, c'est de détecter l'influence d'acteurs étrangers qui cherchent à amplifier des discussions radicales sur les médias sociaux en vue de manipuler de l'information ou d'interférer dans des processus décisionnels, politiques, électoraux…"
La désinformation Russe, une doctrine vieille d'un siècle
"Les Russes font de la désinformation depuis plus de 100 ans", souligne notre interlocuteur. Dans les années 60-70, quand ils voulaient influencer un certain public, ils utilisaient des canaux tels que les journaux. Aujourd'hui, ils passent par Internet et les réseaux sociaux qui ont "un effet multiplicateur" grâce à leurs algorithmes qui enferment les gens dans une chambre d'écho, une bulle de pensée dans laquelle ils sont confrontés à un point de vue unique plutôt qu'à des opinions divergentes.
"La doctrine de base des Russes consiste à influencer les populations et les dirigeants des pays qu'ils ont pris pour cible. Ils ont trois cibles spécifiques : leur propre population ; les populations occidentales – dans la pratique, surtout certains grands pays ou des pays d'intérêt primaire, comme la France, l'Allemagne, la Pologne et l'Estonie – ; et le reste du monde, en particulier l'Afrique où ils sont en train de prendre la place laissée par les Occidentaux, surtout la France. La manipulation de l'information doit permettre d'interférer pour leur propre intérêt dans le processus décisionnel de ces pays d'Afrique. Ils vont ainsi parvenir à prendre le contrôle de ressources minières qui financeront leurs guerres. Tout cela n'est pas anodin. Pas anodin du tout."
Il y a un mois, la France révélait l'existence d'un réseau de 193 sites web diffusant de la propagande russe en Europe et aux États-Unis dans le but de légitimer la guerre en Ukraine. Et ce réseau, baptisé "Portal Kombat", est loin d'être le premier du genre.
La Belgique est relativement épargnée
La désinformation russe en Belgique est, semble-t-il, assez limitée. "Jusqu'à présent, on n'a pas détecté d'effets disruptifs majeurs", selon les termes du général Van Strythem. "Mais nous devons rester vigilants, notamment parce que nous sommes le pays hôte de l'Otan et de l'Union européenne", insiste-t-il. "Depuis 2019, on a mis en place un mécanisme de monitoring permanent." Yeux et oreilles sont grands ouverts à l'approche des élections du 9 juin, période particulièrement sujette à des tentatives de désinformation étrangères.
"Au niveau européen, il y a un bon exemple : le Brexit en 2016", le référendum de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne qui avait subi l'influence russe. "En Belgique, on n'a rien détecté de significatif qui aurait influencé le processus électoral de 2019 et on n'a encore rien détecté de significatif pour la campagne électorale en cours."
Deux événements récents en Belgique ont fait l'objet d'une ingérence extérieure : les cours Evras dans les écoles francophones, et les manifestations des agriculteurs.
Le Cyber Command collabore avec une série d'acteurs. "Ce n'est pas un service tout seul dans son coin qui va résoudre le problème. Tout le monde doit s'y mettre. C'est un enjeu de société."
La Commission européenne a subsidié la mise en place de hubs de désinformation. Pour la Belgique, il y en a deux. Un néerlandophone, BenEdmo. Et un francophone, Edmo Belux, chapeauté par la VUB et qui réunit notamment l'Agence France Presse (AFP), la RTBF et des ONG qui essaient de détecter de la désinformation ou font de l'éducation aux médias. Le site du Centre de crise national contient également de nombreuses explications sur la désinformation. "On attache une grande importance à développer la résilience dans ce domaine, apprendre à un maximum de personnes à comprendre comment cet environnement fonctionne."
De l'Evras aux manifs des agriculteurs
Dans l'actualité récente, deux événements, deux débats sensibles dans la société belge, ont fait l'objet d'une ingérence extérieure : les cours Evras (Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) dans les écoles francophones et les manifestations des agriculteurs.
Le général Van Strythem ne veut pas dire si ces tentatives d'influence, dont l'effet est resté limité, venaient de Russie. Mais, de manière générale, explique-t-il, "les Russes vont récupérer tout événement qui crée un débat polémique dans la société pour essayer de l'amplifier. L'important, pour nous, c'est de repérer ces phénomènes le plus vite possible."
Début février, la BBC révélait en outre qu'un Belge, Luc Michel, était à la tête d'un réseau baptisé "Russosphère" qui relaie la désinformation russe contre la France à destination principalement de l'Afrique.
Les Russes vont récupérer tout événement qui crée un débat polémique dans la société pour essayer de l'amplifier. L'important, pour nous, c'est de repérer ces phénomènes le plus vite possible.
Les actions dans le cyberespace ne se limitent pas à la désinformation. Les attaques informatiques y prennent largement leur part. "Ce que l'on subit surtout, ce sont des attaques DDOS qui cherchent à saturer des sites, par exemple des sites officiels", comme celui du Parlement fédéral ou de la chancellerie du Premier ministre. Dernièrement, "on a constaté une corrélation entre certaines communications de décisions gouvernementales sur l'appui à l'Ukraine et, comme par hasard, des attaques DDOS qui se passent tout de suite après. Ce n'est pas parce qu'il y a corrélation qu'il y a forcément un lien de cause à effet, mais ce sont des corrélations fortes." L'effet de ces cyberattaques est resté modéré.
"Pour l'instant, les actions cyber russes se concentrent surtout sur l'Ukraine, voire des pays limitrophes, comme la Pologne ou l'Estonie, alors que la désinformation se concentre sur les grands pays occidentaux (France et Allemagne) et l'Afrique." Si la Belgique ne semble pas être une cible prioritaire, pas de quoi pavoiser. Car "quand il pleut à Paris, il bruine à Bruxelles. On doit se préparer, tant en termes de désinformation que d'attaques cyber."
Pour les auteurs, des motivations très diverses
Il n'est pas toujours facile de déterminer l'origine des actions cyber. "En ce qui concerne la désinformation, c'est très clair", cela vient de Russie, tranche le patron du Cyber Command. Les attaques DDOS viennent sans doute de là, mais cela ne peut être affirmé de manière catégorique.
Les motivations des personnes derrière leur ordinateur sont diverses : "l'argent, l'ego, l'idéologie, la compromission", énumère Michel Van Strythem. L'un n'excluant pas l'autre.
"On constate aussi une tendance à du prépositionnement dans les infrastructures critiques (énergie, port…). Il s'agit d'une intrusion cyber à la suite de laquelle on reste en stand-by, caché le plus longtemps possible, pour avoir un levier à actionner en cas de conflit. C'est quelque chose de dangereux. Les Russes l'ont fait en l'Ukraine, c'est très clair." La Chine utiliserait aussi cette technique.
Enfin, il y a les rançongiciels (ransomware), des logiciels par lesquels des hackers vont bloquer un système informatique et en voler les données pour réclamer ensuite une rançon. Les hôpitaux de la province de Luxembourg en avaient fait les frais, il y a deux ans. "Dans 80-90 % des cas, voire plus, les auteurs sont des organisations criminelles qui font cela pour l'argent, selon le général Van Strythem. Ce qui nous préoccupe, c'est la petite fraction de ces opérations qui sont dirigées par des acteurs externes", pilotés par des États.
