Raphaël Glucksmann: "Les crimes commis au Xinjiang se rapprochent de nous, puisqu'on les porte sur nous"
L'eurodéputé et philosophe français a lancé une campagne percutante sur les réseaux sociaux, interpellant les grandes enseignes pour qu'elles cessent de collaborer avec des fournisseurs et sous-traitants chinois qui utilisent de la main-d'oeuvre forcée ouïghoure.

- Publié le 22-08-2020 à 13h00
- Mis à jour le 27-11-2020 à 15h53

"Les grands silences permettent les grands crimes. Brisons ce silence !" Le philosophe et eurodéputé français Raphaël Glucksmann tente depuis quelques semaines déjà de sensibiliser l'opinion publique à la cause des Ouïghours, le peuple musulman soumis à une répression sans précédent des autorités communistes dans l'ouest de la Chine. Le vice-président de la sous-commission des droits de l'homme au Parlement européen a décidé de cibler les multinationales qui recourent, via leurs fournisseurs, à de la main-d'œuvre forcée du Xinjiang et se rendent ainsi "complices de crimes contre l'humanité". En interpellant de grandes marques – Lacoste, Nike, Zara, etc. – sur les réseaux sociaux, il les a mises sous forte pression. Il a aussi suscité, dans son sillage, de petites actions-chocs - dont "je n'ai même jamais eu l'idée !", nous a-t-il dit le 6 août dernier - et qui traduisent "un nouveau rapport à la consommation autant qu'un élan humaniste".
"La mobilisation doit s'amplifier jusqu'à l'adoption d'une législation européenne contraignante sur le devoir de vigilance des entreprises." En attendant, l'élu de gauche donne rendez-vous le 3 octobre à Paris pour faire de la ville la capitale universelle des Ouïghours.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser à cette cause?
Lorsque je suis entré au Parlement européen, j'ai reçu des familles de déportés ouïghours. J'ai constaté qu'il y avait un gouffre entre ce qu'ils me racontaient, ce qui se passait en Chine, et la totale indifférence, le silence assourdissant en Europe. C'est ce trou noir-là qui m'a convaincu qu'il fallait absolument essayer de répercuter leur voix et d'alerter l'opinion publique. Les Ouïghours me racontaient, en plus, la manière dont la gauche les recevait à cette époque, avec suspicion et une forme de sympathie pour la Chine. Pour être honnête, je me suis senti parfois très seul, mais cette solitude était une raison supplémentaire de mener ce combat jusqu'au bout.
Vous avez décidé de cibler les multinationales dont les fournisseurs utilisent des travailleurs forcés ouïghours. Est-ce par dépit devant le manque de réaction des dirigeants français et européens face aux crimes perpétrés au Xinjiang ?
Le manque de réaction m'a plus que dépité, il m'insupporte et m'horrifie. Les dirigeants européens devraient se couvrir la tête de honte quand on voit que c'est Donald Trump, qui n'est pas un héros de l'humanisme mondial, qui s'exprime de manière claire pour condamner ce crime contre l'humanité. Défendre nos principes, c'est aussi un instrument de puissance qui nous permettra d'être pris au sérieux par les dirigeants chinois. Les faibles, ils s'essuient dessus.
Quand l'institut australien ASPI a publié son rapport "Uyghurs for Sale" ("Ouïghours à vendre"), j'ai attendu des réactions des marques citées et de l'opinion publique, mais rien n'est venu. Pourtant, il pointe plus de quatre-vingts entreprises internationales, qui ont pignon sur rue dans la globalisation et qui sont impliquées dans la mise en esclavage d'un peuple via leurs fournisseurs. Alors, avec mon équipe, on a décidé d'interpeller, l'une après l'autre, toutes les enseignes citées dans ce rapport. Si le Xinjiang semble très loin aux citoyens européens, les chaussures Nike, les chemises Zara ou les casquettes Lacoste, par contre, sont très proches. Cela permet de prendre conscience que la globalisation telle qu'elle fonctionne aujourd'hui peut nous rendre, nous tous qui achetons ces marques, indirectement complices de crimes contre l'humanité. En nous rapprochant du crime, elle rapproche aussi notre conscience des souffrances des Ouïghours. Ce ressort mobilise beaucoup plus facilement que simplement le soutien à un peuple opprimé à l'autre bout de la planète.
Comment les entreprises avec lesquelles vous avez été en contact ont-elles réagi ?
La réaction dépend des compagnies. Adidas avait clairement déjà choisi, avant la campagne, de réorienter son système de production; les discussions ont du coup été tout de suite très concrètes. Lacoste, une fois les tensions du début passées, a pris des engagements extrêmement concrets, mais on sentait qu'on y prenait seulement conscience du problème. Nike a mis en avant son extraordinaire charte interne sans, à aucun moment, se dire qu'elle n'avait absolument pas empêché de collaborer avec des fournisseurs qui employaient des prisonniers de camps de concentration. Calvin Klein et Tommy Hilfiger ont précédé notre interpellation: ils nous ont écrit pour s'engager à mettre fin, dans les douze mois, à toute relation commerciale avec leurs fournisseurs mis en cause. On sent à chaque fois qu'il y a une vraie inquiétude vis-à-vis de ces interpellations publiques et de l'impact qu'elles ont sur leur image. D'autant que c'est leur public, les jeunes, qui les interpelle. Perdre la jeunesse quand on est une marque comme Nike et Adidas, ça fait mal.
En même temps, on entend encore beaucoup de réactions telles que "de toute façon, ça ne changera rien". Comment tentez-vous d'inverser le discours aquoiboniste ?
Les grandes marques qui semblent inaccessibles sont d'une susceptibilité immense à l'opinion. Comme elles ont construit leur business model sur l'exploitation de pauvres gens à l'autre bout de la planète mais aussi sur leur image de marque, le consommateur a un véritable pouvoir. Je constate que, dès qu'on lance quelque chose sur Instagram, les directions nous contactent et nous donnent un rendez-vous aussi vite que possible. Ensuite, aucune, à part Nike, ne prend de haut les exigences du public. Et enfin, maintenant, avant même d'être interpellées publiquement, elles entrent en contact avec nous et mettent en place des plans d'action pour cesser leurs relations avec les fournisseurs incriminés.
Ces marques n'existent que parce qu'on achète leurs produits, qu'on aime bien leurs campagnes de pub, qu'on croit aux messages qu'elles véhiculent. Notre idée est de montrer, aux jeunes en particulier, qu'ils ne sont pas spectateurs, mais qu'ils sont acteurs, qu'ils ne sont pas comme des pantins face à la globalisation, qu'ils peuvent changer les choses. Après avoir été interpellé, Nike a reçu 100 000 messages en deux heures ! Il y a des gens qui ne sont pas dans des partis politiques, qui il y a encore trois mois n'avaient pas de connexion particulière avec l'histoire chinoise ou ouïghoure et qui, tout d'un coup, montrent qu'ils ont un impact sur des mastodontes capitalistes.

C'est une révolution dans le rapport du consommateur aux produits qu'il consomme. Cette mobilisation fonctionne parce que les gens se rendent compte, un, que le crime se rapproche puisqu'on le porte sur nous et, deux, qu'on a du pouvoir sur les marques, sur nos dirigeants - qui, s'ils voient que c'est important pour nous, vont commencer à en parler - et sur la Chine.
On n'a pas l'habitude d'entendre qu'on a du pouvoir sur un pays aussi puissant...
En réalité, le gouvernement chinois a autant besoin de nous que nous de la Chine. Simplement, les dirigeants politiques décident, par cynisme, indifférence, lâcheté, de ne pas utiliser notre pouvoir. Notre impuissance est une décision, un renoncement à la puissance, un renoncement au rapport de force.
Vous utilisez le mot "esclaves", mais la Chine assure que le travail est digne et rémunéré...
Bien sûr...! C'est pour cela que ces travailleurs n'ont pas le choix de l'accepter ou non, c'est pour cela qu'ils ne sont sortis des camps que pour être trimbalés à travers la Chine dans des usines dont ils n'ont pas le droit de sortir, sans avoir le choix de leurs activités ni celui de suivre ou non les cours de rééducation politique du Parti communiste chinois. Ce n'est absolument pas du travail consenti, c'est du travail forcé. La Chine nous explique que les camps de concentration au Xinjiang sont des instituts de formation où on leur apprend à parler mandarin et où les détenus bénéficient d'une formation professionnelle qui leur permettra d'avoir une vie heureuse. Elle va bientôt nous expliquer que les Ouïghours font la queue pour entrer dans ces camps et, ensuite, sont ravis d'aller travailler pour Nike et encore plus ravis d'être transférés sans le savoir pour aller travailler pour Zara. On se souvient tous des mots à l'entrée d'Auschwitz: "Arbeit macht frei".
Il existe un risque grave que les entreprises profitent des violations des droits de l'homme au Xinjiang. Un risque, ce n'est pas un fait...
On sait que de grandes marques bénéficient du travail forcé d'un peuple réduit en esclavage et de la déportation des Ouïghours. C'est un fait. Par contre, l'étendue de ce profit, l'étendue de ce système et le fait qu'il y ait eu ou non des changements depuis les campagnes de sensibilisation et les engagements pris par les marques, cela reste très vague. Je sais bien qu'elles ne peuvent pas contrôler toute ce qui se passe en Chine, c'est quand même un des systèmes les plus opaques aujourd'hui dans le monde. Une des exigences qu'on soumet aux marques, c'est de faire preuve de transparence dans leur correspondance avec les fournisseurs et de prendre leurs responsabilités.
L'atteinte à la réputation des entreprises suffit-elle pour changer les choses ?
Elle fonctionne, comme on est en train de le voir. Mais il faut se rendre compte de l'énergie que cela demande… Et à la fin, je ne suis pas sûr encore du résultat. Mais, si l'on veut avoir un impact global, il faut une législation sur le devoir de vigilance et l'Europe est, dans le monde, la mieux placée pour le faire. L'idée, que j'essaie de porter en tant que rapporteur au Parlement européen, c'est qu'une grande multinationale doit être responsable de l'ensemble de sa chaîne de production même si elle décide de l'éclater et de l'envoyer en Chine. Si elle décide de délocaliser dans un pays où les droits humains sont violés et où elle n'a pas le contrôle de ses fournisseurs, elle peut se retrouver complice de crimes contre l'humanité du jour au lendemain. C'est un choix dont elle doit être tenue responsable.
En tant que citoyens européens, en tant qu'États européens, en tant que puissance publique européenne, on peut imposer un coût à la recherche du plus bas coût. Le coût, c'est la responsabilité juridique face aux violations des droits humains, sociaux et environnementaux dans la chaîne de production des grandes boîtes. Si l'on peut envoyer devant la justice le patron monde de Zara ou d'Adidas, pour des crimes qui sont commis en Chine dans sa chaîne de production, le patron monde de Zara ou d'Adidas réfléchira à deux fois avant d'y aller. Soit il relocalisera, soit, si ce n'est pas possible économiquement, il choisira des pays qui sont des États de droit. À partir du moment où les grandes boîtes ne peuvent plus employer des enfants ou des esclaves ni détruire l'environnement impunément, cela renforce les productions aussi en Europe.
Il existe déjà des principes directeurs de l'Onu sur les entreprises et les droits de l'homme. Cela signifie qu'ils ne fonctionnent pas ?
Cela signifie qu'il faut une puissance publique pour contraindre et faire en sorte qu'ils fonctionnent. Je ne crois pas du tout au volontariat. On peut annoncer tous les principes du monde, tant qu'il n'y aura pas un ou deux cas qui montrent que la puissance publique est capable de demander des comptes à ces multinationales, cela ne fonctionnera pas.