"La consultation s'est bien passée jusqu'au moment où la dermatologue m'a dit : on ne peut pas attendre, on va vous opérer directement"
Euromelanoma, la campagne de sensibilisation au cancer de la peau s'avère plus que jamais nécessaire. Cette année, elle insiste notamment sur le risque de récidive

- Publié le 24-04-2024 à 12h14
- Mis à jour le 24-04-2024 à 16h00

Tremblant d'émotion, Léopold, 86 ans, raconte timidement son histoire : "Un jour, en 2021, ma femme m'a fait remarquer que j'avais une petite tache noire dans le dos et qu'il fallait que je me bouge un peu. J'ai téléphoné à l'hôpital et j'ai eu un rendez-vous très rapidement. La consultation s'est bien passée jusqu'au moment où la dermatologue m'a dit : 'Voilà, vous avez un cancer. On ne peut pas se permettre de vous fixer un rendez-vous dans un ou deux mois. Si vous êtes d'accord, on va vous opérer directement'. J'ai pensé à mon papa, j'ai eu un malaise. La Professeure del Marmol m'a pris dans ses bras, elle m'a allongé, elle m'a parlé. Et au fur et à mesure qu'elle me parlait, l'anxiété s'est atténuée. Cette journée restera à tout jamais marquée dans mon cœur. Je pense que j'ai eu de la chance."

Venu témoigner à l'occasion du lancement d'Euromelanoma, la campagne de sensibilisation au cancer de la peau, qui se déroulera du 27 au 31 mai, l'octogénaire a le sourire aujourd'hui. "Le cancer de la peau, et après ? Vivre et apprendre. Apprendre à vivre" est précisément le thème de la 25e édition de cette initiative créée par six dermatologues belges en 1999. Aujourd'hui présent dans 33 pays, Euromelanoma est un réseau engagé de dermatologues européens ayant pour ambition de sensibiliser cette pathologie.
Et après, alors ? Après, il y a beaucoup de choses. Il y a le choc de l'annonce et l'importance du soutien psychologique, il y a un risque majoré de faire un deuxième cancer de la peau, il y a le droit à l'oubli pour cette maladie.
1 L'importance du soutien psychologique
Que ce soit pour la peau, pour un autre type de cancer ou pour bien d'autres maladies, l'annonce du médecin reste toujours un choc pour le patient. "Un moment que l'on n'oublie jamais, où tout s'effondre", "C'est la sidération, l'incompréhension", confient bien souvent, chacun avec leurs mots, ceux qui ont dû l'affronter. Ici intervient le rôle majeur de l'entourage mais aussi du psycho-oncologue.
"Celles et ceux qui ont été confrontés à cette maladie, savent que l'impact psychologique de l'annonce du diagnostic peut être très divers, explique à ce propos Isabelle Merckaert, psycho-oncologue à l'Institut Jules Bordet. L'annonce du diagnostic est bien souvent un moment de rupture dans une vie : il y a l'avant et il y a l'après. Et on espère que l'après se passe pour le mieux. Au moment du diagnostic, toutes les émotions présentes avant peuvent se mélanger : des sentiments d'incompréhension, de surprise, de sidération parfois, d'injustice… On a l'impression que le temps s'arrête, on n'entend plus rien dans le cabinet du médecin. La peur, voire l'anxiété, vient ensuite, et/ou la colère, la tristesse, la détresse… On est dans un véritable tourbillon émotionnel. Ressentir ces émotions multiples et variées est normal. Elles sont tantôt confortables, tantôt inconfortables, mais elles sont nécessaires et utiles car elles vont nous permettre de réagir à ce qui se passe". La première émotion ressentie est souvent la peur. "La peur que la vie s'arrête là, poursuit la psychologue. Or non, en fait, la vie ne s'arrête pas là. Elle va continuer et recommencer de manière différente. Avec parfois une centration sur des choses différentes de celles de la vie d'avant. Nous, psychologues, sommes attentifs à la façon dont ces émotions évoluent chez chacun(e). Nous accompagnons les personnes pour qu'ils s'adaptent à l'après, pour qu'ils réapprennent à vivre."
Dans cet esprit, en plus de la prévention classique pour lutter contre le cancer de la peau, la campagne Euromelanoma 2024 réclame un meilleur soutien physique et psychologique à l'égard des patients après le diagnostic : "La dépression et l'anxiété sont en effet courantes chez les patients atteints d'un mélanome, y compris après le traitement. Un soutien insuffisant et l'angoisse d'une récidive sont dès lors les facteurs impactant le plus la santé et la qualité de vie des patients."
2 Le risque majoré de récidive
S'il y a un message essentiel que souhaite faire passer Euromelanoma dans sa campagne de sensibilisation, c'est le fait qu'après avoir eu un premier cancer de la peau, le risque d'en développer un deuxième est bien réel : 12 % de ces patients font en effet une récidive. "Si l'on regarde les trois cancers cutanés les plus fréquents, ce risque atteint 40 % dans les trois ans pour le carcinome basocellulaire et 30 % dans les cinq ans pour le carcinome épidermoïde, détaille le Dr Thomas Maselis, dermatologue et président d'Euromelanoma. Les patients atteints de mélanome ont dix fois plus de risque de développer un nouveau mélanome. Cela signifie non seulement que de plus en plus de Belges ont un cancer de la peau chaque année, mais aussi que de plus en plus de Belges en ont un pour la deuxième fois. Il est donc important de continuer à être suivi et de se suivre soi-même en contrôlant régulièrement sa peau. Inutile de céder à la panique et pas besoin de toujours aller chez un dermatologue pour un dépistage. Mais si vous vous inquiétez à propos d'une petite tache suspecte, alors n'attendez pas."
"Le cancer de la peau est l'une des rares formes de cancer que l'on peut remarquer soi-même, enchaîne la Pre Véronique del Marmol, présidente d'Euromelanoma Europe. C'est pourquoi il est très important que les gens connaissent leur propre peau et contrôlent les signes de changement. La vigilance est effectivement de mise, surtout si l'on a déjà eu un cancer de la peau. Protégez-vous des dommages causés par le Soleil, faites contrôler régulièrement votre peau et allez à vos rendez-vous de suivi. Cette 25e campagne "Live&Learn + Learn to Live" se concentre sur ce groupe de patients et vise à encourager une attitude positive et saine."

3 Le droit à l'oubli
Le "droit à l'oubli" prévoit que les assureurs et les établissements financiers, après une certaine période suivant la fin d'un traitement efficace, ne devraient plus prendre ce cancer en compte lors d'une demande de crédit, de prêt hypothécaire ou d'assurance et ne devraient plus être autorisés à facturer de prime médicale complémentaire. Fondatrice de l'initiative européenne 'Ending Discrimination against Cancer survivors', la Professeure Françoise Meunier est la figure de proue dans cette lutte qui commence à porter ses fruits, tant chez nous que dans les autres pays européens. À cet égard, la Belgique est le premier pays au monde à appliquer également le droit à l'oubli à l'assurance pour le revenu garanti des patients ayant souffert d'un cancer (depuis 2022), en plus de l'assurance solde restant dû (depuis 2020). Il existe également une liste d'exceptions qui est mise à jour régulièrement, par exemple pour certains cancers avec un meilleur pronostic pour lesquels les délais sont raccourcis.
"Cela fait dix ans déjà que je me bats pour que le fait d'avoir un cancer et d'y survivre ne soit pas une punition à vie étant donné les défis que représente la discrimination financière pour obtenir des prêts et assurances, explique le Pr Meunier. C'est pourquoi je plaide en faveur de l'élaboration et de l'implémentation d'une législation tant nationale qu'européenne pour éviter que les survivants d'un cancer n'aient à se voir refuser des services financiers ou à payer des surprimes injustifiées. Une telle législation existe en Belgique depuis 2019 (et en application depuis 2020) avec une diminution progressive du délai après la fin du traitement pour obtenir ce droit à l'oubli en l'absence de toute récidive".
En ce qui concerne plus précisément le mélanome, il y a dans certains cas une réduction de la période d'attente après la fin du traitement à un an, pour une excision d'un mélanome in situ (où les cellules pigmentaires malignes ne sont que superficielles dans l'épiderme). Dans le cas de mélanome invasif, le délai en Belgique est de 8 ans jusqu'au 1er janvier 2025. Il sera de 5 ans à partir de janvier 2025, comme pour toutes les formes de cancer.
Plus d'information : https://endingdiscrimination-cancersurvivors.eu/
4 Une collaboration avec certains professionnels
Pour la première fois dans l'histoire d'Euromelanoma, les dermatologues ont fait appel à des associations de professionnels spécifiques qui, de par leur métier, sont souvent en contact avec la peau. La Belgique est en cela le premier pays à avoir mis en place une collaboration concrète. Par l'intermédiaire des réseaux sociaux, les kinésithérapeutes, infirmièr.e.s à domicile, sages-femmes, esthéticiennes, coiffeurs, podologues, tatoueurs, masseurs… seront amenés à alerter le client en cas de tache suspecte observée mais aussi à donner eux aussi des conseils préventifs pour protéger votre peau contre un excès de Soleil.
"Notre peau est en grande partie l'organe le plus souvent touché par les tumeurs, 40 à 50 % de l'ensemble des cancers, explique le Dr Maselis. Il est donc très important de la faire contrôler régulièrement. Cette année, nous entamons une collaboration avec des associations de professionnels qui voient souvent la peau. Ils ne doivent bien sûr pas poser de diagnostic, mais ils peuvent faire remarquer une éventuelle tache suspecte", afin de renvoyer la personne concernée vers son médecin généraliste ou son dermatologue. "Si, aujourd'hui, on peut parfaitement soigner un cancer de la peau à un stade précoce, ce n'est pas parce qu'il existe de meilleurs traitements que nous devons réduire notre vigilance en cas de tache suspecte", souligne encore le spécialiste.

À savoir
Les chiffres du cancer de la peau explosent
De plus en plus de Belges sont atteints d'un cancer de la peau : aujourd'hui, une personne sur six développe une tumeur cutanée au cours de sa vie. En 2004, la Fondation Registre du Cancer recensait environ 11 000 nouveaux cas de cancers de la peau dans notre pays, chiffre qui passera à 50 000 en 2024. "Soit une augmentation de 500 % en 20 ans, explique le Dr Thomas Maselis, dermatologue. Aucun autre cancer n'a augmenté aussi rapidement en fréquence que les cancers de la peau".
Le nombre croissant de patients atteints d'un cancer de la peau dans notre pays est à ramener à trois grandes causes. D'abord, il y a l'espérance de vie toujours plus longue (nous vieillissons, donc notre peau aussi, ce qui augmente le risque de cancérisation des cellules cutanées), ensuite, il y a l'exposition plus importante aux rayons UV (bancs solaires, voyages…), et enfin, les "immunosuppresseurs" jouent également un rôle. En effet, "de plus en plus de personnes prennent des médicaments qui inhibent le système immunitaire, par exemple des personnes ayant bénéficié d'une greffe d'organe, ou qui ont une maladie auto-immune ou atteintes d'arthrites", alertent les spécialistes.
Plus d'infos : www.euromelanoma.eu pour découvrir comment protéger votre peau du soleil et comment contrôler si elle présente des signes de cancer.