Justine Henin : "Jannik Sinner doit prendre Nadal comme exemple"
Avant le tirage au sort de ce jeudi, l'ancienne numéro un mondiale évoque avec passion le statut actuel de l'Italien, grand favori du tournoi.
- Publié le 21-05-2026 à 09h06

Entre le Masters 1 000 de Rome, qu'elle a suivi dans la peau de consultante, et Roland-Garros où elle va poursuivre sa mission, Justine Henin a pris le temps, pendant que les jeunes joueurs de son académie participaient à la BNP Paribas Young Talent Cup au Foro Italico, d'évoquer en long et en large celui qui sera le très grand favori des Internationaux de France : Jannik Sinnner. Le joueur que personne ne voudra rencontrer à la Porte d'Auteuil. Raison pour laquelle de nombreux outsiders de Roland-Garros suivront avec attention le tirage au sort de ce jeudi (14 h), en croisant les doigts pour ne pas se retrouver dans la moitié de tableau du numéro un mondial.
Justine, plus tôt dans la saison, vous étiez présente sur le Masters 1 000 de Monte-Carlo, comment avez-vous senti l'Italien par rapport à la gestion de toutes les attentions et sollicitudes autour de sa personne ? Alors qu'il n'avait pas encore enchaîné des succès sur le Rocher, à Madrid et à Rome ?
Chez lui, comme chez Carlos Alcaraz, avant et après les interviews, j'ai essayé de percevoir des comportements spécifiques, des manières de se comporter. J'ai vu deux jeunes hommes hyper-accessibles. C'est quand même assez extraordinaire quand on connaît leur statut et tout ce que cela engendre. Je trouve, aussi, qu'ils montrent quelque chose de très fort dans leur rivalité. Parfois elle peut sembler un peu lisse, mais je suis convaincue de voir une rivalité saine et positive, dans le sens où on le voit bien, ils se poussent à devenir meilleurs l'un l'autre. Et ils le vivent plutôt bien en fait. Et puis au-delà de ça, ils représentent deux stars du tennis actuel qui restent simples, qui font leur boulot aussi en dehors du terrain, qui sont disponibles. Vraiment, j'ai été fortement impressionnée.
Voire rassurée d'un tel comportement ?
Ce terme est un peu fort. Je suis contente de voir que les leaders du tennis d'aujourd'hui gardent la tête sur les épaules. Et c'est souvent le cas.
Jannik Sinner dégage également une sorte de force tranquille dans son tennis ?
Oui, il est impressionnant. Mais je sens aussi une grande vigilance dans son approche des tournois, de ses performances. On sent que tous les détails sont travaillés. À tous les niveaux. On le voit même lors de ses interviews. S'il n'a pas envie de répondre à une question, il ne s'engage pas. C'est tout à fait logique. Comme joueur professionnel, on n'a pas toujours envie de tout dire à la presse. Il sait exactement ce qu'il veut, il sait où il veut aller. Et moi, je le trouve toujours assez authentique et fidèle à lui-même. Il n'y a pas de personnage, ni chez lui, ni chez Carlos Alcaraz. Malgré toutes les caméras, ils sont vraiment eux-mêmes aussi en dehors des terrains. Personnellement, je trouve cela très agréable de pouvoir interviewer des champions comme eux.
Il a réussi à faire en sorte que tout semble naturel, simple, instinctif.
On sent aussi chez l'actuel numéro un mondial une volonté de progresser malgré son statut ?
En effet, il ne cesse de parler de progression, d'évolution. Il ne va pas se reposer sur ses acquis, c'est certain. Et c'est cela qui fait très peur. Il commence à faire peur. Mais ce n'est pas une machine. C'est quelqu'un de profondément humain. J'ai bien aimé la déclaration de Casper Ruud qui réagissait à l'aspect robotique que pouvait avoir le jeu de l'Italien. En fait, il a réussi à faire en sorte que tout semble naturel, simple, instinctif. Et ça, c'est très fort. Pour y parvenir, il s'appuie sur de la discipline, de l'exigence, une grande curiosité et une grande intelligence.

Son entraîneur expliquait aussi que le Tyrolien avait besoin de réponses rapides à ses questions ?
En fait, il capte tout, il est observateur et il analyse. Tout en se montrant assez tranquille, assez calme. Cela doit venir de son papa. Quand on le voit dans les tribunes, il affiche un certain détachement. Il prend du recul sur les événements. La maman est un peu plus anxieuse. Mais ce qui transpire aussi chez Jannik, c'est une très bonne éducation. Et je reste persuadée qu'une bonne éducation aide un sportif à bien évoluer.
Il est éduqué et cela aide un sportif de haut niveau à bien évoluer.
Pour revenir à l'aspect purement sportif, l'Italien va arriver à Roland-Garros avec une immense cible dans le dos suite à ses récentes performances à Monte-Carlo, Madrid et Rome. Comme le Nadal de la grande époque, ce sera l'homme à abattre, si on peut utiliser cette expression. Alors qu'il n'a jamais remporté le tournoi ?
C'est vrai, mais attention. Souvenez-vous de la saison 2011. Novak Djokovic arrive à Paris avec le statut de joueur invaincu cette année-là. Je ne connais plus les chiffres par cœur mais c'était impressionnant (NdlR : le Serbe avait remporté consécutivement l'Australian Open, Dubaï, Indian Wells, Miami, Belgrade, Madrid et Rome contre Nadal, soit 38 matchs de suite). Et Nole s'incline en demi-finale contre Roger Federer. Il y a d'autres histoires comme cela. On arrive comme grandissime favori mais un couac surgit. C'est pour cela qu'il faut rester prudent. Bien sûr, il va être l'homme attendu. On ne peut pas dire l'inverse et la pression sera sur ses épaules. Une défaite à Rome aurait pu faire descendre le curseur par rapport à son statut de très, très, très grand favori. Ce ne sera pas le cas.
Il sera méfiant, surtout après sa désillusion l'Australian Open..."
Malgré cette position, il sera sur ses gardes ?
Oui, c'est un Grand Chelem, c'est un format différent des Masters 1 000. Et il n'aura pas oublié sa désillusion de l'Australian Open où Novak Djokovic l'avait battu en demi-finale. Et il est tout à fait conscient qu'il n'est pas à l'abri d'une défaillance. Il va être ultra-méfiant. La pression sera énorme. On sent que tout est géré avec beaucoup de calme pour le moment. Mais cela demande du travail. Il ne faut pas croire que, pour le moment, il traverse tout cela sans encombre, sans doute, sans fatigue ou sans aucune difficulté.

Il aura joué énormément de matchs avant Roland-Garros, est-ce positif ou négatif ?
Roland-Garros nous dira si le planning avec l'enchaînement Monte-Carlo, Madrid et Rome aura été le bon. Il a suivi ses sensations et on sait qu'il y a toujours une petite prise de risque avec tous ces matchs. Je suis curieuse de voir comment il va gérer tout cela. Il est fort. Il est même très fort, mais il est humain. Et cela, il le sait. C'est parce qu'il se méfie de lui-même qu'il va peut-être se donner la plus grande des chances de soulever son premier trophée à Roland-Garros. Sinner doit prendre exemple sur Nadal qui était le plus grand dans la remise en doute de ses capacités. Dans le monde du tennis, on gagne mais le lendemain tout peut s'arrêter. Sinner sait qu'à un moment donné, une défaite va arriver. Il le sait. Donc, il va essayer de repousser ce moment-là le plus loin possible."

On ne lui donne pas encore la Coupe des Mousquetaires alors ?
On attend un peu. Roland-Garros, c'est le plus grand objectif de sa saison. Il va tout faire pour y arriver. Mais on n'a pas le contrôle sur tout. Donc, il faut être prudent et éviter de lui mettre le trophée dans les mains trop vite. C'est ce que beaucoup vont faire avant que le tournoi ne commence. Mais ce ne sera pas une mince affaire malgré tout.
Comme vous à l'époque en Belgique, il représente un exemple pour la jeunesse italienne ?
C'est important de pouvoir s'identifier, de pouvoir se dire qu'il y a quelqu'un dans son pays qui a été capable de le faire. Et puis il y a tout ce que Sinner dégage au niveau de l'attitude et des valeurs. C'est une belle locomotive au niveau de tout ce qu'il véhicule. J'ai commenté le Masters 1 000 de Rome. J'ai vu des personnes passionnées et heureuses de pouvoir soutenir un tel champion.
Avec beaucoup d'enfants dans les tribunes ? Le tennis n'est pas encore has been ?
J'entends parfois que le tennis n'attire plus les jeunes. Pourtant, les enfants aiment aller voir le tennis. Bien sûr, dans un match qui peut durer cinq heures sur un Grand Chelem, il va falloir de temps en temps qu'ils aillent se dégourdir un peu les jambes. Mais, globalement, le tennis, aujourd'hui, demeure pour moi vraiment attractif pour les jeunes. Et quand on a quelqu'un qui performe dans son pays, on le voit au niveau du tennis italien, la dynamique créée est phénoménale.
Jannik Sinner joue-t-il ce rôle de leader ?
Cela devient vraiment quelqu'un en Italie, bien au-delà du tennis. Il s'affirme dans son rôle. Après, cela restera toujours une personne assez discrète, réservée, pas la plus expressive du circuit. Mais il demeure fidèle à lui-même. Avec tout ce qu'il est en train de réaliser au niveau des performances sportives, son aura est de plus en plus importante.
Et c'est une spécialiste dans ce domaine qui en parle…