Picqué, le pouvoir désenchanté

La fête bruxelloise de l'Iris, ce week-end, ne ressemblera pas aux précédentes. Elle fournit l'occasion à Charles Picqué de tirer sa révérence. "Monsieur Bruxelles" aura présidé la Région-Capitale durant 19 ans. Portrait

Paul Piret
Picqué, le pouvoir désenchanté
©BELGA

Conjurons les apparences. Il en est pourtant qui paraissent esquisser des personnalités. Ainsi, l'autre grand Charles : Picqué. Un brin voûté, des bras qui ballottent, l'air souvent las, des yeux qui ne pétillent que plissés, un regard qui s'offre le temps de scruter l'interlocuteur N'est-ce point là un profil politique qui s'exprime ? Celui d'un antihéros à l'ego refoulé, qui en a vu des vertes et des pas mûres, dont les convictions même résolues et les indignations même irréductibles sont tamisées par le pragmatisme et tempérées par la convivialité, que sa fonction bruxello-bruxelloise a en permanence accoutumé à opposer le gros dos aux tracas et épuiser des réserves de patience.

Une fois encore, on le dit partant, ce patenté huileur de rouages et arrondisseur d'angles. Mais c'est à ne pas croire. Il s'est tant incrusté au paysage; il a tant créé cette ministre-présidence taillée à sa propre histoire, à son image et à sa ressemblance; il a tant répandu une réputation de sceptique qu'on ne l'en voit pas encore dételer.

On exagère ? Dépoussiérons alors quelques archives. Dans "La Libre" en 1995, on le dit "lassé du poto-poto". Dans "Le Soir" en 1999, on le voit "épuisé par les crisettes et prêt à abdiquer". Dans "Vers l'Avenir" en 2004, on le dit "fatigué de l'arène politique". Dans "Pan" en 2009, on le voit "commencer à manquer d'allant". Alors, hein, c'est pas demain la veille !

Mais vous insistez. Cette fois, c'est vrai, dites-vous, ce ne serait plus qu'une question d'heures. On lui aurait même trouvé un successeur. Qui ? Un Rudi ? Quoi, encore Demotte alors ? Ah non, un autre, avec Rudi sans y ? Tssss

Pinçons-nous. Le temps serait advenu de croire le berger blagueur de la fable qui, à force de crier au loup pour rire, n'ameute plus les voisins quand l'échéance s'avère véridique. Faisons donc comme si Charles Picqué quittait le gouvernement bruxellois et le devant de la scène politique. Une scène qu'il réduira, pas qu'il rétrécira, aux tâches maïorales de proximité dans son cher fief de Saint-Gilles. Là où il s'amuse le mieux, jusqu'à la gouaille, accent de terroir compris. Là où il retrouvera plus de temps pour se livrer à ses intérêts et curiosités qu'il a multiples - et pas toujours ordinaires.

Fourmis et châteaux forts

Car ce gourmand n'a jamais été du genre automutilant à sacrifier tout, jusqu'à son équilibre personnel, à la vie politique. Bien au contraire. Il lui arrive de dessiner, "plutôt surréaliste", pour se défouler. Il dévore les bouquins (au moins une heure et demie chaque jour) depuis le premier dont il se souvienne, un Bob Morane, "Les chasseurs de dinosaures". Il est "le" supporter indéfectible de l'Union saint-gilloise. Il court les cinoches, passionné de science-fiction et de fantastique. Il adore chiner pour peupler ses greniers d'Ali-Baba auxquels seuls ses deux fils peuvent accéder, là où il accumule châteaux forts et robots, là où il engrange de bizarres et éclectiques objets coups de cœur.

Le tout pour le plaisir, et pour assouvir quelques élans nostalgiques. Mais jamais sans sens. Le foot, qui charrie le pire et le meilleur, c'est d'abord "partager les joies simples", a-t-il confié dans un livre d'entretiens (avec notre ancien collègue Pascal Sac, dans "L'abécédaire de Monsieur Bruxelles", chez Luc Pire en 2004). Les châteaux forts miniatures le renvoient à d'autres, grandeur nature, "érigés sur fond de crise de la ville : c'est une nouvelle féodalité urbaine qui émerge, sur fond d'insécurité sociale et physique". Et l'observation des fourmis, autre des passions de celui qui, gamin, rêvait d'être biologiste ! "Là où l'animal est déterminé par l'instinct, l'homme est capable de maîtriser sa propre nature", compare doctement notre contemplatif et distingué myrmécologue

De quoi mieux approcher le ressort intellectuel et même moral d'une longévité unique à la même fonction : quasi 20 ans à la tête de la Région bruxelloise sur ses quasi 25 ans d'existence, dès ses débuts.

Belette courtoise

Ce Bruxellois bruxellisant ne pouvait être qu'hybridation : natif à Etterbeek, en 1948, d'un père gantois (marchand de vins) et d'une mère liégeoise (d'une famille de mineurs). Il cultive du premier le goût de l'effort; de la seconde, la grandeur de l'humilité; des deux, l'aversion pour ceux qui abusent de leur pouvoir. Il est des hérédités moins riches !

"Belette courtoise" chez les scouts, il est délégué de classe chez les "bons pères" (au collège Saint-Michel), président des étudiants de sa faculté de sciences éco (à l'UCL). De la politique, déjà C'est pourtant fortuitement qu'il se retrouve, à l'entame de sa vie professionnelle, secrétaire général d'un événement qui ne sera autre que le 25 e anniversaire du règne de Baudouin. De là à passer à la Fondation Roi Baudouin dès sa création, il n'y a qu'un pas. Il y sera premier conseiller dix ans durant.

C'est à la suite de réunions entre ladite Fondation et la commune de Saint-Gilles qu'il y noue des contacts. Avec le PS local. Par opportunisme, grinchera-t-on dans des rangs qui se méfient encore d'un produit catho, fût-il agnostique de longue date. Naturellement, soutiendra-t-il, par sa foi dans la gauche qui a pour volonté "de libérer les énergies créatrices de toutes les catégories sociales".

Reste que ce social-démocrate qu'il se revendique d'être, cet enfant prodige du néo-socialisme gestionnaire comme on disait à ses débuts, restera atypique, parfois décrié, au PS. Lorsqu'il veut être aimable, son président régional de Moureaux lui reprochera tantôt "son endormissement", tantôt "ses côtés populistes". Sur des questions sécuritaires comme sur l'octroi du droit de vote aux étrangers, sur la légitimité de l'associatif ou sur l'emprise du dynamisme économique, ses propos peuvent détoner dans le sérail. Dans le même temps, n'est-ce point cette singularité de modérée à molle, parfois comme cléricale dirait-on si on ne redoutait l'entretien des clichés, qui lui vaut de s'imposer dans un terreau d'abord libéral ?

Bruxelles, ma belle

En tout cas, lorsque la Région bruxelloise sort enfin de son frigo dont parvient à l'éjecter la grande crise fouronnaise de 1988, c'est tout naturellement que Charles Picqué s'impose à la première présidence de son gouvernement. Lui qui jusqu'ici a été échevin en 83 et est devenu bourgmestre en 85, qui est depuis un an ministre des Affaires sociales et de la Santé en Communauté française. Mieux, c'est tout naturellement que, depuis, il trustera cette ministre-présidence, hormis la parenthèse libérale de 1999-2004 que le MR sera assez grotesque, à rebours de tant de stabilité, d'écarteler entre quatre titulaires successifs.

Devrait-il s'y accrocher, voire s'y essouffler. Mais quoi, la relève n'est pas évidente; ceux des socialistes doctrinaires le hérissent; il ne confierait pas volontiers à d'autres le soin de poursuivre son œuvre urbaine. Et puis, Picqué écoute, convainc, séduit. Il a une vision. Quand son meilleur rival Jacques Simonet le titille, quand son pire camarade Philippe Moureaux l'agresse, il oppose une image plus lisse, au-dessus de la mêlée - parfois trop.

Du reste, qui se souvient qu'il a été ministre de la Culture à la Communauté française en un temps, difficile, entre 1995 et 1999, où l'on étrenna des "doubles casquettes" ministérielles Régions/Communauté ? Et quelle trace a-t-il laissée au gouvernement fédéral dont il fut commissaire (sic) d'abord et ministre ensuite, de 1999 à 2003, même s'il éveilla les consciences aux problèmes des grandes villes et en initia une aide spécifique, quoique promise d'emblée à la contestation institutionnelle ?

Bruxelles est bien son unique terrain.

C'est à Bruxelles que Charles Picqué, pourtant sans courir après la com', se forge la plus haute des popularités. Même si, à la longue, la légitimité du père fondateur est brouillée par quelque incarnation passéiste.

C'est sur Bruxelles qu'il déploie ses compétences et ses hantises, relatives au développement urbain et à la cohésion sociale. Même si sa ligne comme capitaine d'exécutif est parfois floue.

C'est pour Bruxelles qu'il observe et met en garde, meilleur défenseur d'une Région à part entière et d'une capitale bouclier aux velléités séparatistes. Même si son passage au fédéral, singulièrement, le dessille sur la volonté flamande "d'aller plus loin" : "Je n'ai plus beaucoup d'illusions sur le processus confédéraliste", dit-il à "La Libre" en 2002.

C'est de Bruxelles bien sûr qu'il pourfend "la bruxellophobie de non-Bruxellois". Même si, à force de se braquer sur les failles institutionnelles dont la Région-capitale est bien plus l'otage que la coupable, il ne voit plus ou ne veut plus guère voir l'articulation singulièrement ankylosée de ses maillons.

C'est en bon Bruxellois que ce ket n'aime pas les stoeffers, ceux qui se gonflent le cou. Même s'il l'est tant, Bruxellois, qu'il finit par considérer la suffisance de concitoyens pour l'expression de leur attachement à la simplicité.

Et c'est dans Bruxelles qu'il surjoue le désabusement, voire feint le détachement, comme s'il se laissait gagner par la morosité alors pourtant qu'il craint son emprise croissante dans la société. Même s'il peut être malaisé de distinguer le naturel du tactique. C'est qu'il s'attire par là de la compréhension, au moins de l'empathie, sinon de l'indulgence. Picqué, n'est-ce pas madame, "il a une bonne tête". Non peut-être ? !

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