De Croo, Lachaert et Van Quickenborne: le trio Open VLD qui verrouille la Vivaldi
Comme Premier ministre d'une majorité divisée, AlexanderDe Croo est particulièrement exposé. Il peut toutefois compter sur la loyauté de deux pièces essentielles du jeu Open VLD : Egbert Lachaert et Vincent Van Quickenborne.

- Publié le 09-10-2021 à 07h12
- Mis à jour le 14-10-2021 à 15h27

Au fédéral, les difficultés de la politique sont dédoublées. Aux habituels arbitrages entre les partis imposés par la nature des régimes de coalition, s'ajoutent les divergences entre francophones et néerlandophones. Le Premier ministre ne peut se comporter comme un homme ou une femme qui en impose, mais doit être un maître du consensus, un diplomate veillant aux équilibres, un psychologue ménageant les égos de ses partenaires. En Belgique, en vérité, la première mission d'un chef de gouvernement est d'assurer la survie de sa propre majorité.
Alexander De Croo affirme avoir longtemps hésité avant d'accepter le 16, rue de la Loi. Sans doute avait-il perçu, dès la fin de l'été 2020, que la Vivaldi avancerait péniblement sous un ciel zébré d'éclairs bleu libéral et rouge socialiste. Il avait également compris que, depuis l'opposition, la N-VA et le Vlaams Belang n'auraient de cesse d'attaquer sa formation, l'Open VLD, coupable à leurs yeux de belgicanisme et d'accommodements funestes avec la gauche francophone. Le pari était risqué.
Protéger le Premier ministre
Pour se préserver de ces tempêtes, l'Open VLD s'est organisé au fédéral selon un triangle très stable. À son sommet, Alexander De Croo, le Premier ministre hyperexposé médiatiquement et qu'il faut protéger. À sa base, Egbert Lachaert, le président du parti, et Vincent Van Quickenborne, le vice-Premier ministre. Chacun occupe un rôle précis dans l'architecture libérale flamande actuelle. Alexander De Croo, en manager pragmatique, doit se placer au-dessus des contingences politiciennes pour faire fonctionner son équipe ministérielle. Ebgert Lachaert, qui aime le monde des idées, rappelle, en veillant à ne pas aller trop loin, la ligne doctrinale de sa formation. Vincent Van Quickenborne met en sourdine son inclination à la confrontation politique et appuie discrètement le Premier ministre au sein du kern.
Ces deux hommes, le président et le vice-Premier, à des moments différents et pour des raisons différentes, ont joué un rôle essentiel dans l'ascension fulgurante du fils d'Herman De Croo. Depuis plusieurs années, ils entretiennent avec lui une amitié politique fondée sur la loyauté. Une amitié qui permet au trio de fonctionner. Leurs relations, toutefois, ont connu des temps morts et des zigzags.
La première rencontre entre Egbert Lachaert et Alexander De Croo remonte à 2007. Ce dernier est alors dans le privé. Un an auparavant, il a fondé une société de conseil en propriété intellectuelle après avoir travaillé pour le Boston Consulting Group, un cabinet international de conseil en stratégie. Egbert Lachaert invite le jeune entrepreneur à un dîner à Laethem-Saint-Martin (Sint-Martens-Latem), en Flandre orientale. Mathias De Clercq, le futur bourgmestre de Gand, est également convié.
Nouvelle génération libérale
À cette époque, Egbert Lachaert est simplement actif au niveau local. Conseiller communal de Merelbeke, il y dirige la section des jeunes Open VLD. Il préside également le groupe de réflexion Liberales, un think tank libéral flamand. Avec Mathias De Clercq, il estime que l'Open VLD doit être repris en main par une nouvelle génération. Ils ont entendu dire qu'Alexander De Croo est brillant et veulent tester son intérêt pour une carrière politique. Le courant passe immédiatement. Alexander De Croo écrit quelques papiers pour Liberales et les évènements se précipitent. Dès 2009, il se lance dans la bataille électorale sur la liste européenne de l'Open VLD (mais à une place inéligible). Egbert Lachaert, lui, se présente aux élections régionales. Les deux libéraux mènent leurs campagnes ensemble, se donnent rendez-vous sur les marchés pour distribuer des tracts. Un lien durable se noue.
Un allié nommé "Van Quick"
Vincent Van Quickenborne se lie à Alexander De Croo à la même période. Après les régionales de 2009, les libéraux sont mis à la porte du gouvernement flamand. Bart Somers, alors président du parti, a remis sa démission. Guy Verhofstadt assure l'intérim. "Van Quick", ministre fédéral, s'allie à Patricia Ceysens, qui vient de perdre son portefeuille ministériel régional. Ils estiment que les élections internes qui s'ouvrent vont permettre de dégager le vieil establishment libéral auquel ils attribuent une lourde responsabilité dans la défaite. Séduits par son intelligence, son nom de famille devenu une marque politique forte, ils se rendent au domicile d'Alexander De Croo pour lui proposer de former une candidature conjointe dans la course à la présidence. Il accepte. C'est un succès : à 33 ans, De Croo prend la tête du parti.
Une petite trahison, tout de même…
L'amitié politique entre les trois hommes n'a jamais été remise en cause. Mais leurs relations ont parfois été plus distantes. Par exemple, en 2012, lorsqu'Egbert Lachaert brigue pour la première fois la présidence du parti, Alexander De Croo soutient son adversaire, Gwendolyn Rutten…. "À l'époque, Egbert était avocat, il publiait des opinions dans les journaux. À part son mandat local, il n'était encore nulle part en politique, se souvient un libéral flamand. Sa campagne interne se passait bien, mais comme Alexander montait comme vice-Premier dans le gouvernement Di Rupo, il voulait un large soutien de l'appareil de parti. Il a cru l'obtenir en poussant Gwendolyn qui était appuyée officiellement par les poids lourds du parti."
Très vite, la relation entre Alexander De Croo et Gwendolyn Rutten va se détériorer. En 2014, dans le gouvernement Michel, la présidente des libéraux flamands le maintient comme vice-Premier ministre mais ne lui confie que des compétences peu visibles : Coopération au développement, Agenda numérique… Il est déçu. Chez les libéraux, c'est Maggie De Block qui rafle le gros portefeuille dont elle rêvait : les Affaires sociales et la Santé publique.
Aux élections de mai 2019, l'Open VLD perd des plumes. "On s'est dit que Rutten devait partir mais elle s'est accrochée , explique un poids lourd Open VLD. Au bureau de parti, cela a commencé à dégénérer notamment car elle voulait faire une coalition avec Magnette (sans la N-VA, NdlR) alors que le parti était divisé sur la question." Egbert Lachaert, à l'époque chef de groupe à la Chambre et associé à l'aile droite de l'Open VLD, s'oppose publiquement à cette piste de majorité. Tout comme Vincent Van Quickenborne, également considéré comme partisan d'un libéralisme donkerblauw, bleu foncé. Diplomate, Alexander De Croo, qui est d'accord avec leur lecture très critique, se tait.
La guerre éclair de Lachaert
Des élections internes sont prévues et, à nouveau, la question d'une candidature à la présidence du parti se pose : Vincent Van Quickenborne pourrait se lancer mais il a conscience qu'il a crispé une partie des libéraux flamands en attaquant rudement Rutten. Egbert Lachaert, un peu plus rond, aurait plus de chances de l'emporter. Ce dernier se lance en janvier 2020 et reçoit le soutien de "Van Quick" et de De Croo. Il fait un carton et passe au premier tour avec 61 % des suffrages. On connaît la suite de l'histoire et son ironie : hostile à l'origine à une alliance avec les socialistes et les écologistes au fédéral, Egbert Lachaert, nommé informateur royal, agira de manière décisive durant l'été 2020 afin de permettre la mise en place d'une majorité sans la N-VA, la Vivaldi.
Symphonie libérale
Lors des discussions pour la formation de la nouvelle coalition, l'union De Croo-Lachaert-Van Quickenborne se renforcera encore un peu plus. "En septembre, Ebgert a demandé à Vincent de venir au palais d'Egmont afin de négocier la Vivaldi à ses côtés. De Croo et Magnette étaient coformateurs", se souvient une source Open VLD. Lorsqu'il est apparu que le poste de Premier ministre tomberait entre les mains des libéraux flamands, Egbert Lachaert, qui aurait pu exiger la fonction, s'effacera de bonne grâce en faveur de son ancien poulain. Il demandera à Vincent Van Quickenborne de renoncer à l'hôtel de Ville de Courtrai afin de monter au gouvernement.
Depuis lors, si la Vivaldi a connu de nombreux conflits internes, ce n'est pas le cas de l'Open VLD qui semble particulièrement soudé. "Entre les trois hommes, la confiance est totale, c'est remarquable, se réjouit un Open VLD influent. Par le passé, à l'époque des Verhofstadt, De Gucht, Dewael, ça se tirait tout le temps dans les pattes en off, via les journalistes…"