Le PS place en Bourse une partie de sa dotation publique
Le portefeuille se compose exclusivement d'obligations. Le parti socialiste est le seul, parmi les partis francophones, à placer ainsi les fruits de sa dotation publique.

- Publié le 12-04-2024 à 06h31
- Mis à jour le 12-04-2024 à 08h42

Le "trésor de guerre" des partis politiques belges a atteint en 2022 le montant le plus élevé jamais enregistré, selon un rapport de la Commission de contrôle des dépenses électorales. Cumulés, des capitaux propres consolidés de l'ensemble des partis ont ainsi atteint 121 millions d'euros.
Avec 29,31 millions d'euros de capitaux propres, la N-VA est de loin le parti le plus riche du pays devant le Vlaams Belang (13,8 millions) et le PS (12,23 millions).
Les partis politiques, en Belgique, dépendent à 80 % du financement des autorités. Un parti comme la N-VA a toutefois fait fortement fructifier les fruits de ses dotations publiques, en investissant massivement dans l'immobilier.
Le PS, de son côté, pratique différemment.
Un vent favorable a en effet fait parvenir un document à La Libre Belgique : un rapport trimestriel de la banque Nagelmackers adressé au groupe PS de la Chambre des représentants.
Il apparaît ainsi, et cela n'était pas connu, que le PS dispose d'un portefeuille coté en Bourse d'une valeur d'1,192 million d'euros (au 31 janvier 2024). Il se compose exclusivement d'obligations.
Ce type de placements est loin d'être la norme pour un groupe politique.
"L'argent d'une dotation publique ne doit pas servir pas à autre chose qu'à financer le parti politique".
Contactés par La Libre, les groupes MR, Ecolo, les Engagés et PTB assurent en effet fonctionner avec un simple compte courant.
"Nous avons un simple compte en banque qui ne rapporte rien. Il sert à recevoir les dotations et à payer les employés", ajoute Benoît Piedboeuf, chef de groupe MR.
"Il n'y a pas chez Ecolo/Groen d'investissement spéculatif ni en actions ni en obligations. Nous avions d'ailleurs déposé une proposition de loi car nous ne trouvions pas normal que des partis politiques pratiquent la spéculation immobilière ou mobilière. L'argent d'une dotation publique ne doit pas servir à autre chose qu'à financer le parti politique", souligne Gilles Vanden Burre, chef de groupe Ecolo/Groen à la Chambre.
Même la N-VA, pourtant idéologiquement raccord avec la pratique, assure, via son chef de groupe Peter De Roover, ne pas disposer de tels placements financiers.
Précisons-le : les placements effectués par le PS n'ont rien d'illégaux ni, a priori, d'éthiquement répréhensibles. Ils peuvent toutefois surprendre au vu de la doctrine prônée par le parti de gauche.
Le PS, pourtant, dit parfaitement assumer le recours à ce portefeuille composé d'obligations de tous types, coté en Bourse.
"Nous recevons, comme les autres partis, une dotation publique en tant que groupe politique. Et nous épargnons une partie de ces montants, via des fonds obligataires, nous indique-t-on du côté du PS. Il s'agit d'un bas de laine qui doit nous permettre de faire face à un éventuel passif social."
Pour le PS, il s'agit simplement d'une gestion "en bon père de famille."
"Les personnes, comme les partis, qui avaient placé leur pécule sur un compte d'épargne ont vu leur argent dévoré par l'inflation en 2022. Nous n'avons aucune action, notre portefeuille se compose uniquement d'obligations placées sous le cadre conventionnel ESG (Ndlr : Environnemental, Social et Gouvernance, qui doit assurer un investissement responsable, en excluant par exemple des placements dans des secteurs comme la vente d'armes, les jeux de hasard etc.) On ne fait pas de spéculation ! Investir dans des actions Apple ou Google serait par exemple irresponsable, mais ce n'est pas le cas ici. Et puis, nous, on n'investit pas des millions d'euros sur les réseaux sociaux comme le PTB, ni dans l'immobilier, comme la N-VA."
Comme dans l'ensemble des groupes politiques à la Chambre, au parti socialiste, c'est Ahmed Laaouej, en collaboration avec le secrétaire politique, qui gère les comptes. La décision de placer de l'argent dans ce portefeuille d'obligations est toutefois bien antérieure à l'arrivée du Bruxellois à la Chambre. Selon le rapport de Nagelmackers, l'ouverture du portefeuille date de 1999, lorsqu'un capital de 802 000 euros a été placé par le groupe PS. Le portefeuille a ensuite connu de nombreuses fluctuations, au gré du marché, des crises, et des mouvements de capitaux entrants et sortants.
Entre 2013 et 2014, 600 000 euros ont ainsi été injectés, puis 175 000 euros l'année d'après.
En 2019, année électorale, c'est près d'un million d'euros qui a été retiré, afin, nous précise le PS, de financer la campagne électorale du parti. 400 000 euros seront ensuite réinjectés dans le portefeuille lors des deux années suivantes.
Le PS, par ces placements, veut éviter le risque de connaître la même mésaventure que les écologistes qui, après leur défaite électorale cuisante de 2014, avait dû licencier une importante partie de leurs collaborateurs.
"Ces montants peuvent servir aussi en cas de conflit juridique", poursuit le PS. "Ou pour supporter, par exemple, le renouvellement du parc informatique du groupe ou la rénovation du siège du parti, pour laquelle le groupe a été sollicité via un appel de fonds. Enfin, il y a les frais de communications et de campagne. Tous les 5 ans, le parti lance un appel de fonds pour financer les frais de communications, en vue des élections."
Le portefeuille du PS a perdu 38 000 euros l'an dernier
Quid du rendement de ce portefeuille ? Si, sur 20 ans, le portefeuille a enregistré une performance positive de 20,12 %, l'année écoulée n'a pas été profitable.
En raison principalement de la hausse des taux d'intérêt, le groupe PS a ainsi perdu (virtuellement, car l'agent n'est perdu que si l'obligation est revendue) 38 000 euros entre le 31 décembre 2023 et le 31 janvier 2024. Cette perte – moins-value latente dans le jargon – de quelque 3 % pourrait toutefois être résorbée si les marchés obligataires repartent à la hausse, ce qui est généralement le cas quand les taux d'intérêt baissent.
Sur le fond, l'analyse des 18 obligations qui le composent révèle un portefeuille très peu spéculatif, qui revêt plutôt des allures de placements prudents.
À la marge, deux de ces placements (700 bons, pour 67 000 euros), concernent toutefois des fonds High Yield, à haut rendement, mais aussi, par conséquent, à risque. Près de 10 % du portefeuille se compose en outre d'obligations libellées en dollars américains ce qui, au vu de la hausse des taux d'intérêt outre-Atlantique, constitue un autre facteur de risque.
Le PS, bien qu'il assure assumer ses placements, a pourtant décidé de se défaire prochainement de son portefeuille d'obligations, une fois que la moins-value de l'an dernier aura été résorbée. "Instruction a donc été donné en janvier pour que tout le portefeuille d'obligations soit mis dans un compte à terme", nous confirme le PS.
La réforme ratée du financement des partis
Le parti assure avoir pris cette décision pour se prémunir contre d'éventuelles attaques "poujadistes et sans nuance", qui auraient pu s'abattre sur lui à la suite du débat qui a eu lieu à la Chambre l'an dernier sur le financement des partis, que l'accord de gouvernement de la Vivaldi prévoyait de réformer.
Le panel "We need to talk" avait notamment préconisé des règles supplémentaires sur la transparence et le contrôle externe du financement des partis, ainsi que la fixation d'une limite aux montants qui peuvent être affectés par les partis aux investissements et à l'épargne.
Ce débat s'est toutefois refermé sans aucune avancée majeure… en partie à cause de l'opposition du MR et du PS.