"Le Guatemala est un pays où être homosexuel est une abomination"

- Publié le 08-05-2019 à 16h28
- Mis à jour le 08-05-2019 à 17h05

En 2015, la Berlinale attribuait le prix Alfred Bauer à Ixcanul , premier film épatant signé Jayro Bustamante. Quatre ans plus tard, le cinéaste guatémaltèque était de retour à Berlin, en ouverture du Panorama, avec Temblores, un second long métrage très différent, une farce amère sur la répression de l'homosexualité.
Pour écrire son scénario, le réalisateur de 41 ans s'est inspiré de ce qu'il a observé autour de lui dans la bonne société guatémaltèque, très traditionaliste, où le rôle des églises est crucial. Ce sont elles qui gèrent ces cures pour "soigner" son homosexualité qu'il décrit dans son film. "Il existe beaucoup de types de traitements de l'homosexualité. Une des églises en propose un intitulé 'Stop à la souffrance', très célèbre dans toute l'Amérique latine. Il faut payer et promettre de ne plus jamais avoir de relations homosexuelles, tout en traversant une arche de ballons colorés… Si on craque à nouveau, il faut repayer et retraverser l'arche, rigole Bustamante. Il y a ce genre de choses mais aussi la castration temporaire. Pour les catholiques, cela ne se fait pas directement au sein de l'Église, qui travaille avec des institutions proposant ce genre de services, comme des cliniques de désintoxication. Dans les églises évangéliques, c'est plus encadré. Certaines grosses églises ont une Christothèque, une discothèque où l'on va danser sur de la musique chrétienne, ou des jardins d'enfants… Nous sommes un pays où l'État n'offre rien à ses citoyens. Ce sont donc les églises qui compensent. C'est compliqué car elles font beaucoup de choses dans un pays où l'individu est vraiment seul, même pour le système de santé. Si vous n'avez pas de carte de crédit, vous ne pouvez pas rentrer à l'hôpital au Guatemala ! Les églises sont là pour ça. Mais le prix à payer pour faire partie de ces communautés est très élevé."
Le poids des églises évangélistes
Comme un peu partout en Amérique latine, le poids des églises évangéliques est de plus en plus grand au Guatemala. Même si Bustamante n'a pas voulu les stigmatiser directement. "J'ai créé un concept religieux avec des icônes de l'église catholique, des prières issues de la tradition juive… Je suis parti de différentes religions car toutes les religions détestent les homosexuels. Mais c'est vrai qu'au Guatemala, les églises évangéliques sont très riches et puissantes. Cela a commencé dans les années 80, quand les évangélistes, les militaires et les politiques se sont unis. Notre dernier dictateur (Efraín Ríos Montt, NdlR) a été formé aux Etats-Unis comme prêtre évangéliste et a été mis au pouvoir par un coup d'Etat. Après cela, les églises sont devenues très importantes."
Pour autant, le cinéaste ne craint pas de réactions trop vives dans son pays, fier de voir un film guatémaltèque sélectionné dans un festival comme Berlin. "Au Guatemala, les gens qui ont vu le film m'ont dit être certains que certaines églises penseront que le film est pro-évangéliste, car elles le prendront au premier degré…", plaisante-t-il.
Homophobie généralisée
Mais Temblores dénonce plus largement l'homophobie qui gangrène la société guatémaltèque. "Au Guatemala, la pire insulte, c'est : 'Indien !' Car nous n'acceptons pas qui nous sommes. Ensuite, c'est 'homosexuel !' Puis 'communiste !". Au Guatemala, si vous vous intéressez un peu aux problèmes sociaux, vous êtes communiste. On vit dans un pays qui a 50 ans de retard. Le Guatemala est un pays très machiste, très phallocrate. L'homophobie dérive de cela plus que d'une vraie peur des homos. Les gens pensent que quand on est gay, on renonce à ses privilèges d'homme et que l'on se rapproche d'une femme, qu'on est donc inférieur…", se désole Bustamante.
Dans le film, un lien direct est même fait entre pédophilie et homosexualité. "Dans la loi, rien ne les différencie… C'est un pays où être homosexuel est une abomination, c'est être un monstre. Toutes les confusions sont donc possibles… Il n'y a pas de loi contre l'homosexualité, donc pas de peine de prison, mais vous ne pouvez pas aller en justice si vous êtes viré parce que vous êtes homo par exemple."
Pour imaginer le personnage de Pablo, le réalisateur a rencontré de nombreux homosexuels, qui lui ont fait part de leur parcours. "C'était important pour eux de me raconter leur histoire, car la majorité d'entre eux ont vécu ce processus de déni et sont revenus vers leurs familles. Même si cela ne dure pas longtemps… Aujourd'hui, il y a des gens qui s'acceptent. Mais c'est très compliqué quand vous savez que tout votre pays vous déteste, juste parce que vous êtes vous-mêmes. J'ai vécu la moitié de ma vie à Paris. Rentrer dans mon pays natal et voir tous ces gens vivre cette oppression était vraiment difficile. Après le film, j'ai vraiment déprimé. Car tout le monde souffre dans ce film."
Le rôle des femmes
Dans Temblores, les femmes ne sont pas plus tolérantes que les hommes vis-à-vis de l'homosexualité. Ce sont même la mère et l'épouse du personnage qui le poussent à suivre une cure. "C'est tiré des histoires que l'on m'a racontées. Dans cette société, les femmes sont devenues les gardiennes du machisme. Le chemin qu'elles ont à parcourir pour se libérer est plus long. Il y a des femmes très puissantes au Guatemala, mais même elles sont prisonnières de cette société machiste."
Au contraire, les plus démunis semblent accepter plus facilement le choix de Pablo, qui décide d'aller vivre au centre-ville de Guatemala City, très pauvre… "C'était important pour moi de parler des classes sociales au Guatemala. Il y a cette upper class, qui vit enfermée dans des bulles. Les banlieues au Guatemala sont privées. Pour entrer, il faut passer par des portiques gardés par des gens en armes à qui il faut montrer ses papiers d'identité, raconte le cinéaste. Le centre des villes est plus normal, mais les gens riches n'y vont jamais. Ils ont des bonnes qui vivent chez eux en permanence, comme des esclaves, qui dévouent leur vie à leurs enfants. Elles pensent qu'on les aime parce qu'on leur donne un toit…"
Avec ce film, Jayro Bustamante espère en tout cas contribuer à faire évoluer le regard de la société guatémaltèque sur l'homosexualité. "Le casting a été très difficile : 80 % des non-professionnels - il n'y a pas d'acteurs au Guatemala - qui se sont présentés ont refusé le rôle quand ils ont compris que le personnage était homosexuel. Mais je pense que, dans l'équipe, en faisant le film, certains ont changé leur point de vue…", se réjouit le cinéaste. Qui note d'ailleurs un changement dans la jeune génération, beaucoup plus ouverte. Notamment grâce aux séries télés étrangères dont elle raffole.
