Décès du prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa : son œuvre était une caisse de résonance de l'Amérique latine
C'est un des auteurs phares de la littérature latino-américaine qui s'est éteint. Réputé pour ses romans, le prix Nobel de littérature 2010 s'est également distingué dans la nouvelle, l'essai, le théâtre et les chroniques journalistiques. Et son engagement politique. Portrait.

- Publié le 14-04-2025 à 07h31
- Mis à jour le 01-07-2025 à 10h20

Avec le décès à 89 ans ce 13 avril à Lima de Mario Vargas Llosa s'éteint l'un des auteurs phares de la littérature latino-américaine. Un décès communiqué sur X par son son fils Alvaro également signé par son frère Gonzalo et sa sœur Morgana. Réputé pour ses romans (de la vingtaine qu'il a publiés, on retient le plus souvent La ville et les chiens, Conversations à La Catedral, La tante Julia et le scribouillard, La fête au bouc), Mario Vargas Llosa s'est également distingué dans la nouvelle, l'essai (remarquable La civilisation du spectacle), le théâtre et les chroniques journalistiques.
En décembre 2010, il reçoit ce que d'aucuns considèrent comme la récompense suprême pour tout homme ou femme de lettres : le prix Nobel de littérature. Le jury le lui décerne "pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l'individu, de sa révolte et de son échec". Pourtant, pour le Péruvien naturalisé Espagnol en 1993, le plus bel événement de sa vie d'écrivain sera son entrée dans La Pléiade, collection majeure de l'édition française, en 2016. Cinq ans plus tard, autre consécration : son élection à l'Académie française. Il la doit au prix de deux exceptions : il avait dépassé de dix ans l'âge limite (75 ans) et il n'avait jamais publié directement en français. Plus logique, en 1996, l'Académie royale de la langue espagnole lui ouvrait ses portes.
Enfant, je rêvais d'aller un jour à Paris parce que, ébloui par la littérature française, je croyais que vivre là et respirer l'air qu'avaient respiré Balzac, Stendhal, Baudelaire et Proust, allait m'aider à devenir un véritable écrivain.
Dans l'avant-propos du tome I de ses œuvres romanesques parues dans la fameuse Pléiade, Mario Vargas Llosa ne tarit pas d'éloge pour la culture française, "considérée comme le sommet de la pensée, des arts et des lettres". Il relève ainsi que depuis son apprentissage de la lecture, "les livres qui remplissaient les étagères [de la maison de ses grands-parents] étaient généralement traduits du français". "Des livres d'aventures, d'allant et d'exploits". La langue française, Mario Vargas Llosa l'a apprise à l'université de Lima "à une époque où l'influence française était énorme en Amérique latine", s'était-il souvenu, s'exprimant dans un délicieux français au doux accent ibérique, quand nous l'avions rencontré à Paris en septembre 2021 à l'occasion de la sortie de Temps sauvages.
Père tyrannique et brutal
Jorge Mario Pedro Vargas Llosa naît le 28 mars 1936 à Arequipa, blanche cité des hauts plateaux péruviens. Il sera élevé par sa maman Dora dans la famille maternelle de cette dernière à Cochabamba en Bolivie – ses parents s'étant séparés quelques mois après sa naissance. Alors qu'il a dix ans, son père Ernesto reprend contact avec son ex-femme. Cette dernière lui présente son fils – un traumatisme pour le petit Mario. D'autant plus violent que, tyrannique et brutal, Ernesto envoie son fils en internat à l'Académie militaire de Lima, histoire de l'éduquer à la virilité. Il n'en faudra pas tant pour que Mario se réfugie dans la lecture dans laquelle il voit un irrésistible pouvoir d'évasion. Alexandre Dumas, Jules Verne et Victor Hugo seront ses premiers guides en la matière.
Paradoxalement, c'est ce père détesté qui va lui mettre la plume dans l'encrier. En 1951, Mario travaille avec ce dernier à L'international News Service. Amené à fréquenter la rédaction de La Crónica, il est rapidement attiré par le métier de journaliste. En 1953, Vargas Llosa entame des études de lettres et de droit à Lima. À l'instar de nombre de pays latino-américains, le Pérou est en proie à une forte instabilité politique – avec des dictatures militaires à répétition. À l'université, l'étudiant rallie l'organisation clandestine du parti communiste. Dont il s'éloignera en 1957, en totale divergence avec la ligne stalinienne du Parti.
Dans les pas de Flaubert
Sa biographie relève des premiers écrits alors qu'il était encore enfant (poèmes vers 9 ou 10 ans) suivis de petits romans érotiques qu'il écoule auprès de ses condisciples du collège militaire avant de premiers récits, Los jefes ainsi qu'El Desafio. Mais Vargas Llosa n'a de cesse de répéter que c'est après la lecture de Madame Bovary de Gustave Flaubert qu'il entame sa vie d'écrivain. Nous sommes en 1959, il vient d'arriver à Paris avec Julia Urquidi Illanes - en 1965, il se mariera avec Patricia Llosa avec qui il aura deux fils et une fille avant de divorcer 50 ans plus tard et de s'éprendre d'Isabel Preysler. C'est à Madrid, cependant, qu'il entame, en 1958, la rédaction de La Ville et les Chiens. Après avoir obtenu une bourse, il suit dans l'université madrilène un doctorat. Le peaufinage de cet époustouflant premier roman, il l'achève dans la Ville Lumière. Publié en 1963, Vargas Llosa y dénonce la corruption morale au Pérou. Dans son 19e ouvrage, Aux Cinq Rues, Lima (Cinco Esquinas, traduit en français en 2017), l'homme n'aura de cesse de remettre l'ouvrage sur le métier : dénoncer, encore et toujours. Plus de cinquante ans séparent les deux ouvrages… Sexe, mensonge, corruption et compromission continuent d'être au cœur de ce roman qui prend place sous la présidence de Fujimori.
Fujimori… En 1990, Mario Vargas Llosa s'était présenté aux élections présidentielles sous l'étiquette Front démocratique. Le libéral fut le concurrent malheureux du populiste de droite. "Tant pis pour le Pérou, tant mieux pour la littérature", avait-on pu lire à l'époque.
Ces dernières années, ses prises de position politique en interloquèrent plus d'un. Ainsi quand il avait apporté son soutien à Antonio Kast, leader de l'extrême droite chilienne et à Jair Bolsonaro au Brésil.
Du communisme au libéralisme
Avant de ne jurer que par le libéralisme (abordé d'un point de vue philosophique et non économique, tient-il à préciser en introduction de L'appel de la tribu, 2021), Vargas Llosa adhéra à la révolution cubaine – dans les années 50 et 60, l'engagement de sa génération (celle de Gabriel García Márquez et de Carlos Fuentes) était très fort en Amérique latine a-t-il un jour expliqué dans la presse française. Histoire d'étayer son soutien à la révolution castriste, qui promettait un socialisme libertaire. Sa rupture avec Fidel Castro remonte à l'affaire Padilla. Du nom du poète Heberto Padilla, activiste au sein de la révolution qui critiqua certaines mesures et se vit assigné à résidence. Son passage du communisme au libéralisme ne se fit pas en un jour mais fut le fruit d'un "processus intellectuel de plusieurs années", spécifie-t-il, toujours dans l'introduction de L'appel de la tribu. Un essai où l'intellectuel commente de sa plume, qu'il a vivante et colorée, ses auteurs de prédilection en matière politique… tous penseurs et défenseurs de l'idéologie libérale.
La vision d'une société où rien n'est jamais acquis, où tout n'est qu'un jeu difficile et cruel, rivalités de pouvoir, conflits dans le sang, violences et exactions où la vie n'est jamais que survie.
Après La Ville et les Chiens, Mario Vargas Llosa s'attellera, toujours éclairé par Flaubert, "romancier réaliste, guidé par une passion pour la beauté de la langue et l'originalité de la structure" et son autre grand modèle, William Faulkner, à l'écriture de Conversation à La Catedral ou La tante Julia et le scribouillard jusqu'à Temps sauvages (2021). Dans Mario Vargas Llosa, écrivain du monde, Albert Bensoussan, son fidèle traducteur depuis 50 ans, relève que, dès ses premiers récits et son premier roman jusqu'à Temps sauvages, Mario Vargas Llosa "installe la violence sur scène et, en corollaire, la rébellion de l'individu. […] Il développe sa vision d'une société où rien n'est jamais acquis, où tout n'est qu'un jeu difficile et cruel, rivalités de pouvoir, conflits dans le sang, violences et exactions où la vie n'est jamais que survie."
Pour Stéphane Michaud, qui a dirigé la publication des deux tomes de La Pléiade, "la grande affaire [du style de Mario Vargas Llosa] est le rythme. Celui des phrases, celui de l'action. Le démiurge se double d'un architecte, soucieux d'équilibrer les poussées qui structurent l'œuvre, s'enrichit d'un orfèvre qui cisèle le tempo des phrases".
Dans "La civilisation du spectacle", il vilipende la culture devenue "simple divertissement".
Fin observateur, Vargas Llosa pouvait porter un regard pénétrant non seulement sur l'Amérique latine mais aussi sur le monde qui l'entoure. Il avait publié en 2015 un incisif essai, La civilisation du spectacle (en écho à La Société du spectacle de Guy Debord). Il y vilipendait "la culture devenue un simple divertissement". Une brillante, même si évidemment parfois subjective, démonstration de ce qu'à l'ère de la primauté des images sur les idées nos sociétés sont devenues.
Dans La littérature est ma vengeance (Gallimard, 2021), conversation entre deux éminents intellectuels, l'Italien Claudio Magris et Mario Vargas Llosa, ce dernier constatait que "quand les romans sont vraiment réussis [à la fin de leur lecture], nous revenons au monde avec une sensibilité plus aiguisée, pour comprendre ce qui nous entoure et mieux découvrir la hiérarchie entre l'important et l'accessoire, avec aussi une attitude critique". Implacable défense et incitation à la lecture.