Gaucher, pédé, arabe, de Roubaix. Quelle vie
Hakim Bouacha crée "Genesis" : amour, douleur, pouvoir et autres histoires. À Liège puis à Bruxelles.
- Publié le 13-10-2022 à 11h09
- Mis à jour le 13-10-2022 à 11h59

Il se présente. Hakim. Né à Roubaix dans une famille modeste, kabyle et musulmane. Il grandit en devant cacher qui il est, qui il aime. "En arabe, il n'y a pas de mot pour désigner un homo ou une lesbienne. Ce n'est qu'une multitude d'insultes et de mots sales."
Seul sur ce plateau, il va raconter : son histoire mais d'autres aussi, glanées en Tunisie et au Maroc. L'homophobie endurée dans l'enfance et l'adolescence. Les brimades, les violences, la culture du silence : encaisser, ne rien laisser paraître. "Mais c'est quoi cette vie de merde?! Je suis gaucher. Je suis pédé. Je suis arabe. Je suis de Roubaix. Putain, j'ai tous les défauts du monde !"

L'émancipation progressive, ensuite, quand le jeune homme, à 17 ans, tombe amoureux. Son installation à Lille, toute proche mais si différente de sa voisine. Le monde de la nuit, ses codes, sa faune, plus blanche, plus mûre parfois. Mais toujours empreinte des rapports de domination, de la masculinité imbue de pouvoir dont la menace rôdait déjà sur son enfance.
"Le mensonge a été mon art de combat", explique Hakim lorsqu'il dépeint son cadre familial. Le Hakim qui, plus tard, hantera les clubs en observant leur population et en guettant la perle rare sera, lui, consterné par la dissonance entre son idéal romantique et les mains aux fesses. "Je m'étais tellement gavé de poèmes du XIXe siècle… et là on était très loin d'Alfred de Musset et d'Emily Brontë…"
Ultra-conscience et pure présence
Scandé en chapitres aux transitions fluides, éclairé en vidéo par des témoignages recueillis lors de sa recherche – et où il est question de loi, d'élan, de peur… –, Genesis se déploie avec un mélange très organique de grande rigueur artistique et de vertigineux don de soi.
Très vite, on se laisse accrocher par cette écriture, son rythme, sa netteté, son engagement élégant mais sans afféterie.

L'articulation du récit – mode majoritaire – et du jeu théâtral qui s'y immisce est dosée avec soin. Grâce notamment à un encadrement juste : Zouzou Leyens à la scénographie et à la dramaturgie, Joey Elmaleh à l'accompagnement à la mise en scène, Laura Bachman au mouvement, sans oublier le coaching de Sarah Brahy et le regard extérieur de Jacqueline Bollen.
L'ensemble laisse le champ libre à la sincérité. Celle qui fait dire à l'auteur-acteur, au sortir de la première, cette alchimie étrange : confier son histoire à des personnes inconnues pour la plupart, et les va-et-vient de cette "ultra-conscience" avec sa pure présence scénique.
Celle-ci, tout fébrile que soit l'enjeu d'une si intime création, ne s'en trouvera jamais éclipsée. Tant l'artiste a réussi à faire matière de cette colère clairvoyante qui l'habite.
- Liège, Théâtre, jusqu'au 15 octobre – 04.342.00.00 – www.theatredeliege.be
- Bruxelles, Espace Magh, les 21 et 22 octobre – 02.274.05.10 – www.theatrenational.be
- Voir aussi, le 17 octobre au cinéma Palace, "L'Armée du Salut", d'Abdellah Taïa, film choisi par Hakim Bouacha.
- "Genesis" sera également joué début mars à Tunis, et le 11 mai au Kinneksbond, Centre culturel Mamer (L).