Le patron de BIO : "Ce que nous faisons n'est pas du néolibéralisme, mais du bon sens"

 La société publique BIO défend sa vision de la coopération au développement.

Le patron de BIO revient sur l’un des grands projets de la société, celui des plantations destinées à l’huile de palme de Feronia, dans le Nord de la République démocratique du Congo.
Le patron de BIO revient sur l’un des grands projets de la société, celui des plantations destinées à l’huile de palme de Feronia, dans le Nord de la République démocratique du Congo. ©Shutterstock

Largement mise en cause par un consortium d'ONG, la Société belge d'investissement pour les pays en développement (BIO) a tenu à réagir, via la voix de son patron, Luuk Zonneveld. "Ces critiques ne sont pas une surprise car nous avons nous-mêmes participé au rapport des ONG nous mettant en cause, explique le dirigeant qui sera auditionné en commission parlementaire le 5 juillet prochain sur le sujet. Je trouve cela normal et positif qu'on examine de près notre travail, du moins si les critiques sont constructives. Chaque organisation a ses problèmes et nous avons fait des erreurs. On peut surtout nous reprocher de ne pas assez communiquer vers l'extérieur, de ne pas partager nos dilemmes, nos histoires…"

“Une formation marxiste”

Et l'homme de rappeler que BIO est une société d'État existant depuis vingt ans et contrôlée par le ministère de la Coopération au développement. Sa mission première est de "favoriser la mise en place d'un secteur privé fort dans les pays en développement et émergents, pour leur permettre d'accéder à une croissance et un développement durables". "Les entreprises que nous soutenons doivent être durables. Une entreprise qui ne gagne pas d'argent ne crée pas d'impact ", explique M. Zonneveld. Pour ce faire, BIO a reçu une enveloppe d'un milliard d'euros de l'État fédéral, avec un rendement annuel attendu égal au taux de la dette à dix ans de la Belgique, soit un peu plus de 1,5 % selon le marché actuel." On est loin du rendement de 10 % évoqué par les ONG, sourit le CEO. Depuis la crise du Covid, on perd d'ailleurs beaucoup d'argent, du fait des difficultés financières que connaissent nos entreprises".

BIO compte 80 personnes, dont la moitié a travaillé dans le secteur bancaire et l'autre vient du monde de la coopération au développement. "Moi-même j'ai été directeur de l'ONG Vredeseilanden (la version néerlandophone des îles de paix, NdlR) pendant très longtemps. Cela me fait un peu sourire quand on dit que nous sommes des néolibéraux, alors que j'ai une formation marxiste ! Ce que nous faisons n'est pas du néolibéralisme, mais du bon sens".

Le Néerlandais d'origine ne regrette pas une seconde son passage du monde des ONG à celui de BIO. "Les ONG sont très compétentes pour faire des plaidoyers, pour réaliser des expériences pilotes. Mais j'ai toujours été frustré de ne pas pouvoir réaliser des projets à plus grande échelle et BIO offre cette possibilité. Certaines ONG ne sont pas d'accord, mais je suis convaincu que le secteur privé a un rôle à jouer dans la coopération au développement, même s'il doit être très bien encadré par les autorités. Il faut ainsi garantir des salaires décents et des conditions de travail correctes, ainsi que suivre des engagements environnementaux stricts. Toutes les instances internationales sont d'accord sur le rôle du secteur privé comme moteur du développement. Celles-ci n'ont pas trouvé de meilleure façon : les États ont essayé de tout faire dans les pays communistes et cela a échoué".

Le patron de BIO revient sur l'un des grands projets de la société, celui des plantations destinées à l'huile de palme de Feronia, dans le Nord de la République démocratique du Congo. Un projet qui se serait terminé sur un fiasco social, environnemental et économique, selon les ONG. "Il y a eu de nombreuses dérives inacceptables, mais je persiste à penser que nous avons bien fait d'investir dans ce projet. Il faut savoir que les populations de cette région vivaient dans une extrême pauvreté. C'est une histoire terrible, liée au colonialisme, avec des dizaines de milliers de travailleurs qui ont été déplacées au début du XIXe siècle dans cette région coupée du monde. Avec notre investissement, près de 50 000 personnes vivent grâce à Feronia. Il y a des routes, des hôpitaux, des écoles…"

Le offshore, oui mais par défaut

BIO l'assure aussi : elle ne passe pas par des paradis fiscaux pour financer ses projets. "Mais nous sommes obligés de passer par des structures offshore, notamment via l'île Maurice. Financer des entreprises en Afrique directement à partir de la Belgique, c'est très cher, risqué et compliqué. Cela n'a aucun sens car il n'y a pas d'accords de reconnaissance fiscale, financière et juridique entre notre pays et beaucoup de pays africains. Cela n'a rien à voir avec de l'évasion fiscale ou de la corruption". La société dit défendre une vision "pragmatique" de la coopération au développement. "On a souvent des discussions avec les ONG et on n'est pas toujours d'accord. On avait, par exemple, un projet de location de bonbonnes de gaz pour des familles au Ghana qui a été décrié par certaines ONG. Or, le but était de remplacer la coupe de bois des populations, dont le feu émet de deux à trois fois plus de CO₂que le gaz. L'idée était d'assurer la transition du pays vers des énergies plus propres qui contribuent à la réalisation des accords de Paris".

Contrairement à plusieurs ONG, le patron de BIO défend aussi le financement de projets destinés à l'exportation dans les pays du Sud. "Dans certaines régions montagneuses du Guatemala, de Tanzanie ou du Congo, il est impossible de faire pousser du maïs ou d'autres produits, mais le café cultivé y est de très bonne qualité. Pourquoi se priver de ces revenus en ne le vendant pas à l'étranger ? On arrive à nourrir le monde actuellement grâce au commerce international. Bien sûr, il faut s'assurer que ce commerce se fasse de manière correcte et que les travailleurs aient un bon salaire. Et à ce niveau, il y a encore un gros travail à faire", conclut-il.