Au Burkina Faso, "les terroristes sèment la terreur. Les autorités aussi"
L'enlèvement, la mobilisation de force, la torture, voire le meurtre... Voilà le sort tragique que partagent les journalistes un peu trop critiques au Burkina Faso.

- Publié le 25-12-2024 à 16h46

Cinquante, c'est le nombre de places que le Burkina Faso a perdu dans le classement mondial annuel de Reporters Sans Frontières entre 2019 (36e sur 180 pays) et 2024 (86e). Ce pays de la région du Sahel était pourtant désigné comme une référence en termes de liberté de la presse sur le continent africain.
Qu'est-ce qui explique ce recul ? Un homme : le capitaine Ibrahim Traoré, au pouvoir depuis le coup d'État de septembre 2022. Sous prétexte de lutter contre les attaques terroristes djihadistes que le pays subit depuis 2015, le régime du militaire mène une importante politique de répression. Des organisations de droits humains l'accusent d'enlever, torturer, voire tuer des personnes dissidentes.
Le "président de transition" chérit en effet le "traitement patriotique" de l'information. "Le Code pénal a été modifié en 2019 pour condamner ce que le pouvoir appelle l'apologie du terrorisme sur les réseaux sociaux, explique un ancien journaliste burkinabé qui désire rester anonyme. Mais il se trouve que cette loi englobe les médias traditionnels, même si elle ne le dit pas explicitement. Elle dit clairement qu'aucun citoyen ne peut rendre compte d'une scène de terrain, comme une attaque terroriste, que ce soit par l'image, le son, ou la vidéo. Seule l'armée peut donner ce type d'information." Les infractions sont passibles d'une peine d'emprisonnement d'un à dix ans et d'une amende maximale de 10 millions de francs CFA (soit environ 15 900 euros).
Mobilisation forcée
Pour notre témoin, qui ne vit plus au Burkina Faso, "il est devenu impossible de pratiquer un journalisme indépendant qui questionne la situation socio-politique. Critiquer le pouvoir est la ligne rouge qu'on ne peut pas franchir. Soit il faut s'aligner dans la communication du gouvernement, soit il faut se taire. Soit tu accompagnes et applaudis le pouvoir, soit tu ne dis rien. Il n'y a pas de voix intermédiaires." Des médias sont ainsi suspendus, et des journalistes, arrêtés (ou expulsés s'ils sont étrangers).
Le paysage médiatique au Burkina Faso est également fragilisé par d'importantes opérations d'information et de déstabilisation qui sont menées en parallèle par des autorités étrangères. C'est notamment le cas du "Groupe panafricain pour le commerce et l'investissement", un réseau de désinformation pro-russe, qui a fait l'objet de sanctions imposées par l'Union européenne.
Ceux qui ne sont pas de l'avis des autorités sont les premiers à être envoyés au combat
De nombreux journalistes présents sur les terrains sont confrontés aux attaques terroristes… sous la contrainte. Selon notre source, le gouvernement utilise une loi de mobilisation générale, adoptée en avril 2023, qui lui donne la possibilité de réquisitionner toute personne majeure pour l'envoyer au front. "Mais cela se fait de façon sélective. Ceux qui ne sont pas de l'avis des autorités sont les premiers à être envoyés au combat, comme le directeur de publication du journal d'investigation L'Événement. On l'a enlevé chez lui à 5h du matin en juin 2024." Notre témoin mentionne également des chroniqueurs de la chaîne de télévision BF1 dont plus personne n'a de nouvelles depuis le mois de juin. "Ils menaient des débats critiques sur le plateau. J'ai cherché des informations les concernant, en vain. Tout ce phénomène pousse les journalistes à se taire."
La junte militaire, à quel prix ?
Certains membres de la société civile burkinabée estiment pourtant que la junte militaire au pouvoir est le prix à payer pour la paix. C'est notamment le cas d'Yves Ouoba, directeur d'une association de développement, qui rapportait à La Libre, en mars dernier, que "la priorité du citoyen lambda est la paix et le travail, et non pas d'avoir un civil au pouvoir."
Ce n'est pas l'avis de notre interlocuteur, pour qui "les terroristes sèment la terreur. Les autorités aussi. Personnellement, je ne crois pas que le pouvoir militaire soit un prix à payer pour avoir un pays stable. Je pense qu'on peut arriver aux mêmes résultats, voire des résultats meilleurs, sans brimer la liberté collective. Après deux ans de pouvoir, rien ne montre qu'on sort de la crise. C'est une situation de crise qui est difficile pour les journalistes, mais aussi pour le reste de la société burkinabée."
Notre témoin se veut néanmoins optimiste. "Il faut quand même reconnaître que cette crise permet au journalisme de se réinventer. Des journalistes continuent tant bien que mal à informer grâce aux réseaux sociaux, notamment ceux en exil. Les journalistes qui ne sont pas au pays arrivent à informer de façon équilibrée. Il faut qu'on permette aux gens de s'exprimer, de faire des propositions pour trouver des solutions. Il faut changer le fusil d'épaule et trouver des alternatives pour arriver à bout de cette situation. Au fil du temps, les autorités prendront peut-être conscience qu'il faut desserrer l'étau."